Rimbaud, Les Cahiers de Douai.
Abrégés et commentés
Pour connaître l’essentiel sur les Cahiers de Douai de Rimbaud, je vous propose d’abord un point sur le contexte, puis je vous révélerai les clés et les secrets de chacun des 22 poèmes…
Le contexte
Une soif de liberté
À Charleville-Mézières début 1870, Rimbaud a 15 ans. À l’école, il reçoit de nombreux prix d’excellence, mais il veut rejoindre — à Paris — le Parnasse : ce nouveau mouvement littéraire prestigieux…
Le 24 mai 1870, il envoie ses premiers poèmes… à Théodore de Banville car il espère être publié dans Le Parnasse contemporain :
Si je vous envoie quelques-uns de ces vers, [...] c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, [...] épris de la beauté idéale [...] — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?
Arthur Rimbaud, Lettre à Théodore de Banville, 24 mai 1870.
Vous percevez cette ironie et cette autodérision ? Rimbaud est déjà frondeur… Mais il se morfond : il n’est pas publié, sa mère surveille ses lectures, et la France déclare la guerre à la Prusse en juillet 1870.
Ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ! [...] J’espérais des journaux, des livres… Rien ! [...] C’est la mort !
Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, 25 août 1870.
En août 1870, Rimbaud fait plusieurs fugues, il est même arrêté parce qu’il n’a pas de billet de train, et mis en cellule ! Il écrit alors à son ancien professeur de rhétorique, Georges Izambard :
Arrêté [...] pour n’avoir pas un sou [...] j’attends mon jugement à Mazas ! [...] Faites tout ce que vous pourrez [...] Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père.
Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, 5 septembre 1870.
En novembre 1870, Rimbaud retrouve son ami poète Paul Demeny à Douai, et lui confie 22 poèmes : ces Cahiers de Douai retracent donc l’évolution de son écriture pendant ses 5 derniers mois d’errances…
Un recueil décisif
Attention, ces cahiers sont en fait des feuillets séparés : on en déduit l’ordre chronologique par des études graphologiques… (voilà pourquoi certains spécialistes parlent de « recueil Demeny »).
Le 15 mai 1871, Rimbaud écrit sa fameuse lettre du voyant ! C’est l’aboutissement d’une longue maturation :
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; [...] il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences.
Et voilà que pas même un mois plus tard, Rimbaud demande à Paul Demeny de brûler les poèmes qu’il lui a confiés :
Vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai.
Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, 10 juin 1871.
Heureusement, Paul Demeny n’en fit rien. Mais cela révèle une chose : ces fameux Cahiers de Douai sont pour Rimbaud une étape décisive d’élaboration de sa poétique personnelle : c’est ce qu’on va essayer de comprendre en découvrant ces 22 poèmes !
Premier cahier
Première soirée
En abordant ce premier poème, le lecteur se trouve placé en position de voyeur, parmi des arbres à la fenêtre d’une chambre.
— Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Les arbres assistent à une petite comédie, dans l’esprit grivois du XVIIIe siècle. Le poème s’appelait d’abord « Comédie en trois baisers » : chaque baiser étant… comme un acte d’une pièce de théâtre. L’intrigue est la suivante : ces caresses seront-elles partagées ?
— Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Les deux jeunes gens rient de leurs amours mièvres, mais ils jouent un jeu, un peu comme des personnages de Marivaux.
Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »
— Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D’un bon rire qui voulait bien…
Le dernier quatrain est exactement le même que le premier, mais entre-temps, on voit bien que la situation a changé : c’est par pudeur que le poète se retourne vers les arbres indiscrets…
Sensation
Ce poème est rédigé au futur, il annonce un projet… Et face aux parnassiens, il revendique la simplicité et la petitesse. Ce qui est élevé, « la tête » est « nue », ce qui est aux pieds « l’herbe » est « menue ».
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Mais par contre, la sensation, au singulier, touche à ce qu'il y a de plus grand, et cela, sans parler, c'est-à-dire, sans parole, uniquement par la musique : ce poème est presque un manifeste esthétique à l'orée des Cahiers de Douai.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme [...]
Par cette sensation d’infini, Rimbaud s’éloigne déjà d’un amour adolescent, pour aller vers un amour de la Nature et de la Liberté.
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
Est-ce que vous entendez comment l’adjectif « loin » prend un sens plus profond la deuxième fois ? C’est une antanaclase : la répétition d’un mot en deux sens différents.
Ces huit vers ressemblent à un sonnet inachevé, dont on aurait enlevé les deux tercets… Est-ce que cela signifie que les poèmes qui suivent seront la volta et la pointe ? Daté cinq mois plus tard, « Ma Bohème » reviendra sur cette expérience, mais au passé…
Le Forgeron
Lors de l’anniversaire du serment du jeu de Paume, le 20 juin 1792, le peuple se rend aux Tuileries, et un boucher s’adresse au roi, qui doit se coiffer du bonnet phrygien et à boire à la santé de la Nation.
Rimbaud reprend cette anecdote, mais change le boucher en forgeron. Comme le poète, c’est un créateur, un voleur de feu, capable de forger des armes.
C’est aussi un visionnaire, il montre au roi Louis XVI la foule, arrache même les rideaux de la fenêtre : c’est une scène très théâtrale !
L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au Roi pâle, suant qui chancelle debout,
Ce roi pâle est un symbole : un régime Monarchique malade, à bout de souffle, qui chancelle. En face, le peuple subit les injustices :
— On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J’ai trois petits. Je suis crapule.
Être père de famille, nourrir ses enfants, quand les boulangeries ferment, conduit vers l’illégalité : Rimbaud reprend donc ironiquement les mots des dominants « crapule » ! Pour dire l’inverse : ce sont des citoyens honnêtes.
C’est terrible, et c’est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils viennent maintenant hurler sous votre nez !
Corps brisés, âmes damnées… C’est une grande allégorie : les injustices transforment le peuple en chien, puis en loup, qui viennent hurler pour réclamer la justice.
Aux yeux de Rimbaud, l’erreur de la monarchie est aussi celle du Second Empire et de tout régime qui ne respecte pas le peuple…
Soleil et chair
C’est le fameux poème que Rimbaud envoie à Théodore de Banville, espérant être publié dans Le Parnasse Contemporain ! Il reprend donc le style parnassien (d’une forme sophistiquée mettant l’art et la beauté avant tout). Mais il propose en même temps une mythologie très personnelle, voire même, un peu provocatrice.
En effet, le poème s’appelle d’abord « credo in unam » (je crois en une seule déesse) qui détourne le credo chrétien (credo in unum). Cela met donc en avant le principe féminin : Vénus, déesse de la beauté et de l’amour, sera à la fois muse et puissance de vie.
Mais le principe masculin n’est pas absent : le Soleil personnifié ouvre la métaphore filée : il verse une lumière qui devient sang puis sève d’une vallée — grand lit où le poète se couche.
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang.
Alors, l’écorce devient flûte de pan, puis nymphe, et enfin hymne de couleurs et de baisers. C’est une grande métonymie (glissement de sens par proximité) où la musique est un véritable printemps.
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers ! [...]
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
Remontant encore plus loin dans le passé, Rimbaud retrouve un paradis perdu où Cybèle, déesse très ancienne, mère des dieux, nourrit les hommes.
Mais bientôt la jeunesse est remplacée par la connaissance de « choses » qui rendent l’homme hermétique aux visions des poètes…
Je regrette les temps de la grande Cybèle [...]
— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.
Ophélie
Ophélie est un personnage de Shakespeare. Fiancée à Hamlet, prince du Danemark, elle le voit tuer un homme caché derrière un rideau… Il croyait que c’était le roi usurpateur, ce n’était que Polonius — le père d’Ophélie ! Elle sombre alors dans la folie et se suicide dans un fleuve.
Allongée dans l’eau, recueillie par la Nature, elle préfigure le dormeur du val, lui aussi victime d’enjeux de pouvoirs humains contre-nature !
Alors le murmure devient chant de mort (élégie) puis véritable conte fantastique (surnaturel). Les nombreux enjambements nous donnent à voir les mouvements de cette folie personnifiée en fantôme.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Ophélie, fragile et innocente comme la neige, offre sa chevelure, (c’est-à-dire son esprit) aux vents de Norvège (c’est-à-dire, à tous les éléments naturels). S’excluant du monde humain, elle écoute d’autres valeurs : l’amour, la liberté…
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ; [...]
Le poète voyant, inspiré par ce personnage, voit dans ces fleurs des rêves, des poèmes, dont il s’empare à son tour..
— Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Ophélie est peut-être pour Rimbaud l’annonciatrice d’une poésie féminine à venir :
Quand sera brisé l’infini servage de la femme, [...] Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Bal des pendus
C’est à l’origine un devoir de français : les élèves devaient écrire une lettre demandant au roi la grâce du poète Villon, qui échappa en effet de peu à la pendaison…
Le sujet inspire Rimbaud, qui se met du côté des marginaux : transformant les paladins des romans de chevalerie en figures hérétiques (Saladin étant le sultan d’Egypte de la troisième croisade).
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Cette vision d’horreur est burlesque (la forme grotesque sert à dire des choses élevées). Un festin où les tréteaux, comme les estomacs sont vides, et où la musique est dissonante :
Hurrah ! Les gais danseurs qui n'avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop, qu'on ne cache plus si c'est bataille ou danse !
Belzébuth, enragé, racle ses violons !
Au moins trois visions se superposent : les pendus avec les corbeaux, les danseurs avec leurs chapeaux, les combattants fantômes avec leur casque panaché. Le poète lui-même, à la fois damné, musicien, capitaine des marginaux, nous interpelle et intervient dans la bataille :
Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou
Mais il est retenu par une corde : symboliquement entravé par des règles, il est en quête de liberté.
Emporté par l'élan : [...] la corde raide au cou, [...]
[...] Comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Ce grand squelette, fou comme Ophélie, qui bondit et rebondit, rappelle bien sûr ces poètes dont Rimbaud veut poursuivre l’horrible travail dans sa « Lettre du voyant ».
Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
Le châtiment de Tartufe
La mère de Rimbaud l’oblige à lire la bible. À l’école, il côtoie des séminaristes. À quinze ans, il est révolté contre l’Église, il écrit même une nouvelle anticléricale : « un cœur sous une soutane »…
Ce Tartufe, avec un seul f, incarne un faux dévot, mais aussi tous ceux qui correspondent à cet oxymore : « effroyablement doux ». Car la dissimulation est double : comment peut-on savoir que la main est gantée, puisqu’elle est sous la soutane ? Elle symbolise toutes les malversations et toutes les passions cachées.
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux…
Voilà le pouvoir de la satire et de la littérature engagée : elle révèle des vérités cachées. Le geste « arrachant sa robe » est théâtral, les mots sont performatifs (la parole est aussi un acte). Le « Méchant » — Molière lui-même — est donc plutôt un bienfaiteur !
[...] Un Méchant
Le prit rudement par son oreille benoîte
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !
Ces dénonciations réalisent l’ambition de la pièce de Molière : les grains du chapelet, déboutonnées, mettent à nu tous les péchés de tous les dissimulateurs passés, présents et futurs…
Châtiment ! ... Ses habits étaient déboutonnés,
Et le long chapelet des péchés [...]
S’égrenant dans son cœur [...]
Il se confessait, [...]
— Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !
Cette dernière réplique reprend celle de Dorine, la suivante forte en gueule de la pièce de Molière ! Tandis le mot « châtiment » fait référence à Hugo : dénonçant Napoléon III. L’acrostiche « Jules César » dénonce même tous les hommes de pouvoir…
Vénus Anadyomène
C'est un thème célèbre en Histoire de l'Art : Vénus, déesse de la beauté, naît de l'écume des eaux. Rimbaud le détourne ici pour faire référence aux grands débats qui traversent le XIXe siècle… D’abord, le coquillage de Vénus est presque une tombe :
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Toute une tradition artistique fait ainsi allusion à la mort : les vanités en peinture, la poésie de Ronsard (qui rappelle la brièveté des roses). Rimbaud donne ainsi une suite à la célèbre « Charogne » de Baudelaire, une de ces Fleurs du Mal qui interroge les limites de la beauté.
Dans ce tableau, tout est dégradé, avec la rime en dé : « pommadé… des déficits mal ravaudés ». Ravaudé, c’est-à-dire cousu, comme la célèbre créature du roman de Mary Shelley.
Anadyomène signifie « sortie des eaux » or justement, l’émergence de ce corps est sans cesse contrariée :
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
C’est bien le jeu de regard qui donne tout son sens à ce poème : le naturaliste ose scruter une vérité qui n’a rien de beau.
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
C’est donc peut-être aussi le regard ironique du proxénète sur une prostituée, découvrant le signe de maladie vénérienne, symbole d’une société elle-même décadente et sans empathie.
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
— Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Les réparties de Nina
Dans « Première soirée », on percevait bien le regard amusé de Rimbaud sur les amoureux, mais sans moquerie. Ici, c'est très différent : tout l'intérêt du poème est justement de déceler l’ironie qui dénonce l'excès de sentimentalisme qui fait rire Nina.
LUI : c’est un jeune poète qui invite son amoureuse à se promener, mais très maladroitement… Comment pourraient-ils marcher poitrine contre poitrine... Alors que le titre du poème suggère un dialogue, en réalité, il multiplie les conditionnels et les questions sans réponse…
LUI. — Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein ? nous irions,
Ayant de l’air plein la narine,
Aux frais rayons
Du bon matin bleu, qui vous baigne
Du vin de jour ?…
Dans un premier temps, la seule réponse de Nina, c'est son rire, qui revient en début de vers « Riant … Riant ». Et on devine déjà une certaine réticence que le poète ne perçoit pas. Il multiplie les taquineries, se compare à un papillon.
Riant à moi, brutal d’ivresse,
Qui te prendrais
Comme cela, — la belle tresse,
Oh ! — qui boirais
Ton goût de framboise et de fraise,
Ô chair de fleur !
Les cheveux de Nina noués en tresse, révèlent déjà une certaine réserve. Mais sa réponse finale est brutale, inattendue, et a une dimension symbolique : le rival du poète est un employé de bureau, la réalité balaye les idéaux du poète romantique.
Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
Ce sera beau.
Tu viendras, n’est-ce pas, et même…
ELLE. — Et mon bureau ?
À la musique
Dans ce poème, Rimbaud décrit la place de la Gare de sa ville natale, Charleville-Mézières, qui caricature bientôt tout un ordre social :
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
Sous cet ordre artificiel (qui contraint la nature) on voit tout de suite déborder des appétits étranglés… « Tout est correct » est parfaitement ironique : rien n’est vraiment correct si l’on observe bien.
— L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Toute la société du Second Empire est visée : les militaires au centre, puis les notables, et plus on s’éloigne, plus les classes sociales sont basses : « rentiers », employés de « bureau », « épiciers ».
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
La caricature est féroce : les cornacs par exemple conduisent normalement des éléphants. À la rime, les « couacs » représentent les défaites militaires contre la Prusse : les « pioupious » sont les soldats en permission…
Mais celui qui vient en dernier, le poète lui-même, n’est pas épargné par la satire :
— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes : [...]
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
— Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
Rimbaud se moque de son propre stéréotype : les baisers qui lui viennent aux lèvres sont en fait des poèmes… Derrière la musique du fifre se cache celle de l’amour, qui rend naïf… Mais aussi celle de la liberté et de la poésie, qui émancipent, expliquant la dédicace du titre !
Les Effarés
Ces enfants qui nous tournent le dos et contemplent une boulangerie, est un tableau symbolique très riche ! Détail amusant, le mot « cul » était remplacé par « dos » dans les anciens manuels scolaires :
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond
Dans ce poème, tout chante. Ce boulanger est déjà une figure du poète, créateur (comme le forgeron) généreux par son sourire :
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Nous assistons alors à une véritable opération alchimique : tous les sens sont mobilisés, la pâte grise devient pain jaune, le soupirail devient un être vivant :
Quand ce trou chaud souffle la vie ;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
[...] — Qu’ils sont là, tous,
Ce verbe d’état « ils sont là » prépare la déception finale : la situation initiale sera inchangée. Tous les êtres vivants, les plus misérables, comme ces enfants qui ressemblent à des chatons, ressentent cette faim, véritable prison immatérielle :
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,
En filigrane, le mythe de la caverne de Platon : les humains ne voient que des ombres et des lumières, seul le philosophe perçoit l’essence réelle des choses. Pour Rimbaud et les symbolistes, c’est le poète qui a ce rôle. Ses visions, son empathie, lui permettent de comprendre des vérités cachées, de réchauffer une humanité gelée.
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ;
Roman
Rimbaud se moque des chagrins d’amour excessifs des romans à l’eau de rose. Dans ce poème, on trouve une ironie très proche de celle de Flaubert : chaque double quatrain est le chapitre d’une « éducation sentimentale » sans conséquence.
L’aventure du personnage principal ne ressemble en rien aux fugues de Rimbaud. Il se contente d’aller sur la promenade, ne s’éloigne pas de la ville. Il prend pour de l’ivresse le parfum des vignes qui se mêle à celui des tilleuls, et qui rappelle plutôt celui d’une tisane.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits — la ville n'est pas loin —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
Mais voilà qu’il croise une jeune fille. On la devine d’une bonne famille : accompagnant son père, portant des bottines. Lui se croit dans un roman d’amour, il se met à écrire des poèmes.
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
L’émotion est palpable lorsqu’il reçoit enfin une lettre d’elle ! Mais des signes nous laissaient déjà deviner la déception finale : c’est une lettre de rupture… Le jeune homme retourne « aux cafés éclatants », et l’on retrouve l’aphorisme du début.
— On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Mais l’aphorisme prend alors un autre sens : ni l’aventure amoureuse ni le retour à la situation initiale n’étaient sérieux. On devine que l’intention de Rimbaud est déjà de vivre des aventures autrement plus sérieuses : sortir des sentiers battus, partir dans la Nature, vivre ce qu’il appellera plus tard, Une saison en Enfer.
Morts de 92
Quand Napoléon III déclare la guerre à la Prusse le 17 juillet 1870, Paul de Cassagnac, député antirépublicain, évoque « vos pères de 1792 » dans un article du journal Le Pays. Rimbaud s’indigne : il veut rappeler que ces soldats sont morts pour la République.
Il écrit donc ce poème engagé, pour représenter des soldats de basse extraction, morts pour des valeurs élevées et universelles : la Liberté et la Raison, « l’âme et le front de toute humanité ».
Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
Rimbaud n’hésite pas à reprendre la célèbre image de la Marseillaise : pour lui, c’est bien le sang des soldats révolutionnaires, et non celui des nobles, qui a fertilisé les « vieux sillons » de l’Ancien Régime :
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;
Les deux derniers pronoms font exploser une double indignation : non seulement ils osent parler « de vous », mais ils en reparlent à « nous » (leurs héritiers républicains) !
Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.
— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
La pointe du sonnet semble dire : n’en reparlez pas trop car vous pourriez bien réveiller les valeurs qu’ils incarnent ! Cette image de soldats revenants est presque fantastique…
Mais Rimbaud ne croit pas si bien dire : la défaite de Sedan, la Révolution de velour, puis l’insurrection de la Commune, marquent les débuts de la IIIe République qui durera jusqu’en 1940.
Le Mal
On retrouve dans ce poème l’influence d’un passage très célèbre du Candide de Voltaire :
Tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, [Candide] passa par-dessus des tas de morts.
Ce double « Tandis que » crée une tension : que se passe-t-il pendant ces « boucheries héroïques » ? Rimbaud adopte l’ironie voltairienne.
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Ces « crachats rouges de la mitraille », contrastant avec le bleu du ciel, semblent matérialiser les railleries qui sortent de la bouche du Roi : la guerre est une grande moquerie.
La phrase n’est toujours pas finie, mais une parenthèse, une prière, s’adresse à la Nature : ce qu’elle a fait, les guerres le détruisent, au nom de religions, qui, elles, n’ont rien de saint :
— Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…
L’allégorie des tercets révèle enfin ce qui indigne le plus Rimbaud : le Dieu de ces rois cupides, rit lui aussi, et prend tout aux veuves : enfants, économies, et même le mouchoir dont elles auraient besoin pour pleurer.
— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées [...]
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Ces mères « ramassées » semblent ainsi donner leur propre vie à ce Dieu assoiffé de richesse et de sang (les « calices d’or ») de larmes et de linceuls (les « nappes damassées »).
Rages de Césars
Après le défaite de Sedan en 1870, Napoléon III est fait prisonnier au château de Wilhelmshöhe. Rimbaud, aspirant à une République, écrit ce poème pour se moquer de l’Empereur, mais aussi pour exprimer la vanité de tout Pouvoir s’opposant à la Liberté.
Dans cette caricature, l’Empereur destitué n’est plus qu’un « homme », non pas en uniforme, mais en « habit noir ». Il ressemble à une bougie qui s’éteint : « pâleur » de cire, petite braise du « cigare aux dents », regard terne :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
— Et parfois son œil terne a des regards ardents…
Tout le poème oppose ainsi la soif de pouvoir « éreintée » (c’est-à-dire, exténuée) et la flamme de la liberté, qui renaît.
Il s’était dit : « Je vais souffler la liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La liberté revit ! Il se sent éreinté !
Ce poème est aussi une énigme : que pense l’ancien Empereur en voyant les fleurs renaître ? Les questions se multiplient : quel nom, quel regret ? Pas de remords ici : il nous apparaît surtout prisonnier de ses ambitions passées :
— Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l'œil mort.
Les derniers vers du poème semblent répondre métaphoriquement. Ces rages de Césars, capables de mettre des pays à feu et à sang, ne sont que vanité, il n’en reste finalement qu’un fin nuage bleu.
— Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
Deuxième cahier
Rêvé pour l’hiver
On se souvient que Rimbaud aimait prendre le train, souvent sans billet… Ici, il invite une jeune fille à la première personne du pluriel :
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.
Mais le voyage est curieusement statique : le verbe « aller » laisse place au verbe être au futur « nous serons bien », puis au verbe « reposer » au présent. Ce voyage est une destination amoureuse.
Mais le rêve prend bientôt des tonalités fantastiques, comme un cauchemar : la « glace » de la vitre givrée par l’hiver nous sépare d’un monde onirique où des allégories menaçantes enjambent les vers :
Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
Mais on perçoit le jeu amoureux, notamment avec la répétition un peu naïve de l’adjectif « noir » qui veut en faire ressortir les connotations effrayantes (on peut parler d’antanaclase éventuellement).
Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…
L’effet de surprise est réservé au dernier tercet. L’impératif de la jeune fille et son geste « incliner la tête » indiquent bien que le jeu est désormais partagé :
Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
— Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
— Qui voyage beaucoup…
Le dernier vers au présent de vérité général se moque des morales sérieuses : le voyage est surtout une aventure sensuelle…
Le Dormeur du val
Est-ce que ce poème raconte une expérience vécue ? On ne le saura jamais, mais il incarne bien les convictions de Rimbaud : la Nature, simple, bienveillante, s’oppose aux ambitions mortifères des humains.
La Nature est très belle : la mousse rappelle l’écume de Vénus. D’ailleurs tout déborde : les enjambements et allitérations en L nous font entendre le chant de la rivière.
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Et en effet, certains éléments sont déjà menaçants : le « trou de verdure », les haillons d’argents, vêtements ou uniformes déchirés. Notre regard est guidé par la trajectoire descendante du soleil, peut-être celle d’un ange déchu, tombant de la montagne fière.
Nous découvrons alors le dormeur du titre. Mais son attitude est étrange. La nuque et la tête nue (donc fragiles) sont à la fois presque dans l’eau (où se trouve le cresson) et proche du ciel « sous la nue ».
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
L’adjectif postposé est étrange « soldat jeune » : risquer sa vie si jeune est contre-nature. D’ailleurs, il rajeunit encore, devenant « enfant » puis presque nouveau-né, « bercé » par la Nature.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Comme pour nous rassurer, Rimbaud répète « il dort ». C’est l’alchimie de la Nature qui transforme la boue en or, le cadavre en fleurs. Ce « froid » envahissant laisse déjà entendre la chute funèbre du poème.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
La dernière phrase ne dure même pas un vers entier, la chute brutale dénonce parfaitement l’horreur de la guerre, et nous renvoie au trou de verdure du début. En acrostiche « LIT » : la lecture révèle un lit de rivière, un lit de mort.
Au Cabaret-Vert
Étrangement, dans ce poème, Rimbaud ne raconte pas son voyage, mais une pause, le moment de repos. Les bottines sont déchirées depuis longtemps. C’est donc une petite scène sans prétention, naïve, comme les illustrations de la tapisserie.
Le poète fait une demande bien simple en allongeant les jambes sous la table, « verte » elle aussi. C’est une couleur qui symbolise la jeunesse, l’énergie, l’espoir, la nature… C’est alors l’événement :
— Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
L’adjectif « adorable » se trouve alors exactement au centre du poème. « Adorable »… C’est-à-dire mignon, ou encore, digne d’être adoré, comme une divinité. Voire même, digne d’être doré : comme une enluminure ou une opération alchimique.
Car la serveuse arrive précisément avec ce qu’il avait demandé (des tartines de beurre). Et même bien plus : c’est une véritable corne d’abondance à partir du moment où revient le mot « jambon ».
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
Le parfum, la mousse, les enjambements débordent. Le rayon de soleil « arriéré » empiète sur le soir et la nuit. Ce sont bien ici les principes vitaux « Soleil et chair », et la fille au tétons énormes, c’est Vénus elle-même, débarrassée des grandiloquences du Parnasse.
La Maline
Vous vous souvenez du poème : « Comédie en trois baisers »… On retrouve ici le motif du baiser, et l’adverbe « malinement ». C’est un mot inventé (un néologisme). Ce n’est pas « malignement » : la petite comédie à laquelle on assiste est dépourvue de malignité.
Nous avons d’abord la scène d’exposition. Le décor est planté : une auberge en Belgique. Peut-être est-ce toujours le Cabaret-Vert ? En tout cas, c’est une véritable scène de genre : on entend l’horloge dans le silence avec les allitérations en C.
En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.
La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,
— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée
L’intrigue se noue, la porte semble s’ouvrir toute seule, la servante arrive au passé simple. C’est alors une véritable petite énigme : « je ne sais pas pourquoi ». Le présent souligne l’ironie : on devine déjà qu’il s’agit d’un jeu amoureux.
Tout se trouve alors les détails de la gestuelle : le doigt, la lèvre sont autant de synecdoques (la partie désigne le tout). Le mot « moue » rime avec « joue », c’est bien ici, un jeu d’actrice, une improvisation.
— Puis, comme ça, — bien sûr, pour avoir un baiser, —
Tout bas : « Sens donc, j’ai pris une froid sur la joue… »
Ce « froid » au féminin est comme la petite bête de « rêvé pour l’hiver »… Le baiser, c’est la clé de la petite énigme. Comme pour dire que la poésie est un baiser elle aussi, un élan de tendresse devenu musical. Le lien de conséquence « donc » et les points de suspension laissent entendre que le Ve acte ne sera pas raconté…
L’éclatante victoire de Sarrebrück
Rimbaud nous présente une caricature de Napoléon III, par un illustrateur Belge qui n’est pas dupe de la propagande. Le titre est ironique : la victoire de Sarrebrück n’a rien d’éclatant !
C’est donc une ekphrasis : un texte qui décrit une œuvre picturale… Mais le poème va plus loin, il anime le dessin, conduit notre regard, et prépare une chute plus intelligente qu’il n’y paraît…
D’abord, « au milieu », l’empereur, parfaitement ridicule, sur son « dada » il joue à la guerre comme un enfant. Son point de vue « en rose » n’est que du coloriage ! Il se voit « féroce et doux » n’est-ce pas contradictoire ?
Flamboyant ; très heureux, ? car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;
On passe alors sans transition aux soldats les moins gradés : les plus naïfs, Pitou, Dumanet (stéréotypes de caricatures), sont sensibles à la propagande. D’autres restent coi, c’est-à-dire, silencieux. La dernière rime en « -equoi » est alors particulièrement originale !
Un schako surgit, comme un soleil noir… — Au centre,
Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, — présentant ses derrières « De quoi ?… »
Boquillon (parce qu’il est bûcheron dans le civil) montre ses fesses. La chute est potache, mais elle a plus de portée satirique qu’il n’y paraît. Avec un simple geste, il nous fait comprendre : l’empereur peut bien diriger mes fesses, je reste libre de mes pensées !
Le Buffet
Rimbaud admire Baudelaire, qui est pour lui « le premier voyant, un vrai dieu ». Ici comme chez Baudelaire, le parfum, l’ivresse du vin, génèrent tout un monde de perceptions :
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
Le buffet devient une allégorie mystérieuse : « ouvert, engageant… ». La répétition un peu naïve de l’adjectif « vieux… vieille », revendique une certaine simplicité, avec autodérision, un ton presque enfantin :
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
Rien de précieux ici, au contraire, une accumulation d’objets sans valeur, surannés, mais qui témoignent de vies humaines…
— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
Ici, la mort « cheveux blancs … fleurs sèches » côtoie la vie : « cheveux blonds, fruits ». Le conditionnel et le pronom indéfini « on trouverait » implique le lecteur : c’est à lui d’imaginer le vécu derrière ces objets.
— Ô buffet [...] tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Ici, le buffet devient un véritable livre, plein d’histoires de contes. Et si c’était le recueil de poèmes lui-même, d’une musicalité simple, proche du « bruit »… Les portes noires seraient un cahier ouvert…
Ma Bohème
Alors que « Sensation » était rédigé au futur, « Ma Bohème » se retourne, au passé, avec attendrissement et autodérision, sur ses longues marches et ses amours rêvées !
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Le « féal » figure romantique du poète chevalier qui a prêté allégeance à qui ? À une muse dont il admire ici le ciel : c’est la Nature… Mais ici, « rêvées » rime avec « crevées » : l’idéal s’est heurté au réel. Les poings fermés à cause du froid ou de la révolte, sont plongés dans des poches trouées.
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
Ces trous sont comme des cornes d’abondance, semant des rimes, des graines qui sont fertiles… L’univers du conte laisse alors la place à un univers fantastique plus adulte et plus inquiétant :
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
La pointe du sonnet annonce l’invention d’un nouveau lyrisme : non pas élevé comme celui des parnassiens, mais proche des souliers. Symboliquement, les cailloux rimés ont blessé le pied (la syllabe). Les « élastiques » annoncent donc cette prose poétique, plus flexible, plus libre, des Illuminations et de Une Saison en Enfer.
Étienne Carjat, Portrait photographique d'Arthur Rimbaud, 1871 (retouché).