Balzac, La Peau de chagrin
Trois citations analysées
Quelles sont les citations clés essentielles pour alimenter une dissertation réussie sur La Peau de chagrin ? J’ai sélectionné pour vous 3 citations que je vais commenter en gardant à l’esprit le parcours de l’année « les romans de l’énergie : création et destruction ».
Première citation
— Tuer les sentiments pour vivre vieux, ou mourir jeune en acceptant le martyre des passions, voilà notre arrêt.
🗝️ Cette citation est intéressante parce qu’elle est particulièrement synthétique. Émile, un ami de Raphaël, résume ce que le vieil antiquaire lui a déjà expliqué : l’être humain est face à une alternative. Première partie de l’alternative : éviter les tentations de la société : « tuer les sentiments pour vivre vieux ».
« Vivre vieux » : on reconnaît la voie que l’antiquaire a lui-même choisie au début du roman, et qui correspond aussi à la période où Raphaël écrit sa Théorie de la volonté, dans une mansarde à l’Hôtel Saint-Quentin, où il devient le précepteur de Pauline.
L’autre terme de l’alternative est une parfaite antithèse : « mourir jeune » c’est-à-dire, se lancer à la conquête de la société, vivre dans la ronde effrénée des passions : le jeu, la séduction, l’ambition… Mais alors cette dépense d’énergie ne peut mener qu’à l’épuisement.
C’est le choix de Raphaël quand il souhaite une orgie, et quand il dit « Fœdora ou la mort ». C’est aussi celui des prostituées comme Aquilina et Euphrasie. On retrouve d’ailleurs plus tard Euphrasie au bras du vieil antiquaire qui a basculé du côté des passions, comme rattrapé par une fatalité.
Deuxième citation
Mais peut-être que cette alternative est un leurre… Certains personnages semblent bien avoir échappé à cette fatalité : Rastignac par exemple. C’est un personnage récurrent dans La Comédie humaine : après avoir assisté à la mort du Père Goriot, il a décidé de partir à la conquête de Paris.
RASTIGNAC. — La dissipation, mon cher, est un système politique. La vie d’un homme occupé à manger sa fortune devient souvent une spéculation [...] N’est-ce pas là la moralité de la comédie qui se joue tous les jours dans le monde ?
🗝️ Le terme clé, c’est le mot « spéculation » : Rastignac ne dépense pas son énergie en pure perte, il l’investit en amis, en protecteurs, en connaissances. Et ainsi, il assure son avenir.
Rastignac est celui qui introduit Raphaël auprès de Fœdora, qui suit le même système. Pour ces personnages cyniques, la vie mondaine, où les « fortunes » circulent, se font et se défont, ne sont que des flux d’énergie, qui peuvent leur rapporter.
Et ainsi, pas d’amour chez Rastignac, ni chez Fœdora, qui repousse les déclarations de Raphaël. C’est elle, « La Femme sans cœur » du deuxième chapitre. Ces personnages vivent parmi les passions, mais ont tué les véritables sentiments.
Balzac n’a pas encore intitulé son œuvre « Comédie Humaine », mais son projet littéraire est déjà clair : représenter « la moralité de la comédie qui se joue » dans la société qui l’entoure.
Troisième citation
Un personnage reste à la fin du roman, Pauline, qui fait même l’objet de tout l’épilogue. Voilà ce que dit Raphaël quand il décide de l’épouser :
— Tu seras ma femme, mon bon génie. Ta présence a toujours dissipé mes chagrins et rafraîchi mon âme ; [...] ton sourire angélique m’a [...] purifié.
🗝️ Dans le nom Pauline, on entend le son « peau »… Comme la peau de chagrin, elle est un « génie », mais un « bon » génie, qui « dissipe les chagrins ». Dans cette citation, elle apparaît comme l’inverse même de la Peau de Chagrin.
Ici le futur « tu seras ma femme » est cruellement ironique, parce que Raphaël va mourir avant son mariage. Tout se passe comme si le pacte avec la Peau de chagrin l’empêchait de contracter un autre sacrement.
Dans ce roman, Pauline semble donc représenter un amour parfaitement désintéressé, un idéal impossible : cette « pureté angélique » n’existe que dans la poésie :
Tour à tour ondine ou sylphide, cette fluide créature voltigeait dans les airs comme un mot vainement cherché qui court dans la mémoire sans se laisser saisir.
Représentation imaginaire de la boutique de l'antiquaire avec la peau de chagrin.