Colette, Les Vrilles de la vigne, 1908. – Résumé-analyse
Découvrons ensemble ce recueil de nouvelles poétiques : Les Vrilles de la vigne. Au fil de la vidéo, je vous donnerai les clés de lecture pour tout comprendre : les liens avec la vie de Colette, la réception de l’œuvre, et tous les thèmes chers à Colette, notamment la célébration du monde et de la liberté, qu’on retrouve sous toutes les formes dans son écriture.
Les vrilles de la vigne
Colette commence son recueil par l'histoire d'un rossignol qui ne chantait que le jour. Une nuit, il s'endort sur une vigne, mais c’était un piège, qui menace sa liberté…
Pendant son sommeil, les cornes de la vigne [...] poussèrent si drues [...] que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus.
Le rossignol croit qu’il va mourir. Il se met alors à chanter si fort qu’il parvient à se libérer. Ce passage est magnifique, à lire et à relire !
Enfin, le rossignol se promet une chose : ne plus jamais dormir. Et la nuit suivante, il chante pour se tenir éveillé. Colette l’entend chanter, il varie son thème, lui ajoute des vocalises, oublie le sens de son chant…
Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or [...] les trilles tremblés et cristallins [...] le premier chant naïf du rossignol pris aux vrilles de la vigne.
Cette image nous donne déjà toutes les clés de compréhension du recueil : Colette se reconnaît dans ce rossignol, qui a chanté pour se libérer. Le chant, c’est aussi l’écriture…
Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qu’il m’enchante et me blesse et m’étonne.
Ce recueil représente un véritable tournant dans la vie de Colette, qui doit conquérir sa liberté. En 1908, elle se sépare de son mari volage Willy Gauthier-Villars, devient danseuse de music-hall, vit avec son amante Mathilde de Morny… Tout cela se retrouve à travers les 23 nouvelles de ce recueil.
Nuit blanche
(pour M...)
Colette fait une description poétique et sensuelle du lit qu'elle partage avec son amante. C’est aussi un peu une énigme proposée. Pour le moment, aucun indice ne révèle qu’elle est avec une femme.
Ceux qui viennent nous voir regardent [ce lit] tranquillement, et ne détournent pas les yeux d’un air complice, car il est marqué, au milieu, d’un seul vallon mœlleux, comme le lit d’une jeune fille qui dort seule.
Une nuit, elle ne parvient pas à s'endormir, et songe à la promenade qu'elles ont faite dans la journée… Les fleurs offertes, leur pic-nique.
Tu as jeté sur mes épaules une mante légère, quand un nuage plus long, [...] a passé ralenti, et que j'ai frissonné, [...] ivre d’un plaisir sans nom parmi les hommes, le plaisir ingénu des bêtes heureuses dans le printemps.
Les heures passent, Colette observe la lumière entre les rideaux, et contemple sa compagne qui fait semblant de se réveiller. Colette raconte poétiquement leur étreinte.
Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d’une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l’enfant que tu n’as pas eu…
Ici, l’accord du participe passé révèle que son amante est une femme, ce qui fait scandale à l’époque. Ces nouvelles paraissent dans une revue littéraire, La Vie parisienne, légèrement érotique, pour un lectorat masculin, et sont un grand succès.
Jour gris
(pour M...)
Dans cette nouvelle, on découvre un peu plus la vie de couple de Colette : la dédicace « pour M. » désigne Mathilde de Morny avec qui elle vit depuis 1906 dans la villa « Belle Plage » en Bretagne.
Colette et Missy se trouvent devant la mer. Mais Colette veut fuir cette odeur d'iode et surtout ce vent qui l'exaspère.
Ah, qu’il me fait mal ! [...] ma pensée [...] m’échappe, comme [...] une mouette dont on tient les pattes et qui se délivre en claquant des ailes…
Chez Colette, les allégories sont souvent des animaux qui représentent des idées abstraites. Les oiseaux, comme le rossignol ou la mouette, défendent farouchement leur liberté.
S’évadant par la pensée de ce paysage maritime, Colette songe alors au pays de son enfance. Elle voudrait le partager avec sa compagne… Le style d’écriture devient particulièrement poétique.
Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un fil de brouillard [...] [qui] se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère…
Mais voyant les yeux jaloux de son amante, Colette s'arrache à ses souvenirs. Ce pays de merveilles n'était qu'un songe idéalisé !
Comme te voilà pâle et les yeux grands ! Que t’ai-je dit ? Je ne sais plus… Pour oublier la mer et le vent… [...] Je t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l’air enivre ? Ne le crois pas ! N’y va pas ; tu le chercherais en vain.
Une nouvelle complicité s’installe entre les amantes. Les paysages se confondent, les règnes animal, minéral, végétal, se mêlent. Dans cette communion, le jour gris devient doré :
Courons vers la fin dorée de ce jour gris, car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la vague, — fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, ô coquillages…
Dernier feu
(pour M...)
Colette et Missy allument le dernier feu de l'année, mais déjà, un rayon de soleil passe par la fenêtre ouverte... Colette invite alors son amante à regarder leur jardin, image du temps qui passe.
Regarde ! il n’est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins ! Regarde bien ! car rien n’est pareil, ici, à notre enclos de l’an dernier.
Elle lui montre à quel point les lilas grandissent. Ensemble, elles discutent de la couleur des fleurs et bientôt, elle se revoit enfant, faisant des bouquets de violettes :
Ô violettes de mon enfance ! Vous montez devant moi, [...] treillagez le ciel [...] d’avril, et la palpitation de vos petits visages innombrables m’enivre…
La description de la nature chez Colette mêle les sensations : sons, parfum, couleurs, souvent aussi le toucher et le goût. C’est la synesthésie.
Mais le printemps n'est pas encore arrivé... Colette se retourne vers le dernier feu de l’année.
Ô dernier feu de l’année ! [...] Ta pivoine rose, [...] emplit l’âtre d’une gerbe incessamment refleurie. [...] Il n’y a pas, dans notre jardin, une fleur plus belle que lui [...] Restons !
Nonoche
(pour Willy)
Nonoche est une chatte portugaise aux yeux verts, tachée d’orange et de noir… Dans sa corbeille, elle admire son dernier né. Elle songe qu’elle va bientôt le sevrer. Puis elle entend qu’on appelle les vaches, elle se dirige vers la porte.
Nonoche pense au seau de la traite, [...] dont elle léchera la couronne d’écume [...] Un miaulement de convoitise [...] lui échappe. [...] Mais quelque chose l’arrête court, [...] oriente en avant ses oreilles.
L’élément perturbateur, c’est ce que Colette nomme : l'Appel du Matou, un appel tentateur, qui se fait de plus en plus insistant.
— Viens !... [...] Je suis le long Matou déguenillé par dix étés, durci par dix hivers [...] mes narines balafrées grimacent [...] et cette laideur me fait pareil à l’Amour ! Viens !
Pendant ce temps, le chaton s’est réveillé, il veut jouer. Mais à sa grande surprise, il est rejeté par un coup de patte…
La tête bourdonnante, [...] le fils de Nonoche [...] n’ose pas [...] suivre celle qui ne sera plus jamais sa nourrice et qui s’en va très digne, [...] vers le bois hanté…
La dame qui chante
(pour Paul Reboux)
Dans un cabaret, la chanteuse s'approche du piano. L'homme qui raconte la scène trouve la chanteuse laide, ne se fiant qu’aux apparences, il est féroce dans ses critiques.
Toute l’arrogance des femmes trop petites éclatait dans ses yeux durs. [...] Pommettes saillantes, nez mobile [...] Et la bouche ! [...] fendue à la diable par un canif distrait. Par avance, les oreilles m’en sifflèrent.
Mais la dame s’avance, lance une note aiguë, vibrante. Petit à petit, l'auditeur est ému, conquis…
Être l’amant de cette femme [...] Séquestrer [...] cette voix plus émouvante que la plus secrète caresse, [...] second visage de cette femme, masque irritant et pudique…
Alors qu'elle s'apprête à regagner sa loge, il se précipite pour lui offrir du champagne. Mais elle l'écarte :
— Merci bien, monsieur, mais le champagne m’est contraire [...] Surtout que ces messieurs et dames veulent que je leur chante encore La vie et l’amour d’une femme, vous pensez…
L’homme s'éloigne alors, mais sans douleur ni colère, car il n'a retenu qu'une chose : elle va chanter encore.
J’attendis, respectueux, qu’elle eût [...] essuyé les ailes de son nez [...], meurtri, mais plein d’espoir que le miracle de sa voix me la rendit…
Colette n’en parle pas beaucoup, mais elle est excellente musicienne : elle joue du piano, et met un peu d’elle dans cette chanteuse…
Toby-chien parle
(pour Miss Meg V.)
La chatte Kiki-la-doucette est tirée de son somme par une porte qui claque : entre Toby-chien, petit bull. Il raconte qu'il a trouvé leur maîtresse en colère et rapporte ses paroles :
« Je veux faire ce que je veux. [...] Jouer la pantomime, [...] danser nue, [...] écrire des livres [...] chastes, où il n’y aura que des paysages, [...] du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux [...] qui s’effraient de l’homme…
Ensuite, elle se plaint de « tortues » qui sont pendues au cou de son mari. Kiki et Toby ne comprennent pas bien, mais le lecteur devine que Colette dénonce les infidélités de son mari.
Ces tortues [...] ! Toutes, elles [...] l’entourent de leur ronde effrénée, Lui faible, [...] amoureux de l’amour qu’Il inspire… [...] Je Le leur laisse.
Toby-chien raconte qu’elle s’est mise à pleurer, et que lui, très ému, a joint ses larmes aux siennes. C'est alors qu'elle l'a mis à la porte. Kiki la doucette dit alors qu'elle comprend bien mieux sa maîtresse que lui ! Elle aussi donne un coup de griffe si on la caresse à rebrousse poil !
KIKI: Quand Elle agit follement, cherche la main maladroite, la piqûre [...] cachée qui se manifeste en cris, [...] en course aveugle vers tous les risques…
On commence à le deviner : dans notre recueil, chaque personnage, chaque animal, révèle une facette de la personnalité de Colette, qui se découvre elle-même dans un complexe jeu de miroir.
Dialogue de bêtes
(pour Sacha Guitry)
Toby-chien se souvient des soirées où il a accompagné leur maîtresse aux Folies-Élyséennes. Naïf, il prend les applaudissements pour lui et ne réalise pas qu'il dérange.
TOBY-CHIEN. — Elle me brandit aux yeux d’un public égayé, en criant : « Voilà, Mesdames et Messieurs ! le sale cabot qui fait les avant-scènes ! » Elle riait aussi, avec cet air [...] qui sert de masque à sa vraie figure, tu sais ?
KIKI-LA-DOUCETTE, bref. — Je sais.
Cette nouvelle emprunte au théâtre, le déborde même, car les personnages animaux imitent les humains qui les entourent !
Mais Toby-Chien surprend surtout, après le spectacle, l'air mélancolique de leur maîtresse. Kiki-la-doucette lui raconte alors le secret que Colette lui a révélé : après le spectacle, elle rêve au jardin de son enfance…
KIKI-LA-DOUCETTE. — Immobile et les yeux clos, elle habite chaque pelouse, chaque arbre, chaque fleur, – elle se penche [...] à toutes les fenêtres de sa maison chevelue de vigne…
Toby-chien et la musique
(pour Louis de Serres)
Un personnage inconnu interview Toby-chien, qui affirme aimer la musique, parce qu'il la redoute.
La Musique [...] est partout… Dans le vent d’ouest rauque [...] dans l’harmonie modeste de la bouilloire…
L'interlocuteur précise alors qu’il veut surtout avoir ses impressions concernant la musique instrumentale ! Toby-chien raconte comment il fut ému par la clarinette de Mme Armande de Polignac, au point de se mettre à chanter.
Mon aspect égaya si fort Mme Armande de Polignac qu’elle en perdit le souffle et que le bleu de ses yeux scintilla, diamanté des larmes du fou rire… [...] Qu’importe ! je demeure l'éternel incompris.
Colette, mélomane, écrit de nombreux compte-rendus de concert notamment dans le Gil-Blas. Elle connaît Debussy, Fauré… Et écrira en 1923 le texte de L’Enfant et les Sortilèges composé par Ravel, où elle s’amuse avec le grand compositeur, à écrire des parties miaulées…
Belles-de-jour
(pour Charles Saglio)
Valentine, c’est l’amie superficielle mais sincère de Colette, qui aspire à entrer dans le monde… En retard pour le thé, Colette voit les larmes sous le maquillage. Valentine explique : elle a un amant, un artiste.
— Peintre, ma chère [...] de grand talent. Il a chez lui vingt sanguines d’après moi, [...] dans toutes mes robes !
Avant de venir, elle lui a proposé de passer chez lui le soir, car son mari est absent. Mais, contre toute attente, il s’est fâché :
Je veux [...] la femme que vous êtes en ce moment, gracieuse et couronnée d'or [...] et non pas telle que la nuit cynique vous donnera à moi [...] petite, sans talons, votre poudre lavée...
Colette pensive songe aux soins de beauté que les femmes réservent aux nuits. Suzanne par exemple, s’enduit de Lanoline.
— Penses-tu que je vais m'abîmer la peau pour un homme ? [...] S'il n'aime pas la lanoline, qu'il s'en aille !
Mais pendant de temps, Valentine s’inquiète, demande à son amie une réponse. Colette s’empresse de la rassurer.
— Mon pauvre petit [...] Je crois que rien n'est cassé et que votre peintre d'amant grattera demain à votre porte, peut-être ce soir…
De quoi est-ce qu'on a l'air ?
(pour la comtesse de Caix.)
Valentine arrive chez Colette grelottant dans son costume tailleur. Colette installe son amie près du feu, la débarrasse de son chapeau, admire ses cheveux dorés roulant jusqu'à ses sourcils châtains.
— Ah ! là là... les déjeuners [...], les expositions... C'est terrible, ce mois-ci !
— Levez-vous tard [...] Tirez le verrou et dites qu'on vous fiche la paix.»
— Facile à dire, vous pouvez [...] vous qui êtes...
— En marge de la société ?
— Eh oui [...] Nous autres, on ne nous le permet pas.
Colette songe à ce pluriel mystérieux et savoure ce qu'elle appelle son « enviable infériorité » : la liberté est plus importante à ses yeux... Valentine est une demi-mondaine, elle s'épuise alors que les Mlle de Choisy à qui elle rend visite, sont reposées... Colette observe Valentine s’endormir.
Chut !... Je veille sur vous, avec une tiède, une amicale pitié, je veille sur votre constant et vertueux souci de l'air que ça pourrait avoir…
La guérison
(pour Henri Bataille)
Durant les périodes où Colette fait du théâtre, Valentine craint pour sa réputation et ne lui rend plus guère visite...
Je me fais une raison — et puis je m'en fiche ! J'attends. Je sais que mon amie convenable reviendra, gentille, embarrassée [...]
La voilà justement qui donne un coup de sonnette. Colette voit tout de suite que quelque chose ne va pas :
Presque rien, vraiment. Il ne m'aime plus. [...] Qu'est-ce que je pourrais faire ? [...] Je ne m'amuserai pas à pleurer ! Pour me défaire la figure !
Colette admire son amie, qui se défend contre les larmes depuis trois semaines. Valentine écoute le discours amical de Colette.
— Il faut attendre [...] le moment où vous commencerez à souffrir par intermittence. [...] Mais les reprises sont terribles [...] jusqu'à...
— Jusqu'à ?...
— Jusqu'à la guérison mon amie.
Valentine lui demande de parler encore, elle veut savoir ce qui se passe ensuite, après la guérison ! Mais que veut-elle donc ?
— Ce que je veux ? mais... l'amour, naturellement !...
— C'est vrai, [...] oui, mon enfant, oui. Vous aurez un autre amour... Je vous le promets. »
Le Miroir
C’est la seule nouvelle du recueil, avec la toute première, qui n’est pas dédicacée. Cela s’explique peut-être parce qu’elle va nous parler de Claudine… Son miroir. Claudine, c’est un personnage de roman inventé par Colette sur les conseils de son mari Willy :
Un an, dix-huit mois après notre mariage, M. Willy me dit : — Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l’école primaire. N’ayez pas peur des détails piquants, je pourrais peut-être en tirer quelque chose.
Colette, Mes apprentissages, 1936.
Claudine emprunte donc beaucoup à l’enfance de Colette. Willy a signé ces romans, mais le public sait que ce personnage est inventé par Colette, au point qu’on les confond souvent…
Dans cette nouvelle, Colette raconte donc qu’elle croise Claudine qui l'appelle "mon sosie" exprès pour l’agacer…
— Quand nous étions petites...
— Parlez pour vous, Claudine, [...] j'ai grandi, mais je n'ai jamais été petite.
Colette songe alors à ce qu'elle a perdu, l'orgueil d'être une enfant précieuse, une âme extraordinaire...
Vous n'imaginez pas quelle reine de la terre j'étais à douze ans ! [..] que vous m'auriez aimée ! [...] et comme je me regrette !
La pensée de Colette et celle de Claudine se rejoignent alors sur ce regret mystérieux...
En marge d'une page blanche I
(en baie de Somme)
pour Ernest Leblanc
Voici cinq tableaux d’un séjour en baie de somme (sur le littoral de la Picardie). Dans le premier tableau, Colette s'amuse de voir que les pêcheurs partent en voiture et les chasseurs en bateau…
Étrange, pour qui ignore que le gibier s’aventure au-dessus de la baie et la traverse, [...] étrange, pour qui n’a pas grimpé dans [...] ces carrioles [...] qui mènent les pêcheurs [...] à la rencontre de la mer…
Le deuxième tableau est une petite famille parisienne venue en train. Monsieur est armé d'un fusil, et vise les mouettes.
— Lucie, tu vois celle-là ?
Mais aucune des mouettes — suspendues sans doute à des fils solides — ne se décroche... Jusqu'à l'heure du départ, train de 5h45.
Le troisième tableau est un gros petit garçon s’adressant à sa mère :
— Maman, Jeannine était là, [...] elle n’y est plus. [...] je pense qu’elle s’est noyée.
La jeune maman affolée cherche partout et s’apprête à crier... quand elle aperçoit Jeannine jouant au fond d'une cuve de sable.
— Jojo, tu n'as pas honte d'inventer des histoires pareilles ?
Consternée [...] elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l'abîme qui sépare une grande personne civilisée d'un petit enfant sauvage...
Quatrième tableau : le petit bull de Colette joue avec des oiseaux. Elle se souvient de leurs noms : la Religieuse, le chevalier Piedrouge, l'Arlequin, on dirait qu'ils jouent une pièce de théâtre !
La Religieuse penche la tête, puis court, coquette, pour qu’on la suive [...] Le chevalier Piedrouge, botté de maroquin orange, siffle d’un air cynique, tandis que l’Arlequin, fuyant et mince, les épie…
Cinquième tableau : dans un petit café du port, les pêcheurs attendent. L'un d'eux est théâtralement beau : peau tannée, yeux jaunes qui ne clignent presque jamais. Un à un, tous les pêcheurs s'en vont en lui serrant la main. Colette intriguée, vient lui parler :
Vous ne pêchez pas aujourd'hui, vous ?
— Je ne suis pas pêcheur, ma petite dame. Je travaille avec le photographe pour les cartes postales. Je suis le type local.
En marge d'une page blanche
(pour George Richard)
Pointe de Saint-Quentin Bain de soleil.
Vers midi, Colette aperçoit sa petite chienne bull, Poucette, qui somnole sur la plage. Elle l'appelle en vain, alors elle va la rejoindre, et se laisse glisser dans ce qu’elle appelle, un linceul de sable.
Mort délicieuse et passagère, où ma pensée se dilate, monte, tremble et s'évanouit avec la vapeur azurée qui vibre au-dessus des dunes.
À marée basse, Colette observe les enfants qui jouent dans le sable. Des jumeaux, un garçon, une fille. Difficile de distinguer l'un de l'autre.
Si, la petite fille a déjà une grâce involontaire, un petit bras nu, impérieux, commente et dessine tout ce qu'elle dit. Elle a [...] une façon coquette de camper son poing au pli de sa taille future...
Forêt de Crécy
Colette est déconcertée par ce plat pays de Picardie où les routes serpentent entre les bouquets d'ormes. Soudain la forêt se dresse, les parfums lui rappellent son enfance :
L’ombre impérieuse des chênes et des frênes a banni du sol l’herbe, la fleur, la mousse et jusqu’à l’insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas… [...] Ici la forêt, ennemie de l’homme, l’écrase.
Adossée à un arbre, elle voit près de sa joue un papillon qu’elle reconnaît : c’est un lichénée, ses ailes sont bigarrées de fauve, de gris et de noir. Il ressemble à une danseuse…
Ce soir, au soleil couché [...] il s'épanouira comme une danseuse tournoyante, montrant deux autres ailes plus courtes, éclatantes, [...] juponnage de fête [...] qu'un manteau neutre, durant le jour, dissimule...
Partie de pêche
(pour Léon Hamel)
Vendredi.
La narratrice raconte que son amie Marthe, personnalité énergique, prévient les enfants : demain, c'est partie de pêche à la Pointe !
— On emmène vous et puis le Silencieux qui va rafler tout le poisson, et puis Maggie pour qu'elle étrenne son beau costume de bain !
Samedi matin.
Après le café au lait, tout le monde en voiture !
Marthe, excitée, se penche sur le volant et… enlise deux roues de l’auto. [...] Elle [...] constate le dommage et déclare avec calme :
— C’est aussi bien comme ça, d’ailleurs. Je n’aurais pas pu tourner plus loin. »
La narratrice commente une photo que vient de prendre Marthe : « Tribu papoue conjurant l'Esprit des Eaux amères. »
Ce sont les enfants qui rabattent les poissons dans un filet.
Une fois que la pêche est terminée, la narratrice s’exclame :
— Oh ! on va emporter tout ça ? Il y en a au moins cinquante livres !
— On en mangera ce soir en friture, demain matin au gratin, demain soir au court bouillon.
Mais au retour, tout sent le poisson cru : le vent, l'auto, la dune, et bientôt la villa elle-même ! La cuisinière demande :
Madame veut-elle [...] les limandes frites ou gratinées ce soir ? Marthe écœurée ne veut rien d'autre que des œufs à la coque et du poulet rôti.
Music-halls
(pour Serge Basset)
Nous assistons à une répétition dans un music-hall : le compositeur, le patron, le mime W. (qui a une mauvaise toux), Mme Loquette en costume (affamée, elle réclame des sandwichs).
La répétition commence, les acteurs se métamorphosent !
Le bronchité se transforme en brute montagnarde, et se rue [...] sur Mme Loquette, l'affamée, devenue [...] petite femelle traquée. [...] Ils luttent un court instant, la robe se déchire du col aux chevilles.
Le patron arrête la scène. quelque chose ne va pas. Il cherche.
Inspiré, le patron recule de trois pas, étend le bras, et, d'une voix d'aéronaute quittant la terre :
— Lâchez un sein ! crie-t-il.
Colette est l’une des premières femmes pantomimes. Elle se dénude, embrasse son amante sur scène, fait scandale. Ici elle nous fait découvrir les coulisses où les danseuses anglaises s’entraînent, le promenoir où les petites marcheuses raccommodent leurs costumes.
L'une d'elles [...] fume et promène autour d'elle le regard insolent et sérieux d'une Mlle de Maupin, par Aubrey Beardsley...
Autour d'elles, des enfants, légitimes ou non. Une des marcheuses révèle en riant son secret de beauté :
Il n'y a rien qui "dépare" le sang comme un accouchement [..] on a un teint, après !... J'ai des amies qui passent leur vie à [...] se coller des choses sur la figure... Moi, [...] je me fais faire un enfant, c'est bien plus sain.
En quittant le promenoir, Colette voit les enfants qui dorment sur le tapis sale. Voilà ce que cache ce monde scintillant du spectacle.
Repos navrant et gracieux de jeunes bêtes surmenées... On songe à une portée de chatons orphelins, qui se serrent pour se tenir chaud...
Printemps de la riviera
(pour Renée Vivien)
Colette se rend au carnaval du Casino municipal de Nice, qu'elle appelle « la redoute des pieds » parce que chacun se plaint d'avoir mal aux pieds ! Elle devine les personnalités sous les masques.
La voilà entraînée dans une valse folle par une danseuse en Pierrot. Mais on les arrête :
— Séparez-vous, s'il vous plaît, [...] C'est défendu que les dames [...] valsent entre elles, rapport aux convenances !
Ô carnaval de Nice ! [...] comme on t'a [injustement] calomnié !
Colette s'approche alors d'une table de jeu. Elle ne sait pas jouer, mais elle aime déchiffrer les expressions de visage des joueuses :
Le mystérieux poison empourpre leurs joues, injecte leurs yeux, et la forme de leur nez change...
Sur la route du retour, Colette interpelle le Midi : il la réchauffe, certes, mais elle préfère les paysages de son enfance.
Midi menteur, tu fleuris et n'embaumes pas. Vainement, sous le banal parfum de tes fleurs, mon âme forestière quémande [...] la souveraine odeur du sol vivant, fertile, humide.
Rêverie de nouvel an
16 janvier 1909
Colette raconte une escapade dans les rues de Paris sous la neige, avec Poucette, sa petite bull au cœur enfantin, et sa bergère flamande à la réserve aristocratique...
Loin de tous les yeux, nous avons galopé, aboyé. happé la neige au vol, goûté la suavité de sorbet vanillé et poussiéreux.
De retour chez elle, près du feu, elle songe aux jours de l’an de son enfance, plein de sensations… Très différents du jour de l'an parisien.
L'année n'est plus [...] ce ruban déroulé qui [...] montait vers [...] le printemps [et] l'été, [...] puis descendait vers un automne odorant [...] un hiver [...] sonore [...], et dévalait [...] jusqu'à [...] une date merveilleuse [...] suspendue entre les deux années comme une fleur de givre : le jour de l'an...
Colette saisit un miroir ovale, regarde son visage, et s'étonne d'y voir le temps qui passe, elle pense :
Quand tu t'étendras en travers du vertigineux ruban ondulé [...] si tu as, jusqu'au bout, gardé dans ta main la main amie qui te guide [...] dors heureuse, dors privilégiée…
Chanson de la danseuse
15 avril 1909
Une voix s'adresse à une deuxième personne. Elle lui dit qu'elle ne sait pas danser mais l'autre insiste pour l'appeler « danseuse » :
Tu m'as dit : « cueille ces fleurs, poursuis ce papillon… » car tu nommais ma course une danse [...]. Nue dans tes bras, liée à ton lit par le feu du plaisir, tu m'as nommée danseuse...
Lorsqu'elle s'en va, son amante la regarde partir et lui murmure :
La plus belle des danses, ce n'est pas quand tu accours [...] mais quand tu t'éloignes, [et que] tu me regardes, le menton sur l'épaule...
Enfin, on comprend que toutes ces danses représentent les jours qui passent, et offrent une méditation sur la mort :
Une dernière danse tragique me mettra aux prises avec la mort, mais je ne lutterai que pour succomber avec grâce.
Maquillages
8 avril 1933
Ces trois derniers textes sont ajoutés par Colette au recueil en 1933. Colette a entre-temps eu une fille, Colette Renée de Jouvenel, qu’elle surnomme Bel-Gazou, à cause sa jolie voix, et qui a alors neuf ans.
Au début de cette nouvelle, Colette nous raconte qu'elle dissuade sa fille de se maquiller…
Pour terminer [mon sermon] j’invoque les merveilles de la nature, [...] exemples éternels, — imagine-t-on la rose fardée, la cerise peinte ?…
L'enfant attend sagement avec un air malicieux, la fin de son discours.
Il suffirait [...] qu'elle me questionne de manière directe : « Franchement [...] tu me trouves laide ? » Et je rendrai les armes.
À cette époque, Colette a ouvert un institut de beauté rue de Miromesnil à Paris.
Elle admire la force de caractère des femmes qui affrontent les difficultés de leur vie avec leur maquillage.
Plus l'époque est dure à la femme, plus la femme, fièrement, s'obstine à cacher qu'elle en pâtit.
Pendant qu'elle écrit, la fille de Colette est toujours là, attrapant des fruits dans une corbeille.
Le raisin est couvert de pruine, une fine pellicule de buée.
Elle lève vers la lumière une grappe de raisin, noir sous son brouillard bleu de pruine impalpable : Lui aussi, dit-elle, il est poudré...
Amours
(26 août 1933)
Colette s'amuse de voir un rouge-gorge triompher contre sa chatte, en lui jetant des invectives
— Insensé ! tremble ! Je suis le rouge-gorge ! [...] Un geste vers le nid où couve ma compagne, et, de ce bec, je te crève les yeux !
Colette se souvient qu’elle a rencontré cette chatte errante en sortant du métro d'Auteuil et songe à tout ce que les chats lui ont apporté.
À fréquenter le chat, on ne risque que de s'enrichir. Serait-ce par calcul que, depuis un demi-siècle, je recherche sa compagnie ?
Puis Colette pense aux chiens « meurtris de peu, pansés de rien ». Ils lui donnent la sensation d'être indispensable :
Un être existe donc encore, pour qui je remplace tout ? Cela est prodigieux, réconfortant, un peu trop facile.
Mais elle revient à sa chatte et nous raconte comment elle se fit courtiser par trois matous :
Elle parut les oublier longuement et se [percha] sur un pilier [...] d'où sa vertu défiait tous les assaillants.
Enfin, Colette la voit descendre de son piédestal. C’est le moment de la laisser à ses amours.
J'abandonnai la chatte à ses démons et retournai l'attendre [à] la table où, [...] muette (...] mais résonnante d'un sourd murmure de félicité, gît, veille ou repose sous ma lampe la chatte, mon modèle, la chatte, mon amie.
Un rêve
2 décembre 1933
Au fond d'un rêve, Colette entend un aboiement triste, étouffé. C'est le fantôme d’une chienne de son passé, qui dit avoir mérité de revenir...
— Ah ! Je sais ! Tu es Nell, qui tremblait [...] aux plus subtils signes [...] de séparation, qui se couchait sur le linge blanc [...] de la malle, [...] [espérant] que je l'emmenasse sans la voir...
Mais non, ce n'est pas Nell. La chienne est déçue, elle croyait être « La chienne » la seule. Colette veut se rattraper : bien sûr, c'est Lola !
Lola... La chienne qui voyageait avec moi toujours, qui savait de naissance comment se comporter en wagon.
Mais non, ce n'est pas Lola non plus. La voix de la chienne fantôme s'éloigne. Colette veut la retenir mais c’est trop tard...
Ne me cherche plus. Tu ne sauras jamais pourquoi j'ai mérité de revenir. Ne tâtonne pas, de ta main endormie, dans l'air noir et bleu qui me baigne, tu ne rencontreras pas ma robe…
Portrait photographique de Colette vers 1908.