Couverture pour Sido (1930) et Les Vrilles de la vigne

Colette, Sido, 1929.
Résumé-analyse détaillé




Je vous invite à découvrir avec moi ce recueil étonnant, qui s’appelait initialement Sido ou les points cardinaux, et que Colette a ensuite enrichi de deux chapitres : Le Capitaine, sur son père, et Les Sauvages, sur ses frères et sœurs.

Tout au long de la vidéo, je vous donnerai toutes les clés de compréhension, les références biographiques et les secrets d’écriture, notamment pour comprendre comment chez Colette la célébration du monde et l’hommage à sa mère et à ses proches, révèlent des expériences fondatrices et initiatiques…

I. Sido



Nous entrons dans ce texte avec les paroles de Sido elle-même, se moquant de sa fille, qui vient d’épouser un parisien comme si cela avait du prestige... Colette rapporte avec humour la réaction de sa mère apprenant qu'elle allait épouser Willy. Nous entrons dans un récit autobiographique original.
Te voilà comme le pou sur ses pieds de derrière parce que tu as épousé un parisien.

Il est vrai que la mère de Colette n’appréciait pas Willy Gauthier-Villars, journaliste mondain, que Colette a épousé en 1893. Au-delà de ses infidélités, Colette lui reprochera toujours d’avoir vendu à ses éditeurs les droits de Claudine, son premier roman. Déjà séparés depuis plusieurs années, ils ont divorcé en 1910.

Dans le passage qui suit, Sido se moque des parisiennes superficielles et les caricature avec un art dont Colette a hérité, n’hésitez pas à relire ce passage aussi drôle que virtuose !

Colette se souvient avec tendresse de cette mère qui se rend à Paris tous les deux ans pour mieux revenir auprès de sa famille.
Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, [...] de programmes de spectacles et d’essence de violette [...] ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d’elle, perdait [...] le goût de vivre.

Dès son retour de Paris, Sido reprend tout en main : ce sont autant de signes d’affection. Elle prend soin de ses enfants, mais aussi, de tout ce qui vit, répare un géranium cassé…
La ficelle d’or à peine déroulée s’enroula vingt fois autour du rameau rebouté [...] Je crus frémir de jalousie [...] il s’agissait seulement d’une résonance poétique.

Colette décrit alors sa mère vaquant à ses occupations, retrouvant sa verve et sa bonne humeur en prenant soin des fleurs de son jardin.
Elle avait une manière étrange de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage.

Dans ces souvenirs d’enfance, les signes de bon voisinage témoignent d’un certain bonheur. Colette se souvient que dans son quartier natal, presque toutes les maisons possèdent un jardin, ou une cour, cachée derrière les murs de façade.
Oh ! aimable vie policée de nos jardins ! Courtoisie, aménité de potager [...] Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen ?

Cette remarque a une dimension ironique car en réalité, la famille de Colette n’était pas épargnée par les ragots… Colette en parle dans La Maison de Claudine, qui n’est pas un roman de la série des Claudine, mais un recueil de souvenirs doux et amers qui complète très bien le portrait qu’on trouve dans Sido.

Colette raconte que, cédant à ses demandes, comme une récompense, sa mère la laissait sortir à l’aube
J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, [...] vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.

Est-ce que cette histoire est véridique ? L’anecdote est surtout symbolique : dans ce passage, la Nature devient comme une seconde mère, qui donne à l’enfant conscience de sa propre valeur.
C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, [...] de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…

La petite Colette ne se rend alors à la messe qu’après avoir communié à l’eau de deux sources et assisté à l’éclosion du soleil, comparé à un oiseau. C’est un passage magnifique, riche en images révélatrices… J’en fais une explication linéaire sur mon site.

Dans ces souvenirs d’enfance, le regard de l’écrivain se pose sur celui de l’enfant qui donne à sa mère un rôle central :
Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre d’une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n’échappait tout à fait à l’influence de ma mère.

Les vents des quatre points cardinaux sont alors incarnés par les voix des voisins qui se répondent par-dessus les murs, et qui semblent frapper l’oiseau de la girouette…
— Qui veut des violettes doubles rouges ? criait-elle.
— Moi, Madame Colê…tte ! répondait l’inconnaissable de l’Est, plaintif et féminin.


La maman de Colette apparaît alors comme un personnage capable de dialoguer avec les points cardinaux, et de déchiffrer les signes de la Nature, capable de prédire le gel :
Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier toutes les petites créatures végétales assaillies par la lune rousse : « Il va geler, la chatte danse », disait-elle.

La lune rousse, pour les jardiniers, c’est la lunaison qui suit Pâques : alors que les bourgeons commencent à pousser, le gel de la nuit peut les brûler, leur donnant cette teinte rousse. La chatte est la première à percevoir ce refroidissement en posant ses pattes sur le sol.

Sido peut aussi prédire la pluie, juste en tendant l’oreille — comme elle dit, « sur Moutiers » — village voisin de Saint-Sauveur-en-Puisaye.
Je tendais mes oreilles « sur Moutiers » ; de l’horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l’eau et la plate odeur de l’étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres…

Dans ce passage, on retrouve le génie musical de Colette, qui nous fait entendre la pluie s’intensifier à travers ces allitérations en L puis en V.

Sido garde des godets d’argiles, où elle a planté des graines. Mais parfois, elle oublie ce qu’ils contiennent. Colette se souvient que petite fille, elle n’a pu résister à la curiosité d’aller gratter la terre pour voir ce qui allait pousser.
— Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air ; si c’est le crocus, la lumière [le] flétrira [...] Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre…
Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition. Celle-là m’était d’ailleurs assez dure.


Mais cette anecdote est surtout l’occasion de saisir un trait psychologique commun entre la mère et la fille, un trait révélateur de son écriture… Le plaisir de chercher sous les apparences.
Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. [...] Il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché…

Colette évoque souvent cet aspect un peu magique de l’écriture, qui s’est formé depuis son enfance, et se retrouve dans son style :
La réussite est moins affaire de pensée que de rencontre de mots. [...] Parfois les mots, appelés, [...] s’assemblent, se fixent… [forment] le petit miracle que je nomme l’œuf d’or, la bulle, la fleur.
Colette, Mélanges, 1950.
Aimant les fleurs, Sido répugne à les cueillir… Colette se souvient qu’elle refusa d’en donner pour l’enterrement de M. Enfert, qui devait être un événement au village… Mais elle n’hésitait pas quand il s'agissait d'un nouveau-né.
Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il [...] porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains [...] [Ma mère] applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse…

La petite Colette est d'ailleurs très heureuse de montrer les fleurs récoltées pour la fête-Dieu, qu’elle appelle « bouquet béni » :
— Crois-tu qu’il ne l’était pas déjà, avant ?

Colette s'interroge alors sur cet éloignement de sa mère de tout culte. Elle était pourtant baptisée, mariée à l'Église, deux fois. D'abord avec Jules Robineau Duclos, père de Juliette et Achille. Puis, après la mort de celui-ci, avec Jules-Joseph Colette, son père à elle et Léopold.

L'anecdote suivante vient expliquer cette indifférence de Sido aux dogmes du « commun des mortels ». Ayant un jour suspendu un épouvantail pour éloigner les oiseaux du cerisier, la voilà en contemplation devant un merle, qui dévore les cerises.
— Mais, maman, l’épouvantail…
— Chut !… L’épouvantail ne le gêne pas…
— Mais, maman, les cerises !…
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie :
— Les cerises ?… Ah ! oui, les cerises…
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allégrement…


Nous commençons à percevoir le portrait d’une mère aux multiples facettes. La femme du quotidien qui s’occupe de ses enfants, qui jardine… Elle est aussi une divinatrice qui sait lire les signes de la nature. Arrive alors la troisième facette, celle de l’initiatrice, qui transmet ce qu’elle sait. Cette dernière étape va révéler ce que Colette lui doit, c’est l’aboutissement d’un parcours initiatique pour celle qui écrit.

Ainsi, Sido raconte des souvenirs extraordinaires et poétiques. Comme par exemple cette neige qui tomba en plein juillet, véritable miracle mêlant des sensations inattendues.
— Il faisait beau [...] et bon. Vint une saute de vent, une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sur l’Est naturellement ; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse neige épaisse et lourde… Des roses couvertes de neige, des cerises mûres et des tomates sous la neige…

Sido pense alors à une autre anecdote, quand elle était enceinte de Léo (Léopold, le grand frère de Colette) : faisant un trajet en victoria, un orage les surprit et elle dut rassurer la jument durant l'averse.
Le nuage passé, [...] la capote pleine d’eau, d’une eau chaude, [...] [et de] grenouilles, minuscules, vivantes, [...] apportées [...] par un caprice du Sud… J’ai vu cela, moi, oui !

L'écriture de Colette, réaliste, autobiographique, frôle parfois le fantastique et le merveilleux, avec une dimension symbolique qui mêle toutes les perceptions.

Colette n'appartient à aucun mouvement littéraire, mais en ce début de XXe siècle, elle participe à un renouveau des arts qui privilégie la subjectivité : l'expressionnisme influence l'art de la pantomime notamment.

D'ailleurs Colette enfant, écoutant ces histoires étonnantes, gardait la bouche ouverte… S'attirant les compliments moqueurs de sa mère :
— Tu es beaucoup plus jolie quand tu as l’air bête. C’est dommage que cela t’arrive si rarement. Tu pèches déjà, comme moi, par excès d’expression. [...] À quoi penses-tu ?
— À rien, maman…
— Je ne te crois pas, mais c’est très bien imité. Vraiment [...] ma fille, tu es un miracle de gentillesse et de fadeur !


Peut-être pour se faire pardonner ces paroles, elle envoie sa fille distribuer des fleurs dans tout le village, coiffée d'un ruban.
Jusqu’à l’âge de vingt-deux ans on m’a vue coiffée de ce large ruban, noué autour de ma tête, « à la Vigée-Lebrun », disait ma mère — et porter un message de fleurs : ainsi ma mère m’avertissait que j’étais, pendant une heure, particulièrement jolie, et qu’elle s’enorgueillissait de moi.

Pour les confier à sa fille, elle coupe alors de nombreuses fleurs, ce qui contredit d'ailleurs l'anecdote de la rose cuisses-de-nymphe-émue :
— Maintenant va ! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le reste à qui tu voudras, dans notre voisinage.

La petite fille termine sa tournée par la maison d'Adrienne, une amie de sa mère, qu'elle compare à un chat.
Elle mettait, à me négliger, une sorte d’art sauvage, et sa bohémienne, son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.

On la devine séduite par ce personnage féminin. Sido s'en rend compte, manifeste une certaine possessivité… Mais Colette passe de plus en plus de temps chez Adrienne.
— Si longtemps chez Adrienne ?
Pas un mot de plus, mais quel accent ! Tant de clairvoyance et de jalousie en Sido, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes.


Le chapitre se termine sur le regret de n'avoir aucun portrait photographique de sa mère debout dans le jardin :
Entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. [...] Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque [...] encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.

Disant qu’elle veut garder une image de sa mère vivante, Colette ne se rendra pas à son enterrement… Peut-être a-t-elle en effet forgé une image idéalisée, poétique, littéraire, pour en faire une légende.
Ma mère fut le personnage principal de toute ma vie.
Colette, Journal à rebours, 1941.

II. LE CAPITAINE



Dans ce chapitre, l’originalité de l’écriture autobiographique est réaffirmée. Colette va parler de son père, mais cela va lui permettre surtout de se comprendre elle-même :
J’épelle, en moi, ce qui est l’apport de mon père, ce qui est la part maternelle.

Colette se souvient qu’enfant, elle se contentait, comme Sido, de quelques vérités évidentes sur son père :
Il l’aimait sans mesure, — il la ruina dans le dessein de l’enrichir — elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.

Il va donc falloir chercher un peu plus loin… Colette était encore petite quand son père commença à lui demander son avis littéraire, en lui lisant les vers qu’il écrivait.
– Hein ? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci !… Eh bien, parle !
Je hochais [...] mes nattes blondes, [...] et je laissais tomber mon blâme :
– Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l’Ode à Paul Bert. Trop d’adjectifs !


Le nom de Paul Bert révèle aussi quelque chose de la personnalité du père de Colette, puisque c’est un homme politique de l’époque, anticlérical, et l'un des fondateurs de l’école gratuite, laïque et obligatoire. Colette tient sa liberté de pensée politique et religieuse, de ses deux parents.

Dans cette anecdote, qui est moment fondateur dans sa vie d’écrivain, Colette révèle ce que son écriture doit à son père et à sa mère :
Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels, mêlés, superposés, je suis assez sage à présent, assez fière pour les départager en moi, tout heureuse d’un délitage où je n’ai à rougir de personne ni de rien.

Colette retrouve chez son père certains traits de caractère… Le jour où Juliette, sa demi-sœur, avala des cachets, trop malheureuse d’avoir épousé le docteur Roché, il prit sa défense, sans élever le ton :
— Allez dire au mari de ma fille, au docteur R…, que, s’il ne sauve pas cette enfant, ce soir il aura cessé de vivre.
Quelle suavité ! Je fus saisie d’enthousiasme.


Colette souligne le déterminant possessif « ma fille » puisque justement Juliette était en réalité la belle-fille du capitaine Colette. Cela souligne l’importance affective donnée aux liens familiaux. Le texte ne dit pas que Juliette se suicidera en septembre 1908. Par ces quelques allusions, Juliette est à la fois présente, effacée et préservée dans notre recueil…

Colette se dit qu’elle comprend son père, car elle voit que son chant cache une tristesse, là où Sido croit y voir de la gaieté.
Moi qui siffle dès que je suis triste [...] je voudrais qu’elle eût compris que la suprême offense, c’est la pitié. Mon père et moi, nous n’acceptons pas la pitié. Notre carrure la refuse.

Le père de Colette cache en effet ses problèmes financiers : il a investi dans des terrains qui ne rapportent aucun fermage, qu’il doit vendre, ou maintenir en prenant sur sa pension d’officier amputé…

C’est par un compagnon d’armes, le colonel Godchot, que Colette découvre l’héroïsme de son père, pendant la guerre d’Italie, sous le commandement de Mac-Mahon :
Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano.
— Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine ? »
— Au milieu de la place, sous le drapeau !
Il n’a conté, à aucun des siens, [...] cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes.


Comment était son père dans sa jeunesse, avant de connaître Sido ?… Beau danseur quand il avait encore ses deux jambes, il reste un excellent nageur avec sa jambe unique. De ses faits d’armes, il garde une décoration, une rosette, mais il en parle peu.
N’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande ? Ne valions-nous pas, lui et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître ?

Colette s’interroge alors sur le regard de son père, qu’elle essaye d’imiter quand elle rencontre une adversité.
L’extraordinaire regard gris bleu, plein de bravade, qui ne versait ses secrets à personne, mais qui avouait parfois : « J’ai des secrets. »

Mais elle peut dire de lui qu’il était à la fois « poète et citadin » : pour lui, le bord de l’étang où ils passent le dimanche, est un noble décor. Contrairement à Sido, il est peu curieux des animaux, cela explique peut-être pourquoi le chien ne lui obéit pas, et il ne sait les noms des fleurs que dans les livres :
Il louait sous le nom de « rose » toute corolle épanouie, prononçait l’o [...] à la provençale, en pinçant, entre le pouce et l’index, une « roz » invisible…

La plus pudique était « Sido » : ils ne s’embrassent jamais en public, sauf lorsqu’il l’arrête au passage et lui réclame un péage en montrant sa pommette au-dessus de sa barbe.
Une seule fois, [...] mon père, au lieu de réclamer le péage familier, [se pencha] sur la main de ma mère avec une dévotion fougueuse, [...] telle que « Sido », muette, autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot.

En vieillissant, le père de Colette ne tolère plus que sa femme soit malade, s’inquiétant excessivement : il l’enjoint à guérir vite, se fâche, mais finit par aller lui chercher des oranges en fredonnant une chanson d’amour. Elle guérit deux fois du cancer du sein.
— Tu vois ? disait ma mère derrière lui. Tu vois cet air de vêtement vide qu’il prend quand je suis malade ?

Le chapitre se termine sur une expérience intéressante… Colette rend visite à Mme B… une voyante. Sceptique, mais toujours habitée par la curiosité de tout ce qui est magique, Colette est troublée par les portraits que la voyante fait de son père… Qui continue de veiller sur elle.
— Parce que vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur la terre. Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d’être. Lui, il n’a pas pu.

Après la mort de leur père, le frère de Colette descend des hauts rayons de la bibliothèque les œuvres du Capitaine « Mes campagnes, [...] Le Maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons d’armes. »
La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents [...] pages par volume ; beau papier vergé crémeux ou « écolier » épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches… Une œuvre imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain.

Colette nous confie que la seule page amoureusement achevée était la page de dédicace :
À ma chère âme,
son mari fidèle :
JULES-JOSEPH COLETTE.



III. LES SAUVAGES



Colette raconte que sa mère se désespère de ne pas savoir quoi faire de ses deux fils, qu'elle considère comme des « sauvages ».
Deux sauvages aux pieds légers, [...] qui préféraient aux viandes [...] la tarte aux poireaux ou à la citrouille. [...]
— Que faire d’eux ? soupirait ma mère.


Les deux frères de Colette sont très différents. L’aîné s’appelle Achille, il est mort en 1913. Issu du premier mariage de Sido avec Jules Robineau-Duclos, est-il vraiment le demi-frère de Colette ? Il est probable qu’il soit en fait le fils naturel du capitaine Colette. En tout cas, c’est l’aîné sans rivaux, celui qui commande, il est beau, séducteur, il commence des études de médecine.

Le cadet, Léopold, est beaucoup plus mystérieux, et Colette va tenter de nous décrire son caractère à travers plusieurs anecdotes. D’abord, par exemple, quand il était enfant, il était très docile et ne demandait jamais rien, sauf un soir :
— Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes.
— Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée ? se récria ma mère impatientée. Va te coucher !


Mais il renouvelle cette demande tous les soirs, espérant peut-être que sa mère se fâche. Bien au contraire, un soir, Sido sort deux grands sacs de pruneaux et de noisettes. L’enfant se met à pleurer :
— Mais… je ne les aime pas !
Sido se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un œuf fêlé par l’éclosion imminente : « Tu ne les aimes pas ? Qu’est-ce que tu voulais donc ? »
Il [...] avoua : – Je voulais les demander.


Léo disparaît parfois de longues heures, pour jouer dans la vieille glacière du château ou dans la boite de l’horloge de la ville. Une fois, il suit même un clarinettiste borgne si longtemps que Sido inquiète fait sonder les puits du pays.
Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes. [...] Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu’il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.

Sido pense alors qu’il deviendra musicien, mais toute sa vie, il échappe aux études. On comprend qu’il est en fait attaché à autre chose, que Colette appelle mystérieusement son « passé de sylphe ».
Comme un sylphe, il n’est attaché qu’au lieu natal, à quelque champignon tutélaire, à une feuille recroquevillée en manière de toit.

Elle raconte alors une anecdote récente : Léo, qui a désormais 63 ans, lui rend souvent visite chez elle à Paris, et lui raconte qu’il est retourné dans le village de leur enfance. Longuement, il raconte les changements qui le contrarient, un jardin que les propriétaires ont rénové. Le détour d’un chemin de leur enfance.

Enfin, il mime le mouvement qu’on fait pour ouvrir une grille, Colette se souvient immédiatement du grincement caractéristique. Léopold se chagrine : cet instant de communion avec son passé n’a pas eu lieu :
— Ils ont huilé la grille, dit-il froidement.
Il s’en alla, dépossédé de quatre notes, [...] délicate offrande, composée par [...] une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne.


Colette se souvient que ses deux frères, adolescents, lisaient beaucoup et avaient frappé d’interdit le mot « mignonne » (qu’ils prononçaient « minionne » avec une grimace. Dès qu’ils le rencontraient dans une lecture, ils mettaient deux sous dans une cagnotte qui leur servait ensuite à acheter des jeux.

Un jour, ils virent passer une jeune fille rousse vêtue d'un corsage lilas. Léo se moque d'elle, mais Achille l’admire et laisse échapper le mot interdit :
— Moi, je la trouve très — mais très, très mignonne…
Un gros rire de garçonnet, enroué de mue, salua le mot maudit que caressait la voix rêveuse de l’aîné, le séducteur aux yeux pers.


Colette entend une bousculade, qui s’arrête aussitôt : les deux frères ne se sont jamais insultés, ni battus.
Je crois qu’ils savaient déjà que ce bouquet de cheveux roux [...] ne devaient pas compter parmi leurs enjeux indivis, leurs délectations baroques et pudiques.

Les deux frères n’ont pas que des jeux innocents. Ils partent et se cachent au passage d’un petit voisin, Mathieu.
— On a laissé passer Mathieu, et on a bien rigolé.
— C’est tout ? fis-je, déçue…
— Il n’est rien arrivé, dit enfin l’aîné. Qu’est-ce que tu veux qu’il arrive ? Non, nous ne l’avons pas tué. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs…


Enfin, Colette évoque sa demi-sœur Juliette, issue du premier mariage de Sido, avec Jules Robineau-Duclos.
Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous, — l’étrangère, l’agréable laide aux yeux tibétains. — Juliette est une autre espèce de sauvage, soupirait ma mère. Mais à celle-là, personne ne comprend rien, même moi…

Juliette va se marier avec un certain docteur Charles Roché. Tout le monde a des réserves à l’égard de ce fiancé qui sent le vermouth, et demande une dot considérable. Les deux frères organisent pourtant un concert pendant ce mariage, peut-être par calcul…
Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur.

À peine le concert terminé, Achille s'éclipse et retourne chez eux, brise même un carreau pour entrer dans la maison fermée, et rester seul.
Ainsi [...] je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattît, lui creusaient le visage.

Achille meurt en 1913 d’un cancer du rein, après avoir exercé la médecine pendant plus de 20 ans. Il ne ressemblait ni à Juliette, ni à son père Jules Robineau-Duclos : Colette pensera toujours qu’il n’était probablement pas son demi-frère, mais bien son frère de sang.

* * *

Colette a connu deux siècles, et les deux guerres mondiales. Née en 1873, elle meurt en 1954, à 81 ans. Elle est la première femme en France à recevoir des funérailles nationales… Mais pas d’obsèques religieuses car elle est trop sulfureuse. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes femmes de lettres.



Portrait photographique de Colette vers 1930.

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