Couverture pour Les Fables de La Fontaine

La Fontaine, Fables,
« Le loup et le chien »
Analyse au fil du texte



Notre étude porte sur la fable entière




Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.



Introduction



Pour écrire « Le Loup et le Chien » La Fontaine s’inspire d’une fable d’Ésope, qui est particulièrement courte, écoutez :
Un loup voyant un très gros chien attaché par un collier lui demanda : « Qui t’a lié et nourri de la sorte ? — Un chasseur, » répondit le chien. « Ah ! Dieu [me] garde de cela ! Autant la faim qu’un collier pesant. »
Cette fable montre que dans le malheur on n’a même pas les plaisirs du ventre.

Ésope, Fables, « Le Loup et le Chien », VIe siècle av. J.-C.

Chez La Fontaine, on a un véritable dialogue : le chien argumente, le loup hésite mais finit par refuser. Avec tout un travail de mise en scène, où on perçoit souvent l’ironie du narrateur, le détail du cou pelé est habilement amené, la chute finale remplace bien une morale explicite… La Fontaine veut nous amener à réfléchir par nous même : quelle est la véritable nature de la liberté ?

On peut penser que La Fontaine aura essayé toute sa vie de faire la synthèse du loup et du chien, toujours indépendant et toujours à la recherche d’un mécène... Mais il était plutôt loup, et malgré ses efforts, il sera mauvais courtisan et finira sa vie dans la pauvreté...

Problématique


Comment La Fontaine met-il en scène cette rencontre entre deux personnages opposés, pour inviter implicitement son lecteur à mener une réflexion personnelle et émancipatrice sur la liberté ?

Axes de lecture pour un commentaire composé


> La présence du fabuliste qui implique son lecteur.
> La dimension allégorique et philosophique de l'apologue.
> Une opposition de valeurs à travers les caractères animaux.
> Des liens avec la société humaine.
> Un récit plaisant à la fois théâtral et poétique.
> Une chute minutieusement préparée.
> Un jeu subtil avec les procédés de l’argumentation.
> Une réécriture qui s’inscrit en rapport avec d’autres textes.

Premier mouvement :
Deux personnages opposés



Un loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.


Pour nous faire entrer dans la fable, La Fontaine présente d'abord « un loup » avec l'article indéfini, qui devient rapidement « ce loup » avec le pronom démonstratif… De même « les chiens » au pluriel devient ensuite « un chien » particulier au singulier. Un linguiste dirait qu’on passe de l'hyperonyme (le mot qui désigne la catégorie) à l'hyponyme "un dogue" (un mot qui désigne un élément de la catégorie). Ces deux personnages ont bien une dimension allégorique que le lecteur curieux va devoir deviner.

D'abord, le personnage du loup est défini par une restriction « qui n'avait que les os et la peau ». c’est un euphémisme (dire peu pour suggérer plus) le loup est dépossédé de son propre corps : les « os » et la « peau » s'opposent directement à la « graisse » du chien, qui a plein d'adjectifs : « puissant, beau, gras, poli ».

Vu les différences entre les deux animaux, on attendrait naturellement un comparatif qui les oppose, mais ici, ironiquement, le chien n'est comparé qu'à lui-même « aussi puissant que beau » : implicitement, le loup compte pour rien ! Le fabuliste joue déjà malicieusement avec les attentes du lecteur.

Le loup et le chien sont d'emblée présentés comme des ennemis naturels : le loup est maigre à cause des chiens : « tant » est bien un lien de cause-conséquence ici. Cela en dit beaucoup sur les deux personnages : le loup ne vit que de vol, c’est le hors-la-loi typique. De l’autre côté, le chien garde les richesses d'autres personnes... On reconnaît déjà ici des caractéristiques de la société humaine.

Le loup est le premier personnage présenté, sujet du verbe « rencontrer » : c'est bien lui le personnage principal que le lecteur va suivre. Du coup, l'appréciation « bonne garde » est assez ironique : c’est plutôt une mauvaise nouvelle pour le loup ! La faiblesse de ce personnage interroge le lecteur : est-ce que cette histoire va lui permettre de résoudre son problème ? On a déjà un effet de suspense qui appelle une résolution.

La rime est ironique : ce chien qui fait pourtant « bonne garde » s'est fourvoyé par « mégarde » : avec le préfixe mé- qui exprime l'idée d'insuffisance, exactement l'inverse d'une bonne garde. C'est donc une situation exceptionnelle, qui n'arrive jamais et qui va piquer la curiosité du lecteur : le chien se trouve pour ainsi dire, en-dehors de sa juridiction habituelle, il pourra jouer un rôle légèrement différent de ce qu'on attend de lui.

Alors qu'on avait de l'imparfait jusqu'ici pour des actions de second plan qui ont duré dans le passé, on a d’un coup un présent de narration : pour actualiser des actions qui se sont déroulées dans le passé. Dans le schéma narratif, on arrive directement à l'élément perturbateur.

D’ailleurs, juste après, le verbe « se fourvoyer » est au passé antérieur : la situation initiale appartient déjà au passé par rapport au récit passé. Comme une scène d'exposition au théâtre, on commence in medias res (au milieu de l'action) pour mieux capter tout de suite l’attention du spectateur.

Le lecteur de l'époque pense naturellement aux comédies de Molière, comme l'École des Femmes ou Le Misanthrope, où deux personnages très opposés sont mis en présence dès la première scène pour faire ressortir le nœud de l'intrigue, souvent une question morale ou philosophique.

Et en effet c’est bien une question philosophique qui est posée par cette rencontre. Le chien est « poli » du latin polio, qui donne aussi le verbe polir. C'est-à-dire qu’il est façonné par la civilisation... Et dans les faits, on sait que le chien est un loup domestiqué. C’est symbolique : les deux animaux sont choisis par le fabuliste justement pour leur parenté et leur proximité différente avec l'homme.

La mise en scène est en plus très soignée et concise : le verbe « se fourvoyer » campe le décor en un instant : on se trouve dans les bois. Comme au théâtre, la fable va obéir aux trois unités de lieu, de temps et d'action. Le chien reste « puissant » et « poli » alors qu'il se trouve en plein territoire hostile. Les personnages vont être obligés de parler malgré leurs différences fondamentales : tout ça prépare la suite de l'intrigue.

Deuxième mouvement :
Une intrigue qui retient l’attention



L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire loup l’eût fait volontiers :
Mais il fallait livrer bataille ;
Et le mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.


On accède directement aux pensées du loup au discours indirect libre : les paroles sont reformulées, mais sans indication (ponctuation ou verbe de parole). Au théâtre on aurait un aparté, des paroles destinées au spectateur uniquement. Non seulement le fabuliste met en scène son personnage principal, mais en plus il implique le lecteur dans son histoire.

C’est bien la réaction attendue du loup, animal sauvage qui symbolise une certaine violence, surtout en opposition au chien, avec l’allitération (le retour de sons consonnes) en K « l’attaquer, le mettre en quartiers ». Les synérèses obligent à prononcer deux voyelles voisines dans une même syllabe, et le passage des alexandrins aux octosyllabes contribuent encore à accélérer le rythme. La musicalité du vers est un outil de mise en scène.

Mais ce schéma habituel du loup est cassé, cela relance l’intérêt du lecteur. Le mode subjonctif désigne une action virtuelle, qui n’est pas réalisée. L’adverbe hardiment devient humblement : deux mots qui se ressemblent mais s’opposent complètement. Ensuite « lui fait compliment » ajoute une rime extra-numéraire surprenante : comment, le loup normalement spontané devient hypocrite ?

En fait, le loup suit un raisonnement qui s’impose comme une évidence avec le lien d’opposition et le lien de conséquence : il sait qu’il ne peut pas tenir tête au chien, il agit par instinct de survie. Bon, ce n’est pas non plus le Renard qui prémédite ses flatteries pour mieux tromper son adversaire, mais cette situation inhabituelle nous montre un loup sur le point de quitter son stéréotype, et c’est justement tout l’enjeu de la fable !

Le Mâtin, au sens propre, c’est un gros chien de garde, mais au sens figuré, le mot peut désigner une personne qui a beaucoup d’aplomb. La Fontaine s’amuse à juxtaposer le monde des animaux et le monde des humains. « Sire loup » renonce à « livrer bataille » : c’est un vocabulaire plus adapté pour raconter une guerre entre deux seigneurs, qu’un combat entre un chien et un loup au milieu des bois. Vu son infériorité militaire, le loup est obligé de se tourner vers une solution diplomatique.

L’évolution des verbes est frappante : des verbes d’action pour commencer « attaquer, mettre en quartiers, faire, livrer bataille » puis, uniquement des verbes de parole « aborder, entrer en propos, faire compliment, admirer ». C’est intéressant parce qu’on voit comment la nécessité de survie amène la coopération et donc le langage : la civilisation incarnée par le chien est rendue possible parce que le discours a justement remplacé l’usage de la force.

On pourrait aussi lire cette fable en parallèle avec Le Loup et l'Agneau, où on fait notamment allusion aux chiens qui gardent les troupeaux. Face au Chien, le Loup est en position d’infériorité, comme l'agneau, sauf que le chien incarne une force différente, celle d'un certain ordre de la société.

Ici les différents verbes de parole sont en plus au présent de narration, ce qui leur donne une certaine vivacité. On peut même percevoir le ton adouci du loup, avec les assonances (retour de sons voyelles) en O et ON . Comme au théâtre, les répliques des acteurs font progresser l’intrigue, dans le schéma narratif, le début du dialogue correspond bien aux péripéties.


Troisième mouvement :
Une argumentation excessive



Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car, quoi ? rien d’assuré ! point de franche lippée !
Tout à la pointe de l’épée !
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.
Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?


Le chien appelle le loup « beau sire » alors que l’adjectif n’était justement pas pour lui jusque-là. Le narrateur souligne ironiquement l’aspect physique du loup, tout en montrant que le chien est effectivement poli. Le lecteur du XVIIe siècle reconnaît bien les règles de bonne conduite qui s’inspirent de la rhétorique classique : on commence un discours par un exorde, pour mieux se concilier son auditoire.

Les temps employés synthétisent parfaitement l'enjeu du passage, regardez : le futur et l’impératif montrent que le chien dirige la conversation. Ce n’est pas comme si on avait le conditionnel « il ne tiendrait qu’à vous » non ici le chien est sûr de lui... Le verbe « avoir » renvoie au tout début de la fable : avoir un meilleur destin, c’est d’abord avoir un peu plus que les os et la peau. d’ailleurs le loup reprend à son compte le futur du chien : l'argumentation a bien fonctionné.

Le comparatif est de retour « aussi gras que moi » : le chien est lui-même le meilleur exemple de ce destin, où justement on ne meurt pas de faim. On entend bien le jeu avec les rimes qui est significatif : chien rime surtout avec bien. La musicalité du récit identifie parfaitement le discours au personnage.

« Dont la condition est de mourir de faim » : l’expression est frappante, avec l’attribut du sujet : la mort devient comme une condition de vie. C’est un raisonnement par l’absurde (on réfute un positionnement en montrant que ses conséquences sont aberrantes). C’est aussi le destin du loup qui est évoqué : on peut se demander s’il finira ainsi, conformément à sa nature de loup.

Dans la tragédie, le destin, c’est une fatalité, un avenir irrévocable. Or ici, le chien parle de « meilleur destin » comme si on pouvait le changer ! Avec en plus des verbes de mouvement à l’impératif : « Quittez les bois … Suivez moi ». Dans la tragédie classique, l’unité de lieu symbolise justement l’enfermement du destin. Est-ce qu’on peut vraiment penser que le loup va quitter les bois ?

Et en effet, le loup est sans cesse ramené à ce qu’il représente symboliquement « vos pareils » : une classe sociale, ou plus généralement, le concept de pauvreté. Le mot « cancre » c’est un terme vieilli, pour désigner une personne sans fortune. Une « haire », c’est une chemise grossière, et au sens figuré, par métonymie, une personne extrêmement misérable.

Le Chien utilise les ressources de l’argumentation, mais de manière un peu exagérée : il pose une question rhétorique « Car quoi ? » (c’est à dire, une question dont la réponse s’impose toute seule), et il y répond lui-même sans attendre « rien d'assuré » : il implique le loup dans son discours, même si c’est de manière un peu grossière.

Le mot « rien » est central : d’abord parce que ça réactive le portrait du début « les os et la peau ». Ensuite parce qu’il s’oppose à « tout » qui vient juste après. C’est une utilisation très spéciale du pronom « tout » dans un sens restrictif : la moindre chose n’est obtenue qu’à la condition de combattre. Ce « tout » est donc en fait ironiquement très proche d’un « rien » !

C’est même une image très évocatrice : « tout à la pointe de l’épée » : en effet, on ne peut pas mettre grand chose au bout d’une épée ! Pour une « franche lippée » il vaut mieux une assiette. On retrouve la même image dans Le Renard et la Cigogne, avec le renard qui parvient à laper ce que la cigogne ne peut que picorer.

La « pointe de l’épée » c’est aussi une expression qui met sire loup dans une activité aristocratique : le duel à l’épée. La « lippée » au contraire concerne seulement les animaux. Le fabuliste s’amuse à juxtaposer les deux univers, il joue avec les limites du genre. D’ailleurs, les illustrations de cette fable vont bien dans ce sens, en représentant les deux animaux en habit.

Si on compare avec la version de Phèdre, La Fontaine a rendu la morale beaucoup plus implicite, il développé la dimension argumentative du discours du chien, et réduit au maximum les paroles du loup :
Je dirai en peu de mots combien la liberté est douce. Un loup d'une maigreur excessive rencontra un chien gros et replet. Après un salut, ils s'arrêtèrent : « D'où vient, dit le loup, que ton poil est si brillant ? où te nourris-tu, pour avoir un si bel embonpoint ? Moi, qui suis bien plus fort, je meurs de faim. — Ce bonheur sera le tien, répondit le Chien avec franchise, si tu peux rendre au maître les mêmes services que moi.
Phèdre, Fables, « Le Loup et le Chien », Ier siècle après J.-C.

Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons ;
Sans parler de mainte caresse.


La réplique du chien est mise en scène au discours direct (les paroles sont rapportées telles quelles, sans modification). Dans certains cas, l’éditeur restitue des marques de dialogue. En tout cas, cette manière de citer permet au narrateur de ne pas prendre le discours en charge lui-même, et donc éventuellement, de s’en moquer, et vous allez voir qu’il ne va pas s’en priver !

C’est une réplique en deux parties : d’abord les devoirs, ensuite les avantages. Entre les deux, « moyennant quoi » fait office de lien logique de conséquence : le Chien veut montrer que le salaire est assuré justement, avec le verbe être au futur de l’indicatif (pour des actions certaines dans l’avenir) : tous les avantages forment alors ensuite un même attribut du sujet.

C’est toute une stratégie argumentative, regardez, d’abord il minimise ses devoirs « presque rien » en trois vers seulement, avec 3 verbes à l’infinitif comme si c’était une formule magique... Ensuite, il exagère les avantages avec des adverbes intensifs « force … maintes » en essayant d’allonger la liste sur quatre vers.

Mais on voit bien en même temps le travail de sape du fabuliste pour affaiblir le discours du chien : plutôt des vers longs pour les devoirs, et des vers courts pour les avantages comme si la liste était artificiellement gonflée. Vous allez voir que le discours du Chien est souvent comme ça confronté à l’ironie du moraliste.

Par exemple, il termine un peu négligemment avec « sans parler de » c’est une prétérition (on dit quelque chose justement en affirmant qu'on ne le dit pas). Il laisse entendre que la liste pourrait continuer s’il le voulait, mais on devine qu’en fait il est à court d’exemples. Dans certaines éditions, on a même des points de suspension ici.

Rentrons maintenant dans le détail de cette liste. « Donner la chasse » ce n’est pas comme « combattre », il atténue son rôle. Avec ce verbe, on voit déjà les gens s’enfuir, et même, on les entend avec les assonances (retour de sons voyelles) en AN et la diérèse sur « mendiants » (deux voyelles voisines prononcées dans deux syllabes séparées).

Le terme « gens » est très imprécis, et l’enjambement (la phrase se prolonge sur le vers suivant) laisse un moment où le loup peut se sentir visé. S’il rejoint le chien, il ne se contente pas de changer radicalement : il passe à l’ennemi. Est-ce que c’est vraiment envisageable ? On peut en douter : ce premier argument du Chien prend mal en considération le point de vue du loup.

D’ailleurs, on a bien basculé d’un point de vue à l’autre : « donner la chasse » pour le chien, c’est seulement courir après des ennemis. Pour le loup qui court surtout après la nourriture, l’activité du chien c’est plutôt « faire bonne garde ». Les deux regards ne sont pas seulement différents, ils sont carrément opposés.

Mais le Chien précise : les gens « portant bâton » : c’est une périphrase pour désigner les pèlerins (on dit en plusieurs mots ce qu’on pourrait désigner en un seul). En plus, il minimise son rôle avec modestie : rien de dangereux, le bâton n’est pas une arme (on est loin de « la pointe de l’épée ») c’est une simple canne. L’enjambement crée en plus un rythme boiteux : sous-entendu, il suffit de faire fuir des gens qui ont déjà du mal à se soutenir.

La périphrase assez longue est elle-même suivie d’un terme très court « et mendiants » sans même prendre la peine d’utiliser un déterminant. Rejeté en fin de phrase après la virgule, ce ne sont vraiment que des détails dans la vie du chien, un reste négligeable.

Ensuite, « flatter ceux du logis » pour le coup, on a une référence explicite à la cour de Louis XIV à Versailles, où les courtisans doivent justement courtiser le roi. Les moralistes adorent dénoncer les hypocrites dont les flatteries servent leurs intérêts personnels...

Le verbe « complaire » est encore un euphémisme ironique : il signifie en fait « obéir ». Le Chien a délibérément abandonné sa liberté. On peut penser au célèbre Discours de la Servitude Volontaire de La Boétie :
Le tyran voit les autres qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur [...] Ce n’est pas tout [...] que de lui obéir, il faut encore lui complaire ; [...] qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel ; [...] Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu’on n’aie rien à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576.

Les deux verbes « flatter … complaire » forment un chiasme (une structure en miroir) avec les compléments au milieu : comme des cercles concentriques où le chien se trouve emprisonné. En sous-main, le fabuliste décrédibilise le discours du chien, et prépare la chute de la fable.

De même, le mot « reliefs » est atténué : le chien se garde d’utiliser le terme « reste » trop dépréciatif, mais encore acceptable pour des animaux. Par contre, le lecteur n’est pas dupe : La Fontaine joue souvent avec ce décalage entre les animaux et les hommes, propre à la fable, pour faire ressortir l’injustice d’une situation.

D’ailleurs à la cour de Versailles, Louis XIV vendait les restes de sa propre table. La Fontaine fait donc remarquer discrètement que les courtisans sont traités un peu comme le chien de la fable.

Le chien met en valeur ses repas, la quantité « force reliefs » et la variété « de toutes les façons » c’est à dire, cuisiné de toutes les manières possibles. Ce qui manque implicitement c’est l’idée de qualité : les restes peuvent tout aussi bien être avariés...

Tout est justement très imprécis, des « reliefs » des « façons »... La « caresse » même peut n’avoir qu’un sens figuré, surtout si l’on transpose l’histoire dans le monde des courtisans : bien souvent leurs efforts ne sont payés que de mots... On passe en plus du pluriel au singulier : ces indices discréditent le discours du chien.

Regardez comment le chien donne à voir ses repas : normalement, c’est Renart qui dépeint ainsi des mets savoureux pour duper son interlocuteur, c’est le cas dans le Roman de Renart par exemple. Ici, le chien utilise le même procédé, mais ça révèle d’autant mieux sa différence fondamentale avec le Renard : il ne songe pas à tromper le loup, il est sincèrement heureux de son compromis.

« Os de poulets os de pigeon » ça intéresse le loup, mais le fabuliste fait un clin d’oeil à son lecteur humain moins sensible à ce menu ! D’abord, l’anaphore rhétorique (la répétition d’un même terme en début d’un ensemble) prouve bien que les repas ne sont pas si variés. En plus, les os, c’est justement la seule chose que le loup possède déjà depuis le début de la fable !

Enfin, les humains sont étrangement anonymes : « ceux du logis » avec le pronom démonstratif qui rend totalement indifférent le fait d’avoir tel ou tel maître. D’ailleurs le pronom possessif est aussi ironique : comme si le Chien possédait son maître et non l’inverse ! Avec cette allusion, le fabuliste nous invite à réfléchir au-delà de la seule alternative Loup / Chien. Que représentent les humains chez La Fontaine ?

Hé bien justement, si on regarde d'autres fables, comme « Le Loup et les Bergers » ou « L'Homme et la Couleuvre », l'homme est représenté comme le plus ingrat des animaux. La présence de l’homme dans la fable, c’est souvent une invitation à s’extraire du récit pour mieux réfléchir au cadre lui-même.


Quatrième mouvement :
Une chute au service de l’esprit critique



Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le cou du chien pelé.
Qu’est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ! rien ! — Peu de chose. —
Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.


Le Loup s’approprie le discours du Chien avec la voix pronominale « se forge » : le pronom personnel réfléchi en fait le destinataire. Le mot « félicité » est en plus particulièrement bien choisi, du latin felicitas = bonheur, mais aussi, prospérité. Le loup se projette déjà tellement dans l’avenir qu’il pleure sur sa propre condition présente : c’est une marque de moquerie du fabuliste.

Le participe présent inscrit l’action dans la durée : c’est un moment de silence qui suit le discours du Chien. D’un point de vue narratif, la fable bascule alors sur un simple mot « pêlé », mis en valeur après la virgule. C’est bien ça le pouvoir des fables, un fait a plus de force que tous les discours : la marque du collier, l’absence de pelage sur le cou, symbolise l’absence de liberté.

On retrouve le discours direct, mais cette fois-ci, changement de rythme, les répliques s’enchaînent : quatre dans un seul alexandrin, c'est plutôt rare ! Au théâtre, on appellerait ça des stichomythies (répliques qui s'enchaînent rapidement). Cela redonne de la vivacité au récit, et on comprend que le loup reprend le contrôle de la conversation.

Par rapport à la version de Phèdre, on voit que La Fontaine a concentré tous les arguments du chien au début, pour mieux donner le dernier mot au loup, regardez :
Chemin faisant, le loup voit le cou du Chien pelé par l'effet de la chaîne. Qu'est cela, ami ? — Rien. — Dis-le moi, je te prie. — Comme on me trouve vif, on m'attache pendant le jour pour que je dorme quand luit le soleil, et que je puisse veiller dès que vient la nuit ; le soir, on m'ôte ma chaîne, et je cours où je veux. On m'apporte du pain, mon maître me donne des os de sa table [...] Ainsi, sans travailler, je me remplis le ventre.
Phèdre, Fables, « Le Loup et le Chien », Ier siècle après J.-C.

On retrouve le mot « rien » qui constitue une réplique à lui tout seul, et qui est répété une deuxième fois. Du coup le chien est obligé de se reprendre : « peu de chose ». La fable permet de faire ressortir les ficelles de l’argumentation du chien : parfois, « rien » ça reste quelque chose.

D’ailleurs le Chien utilise souvent des petites expressions d’atténuation « presque rien … peu de choses … peut-être », et à la fin « pas toujours ». Il tente de dissimuler la cause qui fait tomber à l’eau toute la logique de son raisonnement. Les trois verbes actifs donner la chasse, flatter, complaire, deviennent un verbe passif « être attaché ». Les actes deviennent un état, le collier imprime sa marque dans le corps même du chien.

Le « collier » est bien un symbole de servitude, avec la subordonnée qui constitue un pléonasme (la répétition d’une même idée) : porter un collier et être attaché sont une seule et même chose. C’est tellement vrai que ce verbe est au présent d’énonciation : l’action est vraie au moment où on parle… Même au milieu des bois et sans son collier, il reste attaché, il n’a pas de liberté. C’est une caractéristique constante de sa condition de vie.

On peut remarquer aussi que, dans cette voix passive, le complément d’agent n’est pas exprimé. Encore une fois, celui qui brille par son absence dans cette fable, c’est l’être humain : c’est lui qui impose ce choix entre misère ou servitude. Indirectement, La Fontaine interroge le bien fondé du pouvoir.

Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu’importe
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.


Le loup interrompt le chien en alternant la première et deuxième personne. Il a le premier et le dernier mot, alors que le chien n’a pas même un vers entier. C‘est bien le loup qui clôt le débat en cette fin de la fable : dans les fables de La Fontaine, c’est souvent le personnage qui parle le moins qui a finalement raison, car la sagesse ne passe pas nécessairement par les paroles.

Dans la même logique, les mots qui ont le plus de poids se confondent souvent avec des actions comme « attaché » qui nie le verbe « courir ». La Fontaine joue avec les limites de la valeur performative du langage : quand la parole vaut pour un acte. Le Loup vocalise « attaché » comme une exclamation, voire une onomatopée. Ce mot est en soi un acte de rejet.

Aucun raisonnement logique ou argumenté n’est nécessaire pour justifier le refus du loup, il lui suffit de répéter le même verbe à la forme négative : « je ne veux point et ne voudrait ». Face au « rien » du chien, il oppose un catégorique « en aucune sorte ».

Le loup rebondit toujours précisément sur les mots du chien : « rien », puis « attaché » et enfin « importe ». Ce sont autant de points d’achoppement entre les 2 personnages : ce qui n’est rien pour l'un est au contraire ce qui importe le plus pour l’autre : du latin in portare = porter au-dessus. Alors que la question rhétorique du chien attendait implicitement en réponse rien ; le loup lui renvoie « si bien » c’est à dire exactement l’inverse.

Dans le schéma narratif, ce revirement catégorique du loup produit un effet de chute : au lieu de trouver une résolution dans la situation finale, on en revient à la situation initiale.

Le mot « encor » et le présent de narration qui tend vers un présent de vérité générale (pour des actions vraies en tout temps) semblent figer cette dernière image comme une image d’épinal : le loup ne pourrait, ni dans le passé ni dans l’avenir, renoncer à la liberté, sinon, il ne serait plus loup. Mais est-ce que cette inflexibilité ne l’enferme pas lui aussi dans un cercle vicieux ?

C’est d’ailleurs typique dans le théâtre classique : les personnages sont immuables, parce qu’ils représentent une idée conduite jusqu’à ses ultimes conséquences. Dans la tragédie, Phèdre ne peut cesser d’aimer Hippolyte. Dans la comédie, Harpagon ne peut cesser d’être avare, Dom Juan reste un Dom Juan, peut-être même après sa mort... Bref, le loup ne pouvait que rester loup.

Dans cette fable, le mot qui représente le mieux le personnage du loup, c’est finalement le verbe « courir » qui revient deux fois. Musicalement, il est mis en valeur par l’enjambement qui illustre bien cette soif du loup de fuir sans cesse : sa liberté a plus de valeur qu’un trésor ! Mais est-ce que le fabuliste lui donne pour autant raison sans réserve ?

Le dernier vers de La Fontaine n’existe pas dans la version de Phèdre :
Mais, dis-moi, si tu veux sortir, le peux-tu ? — Pas tout à fait. — Jouis donc, mon ami, des douceurs que tu me vantes ; quant à moi, je ne changerais pas ma liberté contre une couronne.
Phèdre, Fables, « Le Loup et le Chien », Ier siècle après J.-C.

Dans ce dernier vers le loup semble libre et pourtant incapable de se libérer de sa condition initiale... C’est fin en demi-teinte où il apparaît finalement tout aussi extrême que le Chien. Or La Fontaine prône la modération. L’absence de morale ne nous invite pas tant à nous résigner avec le loup, qu’à penser une voie intermédiaire et modérée.

Dernière question : pourquoi transformer la couronne qu’on trouve chez Phèdre, en trésor ? Il me semble que c’est une preuve que La Fontaine dissimule sciemment les enjeux de pouvoir, pour mieux les laisser briller par leur absence : au lecteur maintenant d’exercer son esprit critique.

Conclusion



Dans cette fable, La Fontaine préfère terminer sur une image forte : la fuite du loup affirme mieux l’importance de la liberté que les meilleurs discours. Et pourtant la liberté du loup semble étrangement figée, sans issue.

Peut-être alors que la confrontation de ces deux animaux fait ressortir précisément ce qui les oppose : leur rapport à l’homme. N’est-ce pas lui qui oppose la sécurité à la liberté ? Dans quelle mesure est-ce un choix figé et sans nuance ?

C’est peut-être là tout le drame de La Fontaine finira sa vie dans la pauvreté, malgré ses tentatives pour devenir courtisan… Mais ce faisant, il nous aura laissé une œuvre inépuisable et émancipatrice.

La Fontaine, Les Fables 💼 Le Loup et le Chien (extrait)

⇨ * La Fontaine, Les Fables 🃏 Le Loup et le Chien (axes de lecture) *

⇨ * Questionnaire pour un commentaire composé *

⇨ * Les Fables de La Fontaine - 🔎 (I,5) Le Loup et le Chien (analyse en PDF) *

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