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🔎 (I,22) Le Chêne et le Roseau
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Couverture pour Les Fables de La Fontaine

La Fontaine, Fables,
« Le chêne et le roseau »
Analyse au fil du texte



Notre étude porte sur la fable entière




Le Chêne un jour dit au Roseau :
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l’orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas.
Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. «
Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.



Introduction



La Fontaine l’écrit lui-même : les fables permettent d’entendre tout ce qui parle dans l’univers ! Les animaux, et même les végétaux...
C’est ainsi que ma muse, aux bords d’une onde pure,
Traduisait en langue des dieux
Tout ce que disent sous les cieux
Tant d’êtres empruntant la voix de la nature.
Truchement de peuples divers,
Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage :
Car tout parle dans l’univers ;
Il n’est rien qui n’ait son langage.

Jean de La Fontaine, Fables Choisies, Épilogue du deuxième recueil, 1678.

Ainsi, dans la 22e fable du premier livre, il fait dialoguer deux plantes que tout oppose, et dont le débat sera tranché par l’arrivée d’une tempête… Sous la plume du fabuliste, le chêne ressemble fort à un grand seigneur puissant mais inflexible, ou encore à un Héros tragique coupable de démesure !

On est alors frappé de voir combien la posture du fabuliste ressemble davantage à celle du roseau : les fables sont souples et légères, elles nous aident à recevoir les préceptes les plus sérieux sans violence ni contrainte.

Problématique


Comment cette mise en scène de deux végétaux que tout oppose permet au fabuliste de transmettre de manière plaisante un message à la fois universel et significatif pour la société de son époque ?

Axes de lecture pour un commentaire composé


> Un jeu d’opposition entre des valeurs différentes.
> Une fin préparée qui fait allusion au genre tragique.
> Un récit qui utilise les ressources de la poésie et du théâtre.
> Un apologue qui utilise des symboles universels.
> Le regard du fabuliste sur la société de son époque.
> Une réécriture libre qui tisse des liens avec d’autres textes.

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Premier mouvement :
Une mise en scène pleine de sens



Le chêne un jour dit au roseau :
Vous avez bien sujet d’accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau :
Le moindre vent qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête ;
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.


Dès le premier vers, le narrateur prend la posture d’un conteur. « Un jour » ici a presque la même fonction que le « il était une fois » du conte : il nous transporte dans un ailleurs imaginaire et atemporel où les arbres et les roseaux parlent.

Dans la version d’origine, Ésope raconte l’histoire d’un roseau et... d’un olivier !
Le roseau et l’olivier disputaient de leur endurance, de leur force, de leur fermeté. L’olivier reprochait au roseau son impuissance et sa facilité à céder à tous les vents.
Ésope, Fables, « Le Roseau et l’Olivier », VIe siècle av. J.-C.

La Fontaine transforme l’olivier en chêne... C’est très révélateur ! Le chêne représente la force et la solidité, il est plus massif que l’olivier. La fable va donc plus loin que le conte, parce que ses personnages sont des allégories (ils représentent des concepts abstraits). On dit que la fable est un apologue : le récit sert essentiellement à instruire, à transmettre une idée philosophique ou morale.

Chez Ésope, c’est frappant, le débat est très vif : ils se disputent, ils se font des reproches. Chez La Fontaine au contraire, on croirait entendre des gentilshommes à la cour de Versailles : ils se vouvoient, le chêne prend la précaution de se mettre à la place du roseau pour mieux avancer ses arguments. On voit bien que La Fontaine s’adresse à ses contemporains, et à un public bien particulier.

La Fontaine met en scène ses personnages au discours direct (les paroles sont rapportées telles quelles, sans modification). Le lecteur du 17e siècle reconnaît tout de suite ces débats de société qui ouvrent par exemple les comédies de Molière. Comme dans la scène d’exposition d’une pièce de théâtre, les caractéristiques des personnages servent justement à illustrer les enjeux de l’intrigue.

Dans cette histoire, le vent est comme un troisième personnage allégorique. La tempête fait des efforts : c’est déjà une personnification (un élément inanimé prend les caractéristiques d’un être animé). D’ailleurs, aquilon, zéphyr, ce sont déjà des noms propres : dans la mythologie, Aquilon ou Borée dans la mythologie grecque est le dieu des vents du nord, alors que son frère Zéphyr représente au contraire un vent doux.

La Fontaine ménage ses effets : l’action du vent est retardée pendant un vers entier : c’est un enjambement (la phrase se prolonge sur plusieurs vers) : on a un effet de suspense, et en même temps, le mot « aventure » est mis en évidence. La Fontaine arrive à captiver son lecteur en donnant la parole à des végétaux qui vivent de véritables aventures !

D’ailleurs, le passage du vent à la tempête montre bien qu’on avance dans le schéma narratif : symboliquement, c’est lui l’élément perturbateur qui noue l’intrigue et fait ressortir les différences entre le chêne et le roseau. D’ailleurs, entre les deux, on trouve justement un lien logique d’opposition. C’est ça le moteur de la fable.

D’un point de vue métrique, on passe des rimes croisées pour la situation initiale à des rimes embrassées pour présenter ce nœud de l’intrigue. C’est tout l’art du récit de La Fontaine, qui ménage ses effets en utilisant à la fois les ressources du théâtre et de la poésie.

D’ailleurs, la métrique illustre bien l’opposition entre le chêne et le roseau : les vers qui concernent le roseau sont surtout des octosyllabes (des vers de 8 syllabes) puis on passe aux alexandrins (le vers classique de 12 syllabes) pour décrire le chêne.

Dans le discours du chêne, les effets d’atténuation et d’amplification construisent un système d’opposition. « Le moindre vent » s’oppose symétriquement à « l’effort de la tempête ». Du côté de l’atténuation, l’adjectif « moindre » ou encore le diminutif « roitelet »... Du côté de l’amplification « pesant fardeau » est un pléonasme : une même idée répétée deux fois — Un fardeau est forcément pesant. On peut aussi relever l’allitération en B (le retour de sons consonnes) qui insiste sur la force du vent qui courbe le roseau.

Les images allégoriques vont dans le même sens : on dirait que le lac a un visage gigantesque, à peine ridé par le vent. Le chêne a un front qui est carrément comparé à une montagne : le Caucase est même une chaîne de montagnes difficile à franchir, qui est souvent considérée comme une frontière naturelle entre l’Europe et l’Asie. À l’opposé, le roseau n’est qu’une tête baissée, c'est-à-dire, presque cachée.

L’aquilon du côté de la violence, le zéphyr du côté de la douceur, sont carrément opposés dans un parallélisme : deux structures syntaxiques similaires « Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr » c’est aussi une anaphore rhétorique : la répétition d’un même terme en début de phrase ou de proposition. On passe du verbe être au verbe sembler : c’est révélateur, le roseau subit vraiment l’aquilon, le chêne perçoit à peine le zéphyr.

Le roitelet, c’est un oiseau d’Europe particulièrement petit, dont le plumage forme une petite couronne sur le front : littéralement, le petit roi. Implicitement, La Fontaine fait référence au système féodal : le chêne représente un grand seigneur redoutable, alors que le roseau serait à la merci de n’importe quel petit souverain...

D’ailleurs, les expressions utilisées cachent souvent un double sens symbolique : « baisser la tête » c'est-à-dire, se soumettre. « Arrêter les rayons du soleil » : le chêne serait-il capable de résister au roi soleil lui-même ? Peut-être que La Fontaine pense à son protecteur Fouquet, disgracié par Louis XIV pour lui avoir fait ombrage avec son magnifique château de Vaux-le-Vicomte.

On voit bien que le chêne est trop présomptueux : on peut déjà s’attendre à ce que la fable se termine mal pour lui ! On ne peut pas braver le soleil impunément, et d’ailleurs il ne s’arrête pas là : « non content » montre bien qu’il n’a pas de limite. Si chacun au XVIIe siècle peut voir derrière le soleil un roi puissant, on sait aussi que le tonnerre est carrément l’attribut de Jupiter le roi des dieux : le chêne défie les dieux eux-mêmes, il est dans la démesure.

D’ailleurs, le chêne est sans cesse dans un combat : il brave les efforts de la tempête. On peut parler d’efforts militaires, ou de bravoure, pour un guerrier. Le front est en plus un mot polysémique (qui a plusieurs sens) très riche. Le front, c’est la ligne des troupes qui fait face à l’ennemi. Avoir le front de faire quelque chose, c’est avoir une trop grande hardiesse.

Ce que le chêne reproche au roseau est révélateur : « baisser la tête » : c’est ce qu’il n’accepte pas. On perçoit que sa force est en fait déjà une certaine rigidité, et un certain orgueil... Le lecteur de l’époque, imprégné de morale chrétienne, peut reconnaître là un péché capital. On peut déjà supposer qu’il sera puni à la fin.

Le chêne se compare lui-même à une montagne, ce n’est pas très modeste ! Même si le chêne est effectivement un arbre impressionnant, la comparaison est excessive... Les fables de La Fontaine dialoguent entre elles… Un peu comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, cette histoire ne peut que mal finir.

Avec cette comparaison, on est bien dans l’hyperbole : une figure d’exagération, qui révèle la démesure du personnage. Or la démesure, l’hybris en grec ancien, c’est bien ce qui perd la plupart du temps le Héros de tragédie : la fin tragique du chêne est déjà préparée dans ce début de fable.

Deuxième mouvement :
Le discours d’un puissant seigneur



Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir,
Je vous défendrais de l’orage :
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.


La longue tirade du chêne se poursuit, il implique bien son interlocuteur en mêlant la première et la deuxième personne, mais c’est lui qui occupe le plus l’espace de la parole dans toute la fable. Un dialogue disproportionné comme ça, qui laisse le dernier mot à celui qui parle le moins, cela nous laisse bien attendre un retournement de situation qui viendra contredire le discours du chêne.

Comme ce sont des plantes qui parlent, La Fontaine ne peut que respecter l’unité de lieu : « le voisinage » se trouve soit sous le « feuillage » du chêne, soit « sur les bords » du lac. Avec ce décor figé, la fable se rapproche bien d’une scène de théâtre où deux personnages bien caractérisés campent chacun sur leur position.

Les deux aspects du voisinage illustrent bien l’opposition entre les personnages « sous le feuillage » c’est-à-dire à l’ombre et au sec, « sur les humides bords des royaumes du vent » c'est-à-dire, les pieds dans l’eau et sous les intempéries.

Cette opposition des lieux est renforcée par les liens logiques « Encor … Mais ». D’un côté une petite scène imaginée (où le roseau serait à l’ombre du chêne) entièrement au conditionnel (ce n’est qu’une hypothèse). Ensuite, la réalité est rapportée au présent de l’indicatif. On retrouve d’ailleurs le même verbe « naître » aux deux temps. Ce sont bien deux réalités qui s’opposent.

Regardez la structure du discours du chêne : une phrase longue pour opposer les deux possibilités, une phrase courte pour conclure. Mais sa conclusion lapidaire est relativisée par le verbe « sembler » : ce n’est qu’un point de vue partiel. Tout cela laisse penser que le chêne a une mauvaise appréciation de la situation, c’est ce qui le perdra.

Et en effet, le chêne est toujours dans un rapport combatif et douloureux à l’existence : « je vous défendrais » c’est un verbe qui a des connotations guerrières... « Vous n’auriez pas tant à souffrir ». L’étymologie du verbe souffrir est éloquente : du latin fero (porter) avec le préfix sub- (sous, en dessous). Avec cette image, La Fontaine laisse son lecteur remarquer que c’est plutôt le chêne qui est couvert d’un lourd feuillage. Tout nous indique que c’est lui qui se met en danger.

On peut même penser au personnage de « La Mort et le Bûcheron » qui est aussi « tout couvert de ramée » plus proche du chêne que du roseau. Comme c’est souvent le cas dans les fables, il faut se représenter la scène pour voir les dissonances du discours. Ce verbe souffrir s’applique plus naturellement au chêne qu’au roseau finalement, et laisse présager sa fin.

Dans une autre fable « La Besace » qui se trouve un peu plus tôt dans le premier livre, Jupiter demande aux animaux s’ils sont satisfaits de leur sort : chacun se trouve parfait, mais critique son voisin — l’Ours trouve l’Éléphant peu élégant, l’Éléphant trouve la Baleine trop grosse, etc. — Le lecteur attentif devine que le chêne est en fait aveugle à ses propres défauts quand il trouve la nature injuste envers le roseau.

Tout est allégorique dans ce passage : avec le « Royaumes du vent » le vent devient implicitement le souverain d’un grand pays. Le terme est même au pluriel, comme un pays morcelé.. Chez Homère dans l’Odyssée, les royaumes du vent, ce sont les îles d’Éole, le dieu des vents, où Ulysse échoue après avoir affronté le Cyclope. Or Ulysse est justement le Héros qui représente la souplesse de l’intelligence face à la force brute.

Le feuillage et l’orage qui riment ensemble, forment une même métaphore filée : le feuillage est comme une protection contre les dangers de la vie représentés par l’orage. La Fontaine veille sans cesse à ce qu’on puisse lire toutes ces situations comme une grande allégorie philosophique de la vie.

Dans la version d’Ésope, on n’a pas du tout cette proposition de l’arbre de protéger le roseau avec son feuillage contre les intempéries. Le chêne de La Fontaine est beaucoup plus prévenant que l’olivier de la fable originale. Mais pourquoi est-ce que La Fontaine tenait tant à ajouter cet épisode ?

Hé bien, c’était nécessaire pour faire allusion à la société de son époque. Dans le système féodal, le suzerain protège ses vassaux en leur confiant un fief, sur son territoire. Le chêne propose donc au roseau (qui n’a pas une aussi haute naissance que lui) de le protéger contre le vent, seigneur belliqueux qui cherche sans doute à étendre son royaume. Mais pour cela, il faudra rester à l’ombre de son feuillage.

Troisième mouvement :
La sagesse du roseau



Votre compassion, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. [...]


Le narrateur ne revient que très discrètement, dans l’incise au passé simple, pour introduire la réplique du roseau. Mais c’est important parce que cette réponse du roseau est une invention de La Fontaine, on ne la trouve pas dans la version d’Ésope :
L’olivier reprochait au roseau son impuissance et sa facilité à céder à tous les vents. Le roseau garda le silence et ne répondit mot.
Ésope, Fables, « Le Roseau et l’Olivier », VIe siècle av. J.-C.

Comme le chêne, le roseau prend des précautions oratoires pour s’adresser à son interlocuteur : « votre compassion // Part d’un bon naturel ». On retrouve bien ici l’art de la conversation tel qu’il est conçu au XVIIe siècle, et qui emprunte beaucoup à l’art rhétorique des anciens : on ne contredit pas directement un discours, mais on commence plutôt par un exorde, une entrée en matière qui permet de se concilier son auditoire.

Le mot « compassion » ressort tout de suite, musicalement, avec la diérèse : les deux voyelles comptent chacune pour une syllabe. Étymologiquement, compassion vient du latin : patior (souffrir) avec le préfixe cum- (avec). Le roseau rebondit donc précisément sur l’erreur du chêne : il ne souffre pas tant qu’on pourrait le croire, car « Les vents me sont moins qu’à vous redoutables » c’est le seul décasyllabe de toute la fable (un vers de 10 syllabes) : cette phrase révélatrice est mise en valeur par la musicalité de l’écriture.

Le comparatif « moins qu’à vous » oppose bien la première personne du singulier avec la deuxième personne. Une première personne modeste, qui apparaît beaucoup moins que la deuxième personne, et une seule fois seulement en position sujet « je ». Dans le même sens, le roseau est désigné par le mot « arbuste » avec le diminutif qui rime avec « injuste ». Tout ça souligne sa petitesse face à la grandeur du chêne.

Au contraire, l’adjectif « redoutables » qui qualifie les vents est renforcé par la rime avec « épouvantables » qui contient d’ailleurs lui-même phonétiquement le mot vent. Comme pour illustrer la grandeur du chêne, ce sont des mots particulièrement longs qui terminent des phrases composées de mots très courts : le chêne est bien le seul à subir réellement ces attaques très fortes.

Re-douter entre aussi en écho avec le verbe ré-sister du latin sisto (se tenir), avec le préfixe augmentatif re- (encore). Cette étymologie illustre parfaitement la position du chêne par opposition à celle du roseau : il se tient debout devant l’adversité. Il est même défini par cette posture, s’il ne tient plus, il n’existe plus.

Le roseau met implicitement le lecteur de son côté avec la première personne du pluriel « attendons la fin » c’est typiquement la fonction de l’aparté : une réplique qui est en fait destinée aux spectateurs. Ici, La Fontaine emprunte la double énonciation au théâtre, pour mieux faire allusion au genre de la tragédie : le chêne, comme un Héros tragique, sera fatalement écrasé par des forces qui le dépassent.

Ce moment est minutieusement mis en scène et retardé, d’abord par un complément circonstanciel de temps « jusqu’ici » qui résonne comme une prophétie. Et ensuite par un complément circonstanciel de manière « contre leurs coups épouvantables » qui provoque un enjambement (la phrase dépasse sur plusieurs vers). Ici, le participe passé est étrangement séparé de son auxiliaire. La Fontaine crée un véritable effet de suspense à travers la réplique du roseau.

Le passé composé est en plus particulièrement cruel ici : c’est un temps qui est utilisé pour des actions achevées dont on peut encore percevoir les effets. Avec ce temps, le roseau évoque concrètement la fin du chêne.

Le vocabulaire utilisé par le roseau résonne étrangement dans le contexte du XVIIe siècle : les vents sont « redoutables » comme des ennemis qui auraient une grande armée. Le chêne résiste « sans courber le dos » : il est personnifié, mais en plus, l’expression a un sens figuré : courber le dos, c’est une acte de soumission ou de défaite.

« Je plie et ne romps pas » : les deux verbes ont ici un sens métaphorique très général. Plier sans rompre, c'est-à-dire, être capable de s’adapter aux circonstances pour mieux durer dans le temps : c’est une sagesse philosophique. Le temps employé pour ces deux verbes est d’ailleurs particulièrement révélateur : le présent de narration (qui permet de raconter des événements présents) tend vers le présent de vérité générale (pour des actions vraies en tout temps). C’est le moment de la fable qui se rapproche le plus d’une morale.

La Fontaine donne une véritable autonomie à son lecteur, qui est libre de restituer lui-même la morale, contrairement à Ésope qui est beaucoup plus explicite :
Cette fable montre que ceux qui cèdent aux circonstances et à la force ont l’avantage sur ceux qui rivalisent avec de plus puissants.
Ésope, Fables, « Le Roseau et l’Olivier », VIe siècle av. J.-C.


Quatrième mouvement :
La subtilité d’une image forte



[...] Comme il disait ces mots,
Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.


La fin de l’histoire est ensuite entièrement racontée par le narrateur, mais elle est comme déclenchée par les paroles du roseau : « comme il disait ces mots ». La Fontaine joue avec les limites de la valeur performative du langage : quand le discours a la valeur d’une action. Ces derniers mots semblent provoquer eux-même la chute du chêne. On se rapproche du théâtre, et notamment de la tragédie où les dialogues sont le moteur de la fatalité.

Après l’imparfait pour des actions d’arrière plan, on attendrait naturellement le passé simple, mais La Fontaine passe au présent de l’indicatif, pour mieux mettre les actions sous les yeux du lecteur : « accourt … tient … plie … redouble … déracine ». Dans le schéma narratif, on passe du nœud de l’intrigue aux péripéties.

Le vent est personnifié comme un « enfant terrible » qui « accourt » sur scène. Au théâtre, l’arrivée d’un dieu sur scène, c’est ce qu’on appelle un deus ex machina : on fait descendre un personnage allégorique ou divin, la plupart du temps avec un système de poulies, pour apporter la résolution de l’intrigue.

L’arrivée de ce nouveau personnage est soigneusement mise en scène. Le sujet est postposé (il arrive derrière le verbe) après deux compléments circonstanciels et un enjambement : La Fontaine ménage un effet de suspense. Le subjonctif est le mode de l’irréel, il rend l’action presque fantastique, avec en plus le superlatif : tout cela forme une hyperbole : une figure d’exagération impressionnante.

La Fontaine multiplie les références mythologiques : Le Nord, avec une majuscule fait ressurgir le personnage d’Aquilon, le dieu des vents du nord… Implicitement, on devine qu’il vient punir le chêne pour ses paroles orgueilleuses et irrespectueuses, on est en pleine tragédie grecque.

D’ailleurs, il accourt « avec furie » comme s’il était accompagné par ces divinités infernales chargées d’exécuter les châtiments des dieux. Ce sont autant d’allégories qui représentent en fait des idées philosophiques et universelles, le châtiment de l’orgueil inflexible. Par ces références, La Fontaine n’a pas besoin de formuler une morale explicite.

La Fontaine dramatise son récit en allongeant les péripéties : le vent doit s’y reprendre à deux fois pour déraciner le chêne, avec en plus l’intensif qui insiste sur la violence de l’action. Dans la version d’origine, Ésope est beaucoup plus expéditif :
Or le vent ne tarda pas à souffler avec violence. Le roseau, secoué et courbé par les vents, s’en tira facilement ; mais l’olivier, résistant aux vents, fut cassé par leur violence.
Ésope, Fables, « Le Roseau et l’Olivier », VIe siècle av. J.-C.

Mais La Fontaine reste concis, et dit tout dans un seul vers : « L’arbre tient bon ; le roseau plie » avec la ponctuation forte qui divise le vers en deux, c’est un véritable diptyque (un tableau composé de deux panneaux qui se font face). Les stratégies des deux personnages sont opposées concrètement, c’est le pouvoir de la fable : permettre au lecteur de confronter des expériences édifiantes sans avoir à les subir lui-même.

Progressivement, le chêne n’est plus désigné directement : on prend de la distance. « L’arbre » par rapport au chêne, c’est ce que les linguistes appellent un hyperonyme : un mot qui renvoie à une catégorie plus générale. Peu importe finalement qu’il s’agisse d’un chêne ou d’un olivier, il pourrait tout aussi bien être un grand seigneur ou un simple orgueilleux : on se dirige vers un sens de plus en plus universel.

Parfois, la grammaire est très éclairante sur le sens d’un texte ! Regardez, « Celui » est un pronom démonstratif qui a deux compléments sous forme de subordonnées relatives. On peut même dire que ce sont des relatives déterminatives : elles définissent ce dont on parle.

Du coup, le chêne n’est plus défini que par ces caractéristiques : voisiner le ciel, toucher l’empire des morts. Il représente donc symboliquement les positionnements les plus extrêmes... Et par opposition, le roseau représente la modération et le juste milieu.

L’imparfait est cruel ici, parce qu’il sert à désigner des actions révolues qui ont duré dans le passé : la tête du chêne n’est plus voisine du ciel, ses pieds ne touchent plus à l’empire des morts. Le narrateur nous montre en un instant le chêne complètement renversé : l’image est frappante par sa concision.

La personnification du chêne est éloquente : ce ne sont pas les racines qui touchaient à l’empire des morts, mais ses pieds : il avait déjà, pour ainsi dire, un pied dans la tombe. Symboliquement, son destin était fatal, sa grandeur et son orgueil lui conféraient déjà naturellement une proximité avec la mort. On retrouve bien dans cette image le mécanisme de la fatalité propre aux Héros tragiques.

Finalement, tout l’univers de cette fable est envahi par les allégories : les vents sont des enfants, le chêne a une tête et des pieds, mais ce sont surtout leurs actions qui ont un sens symbolique : « tenir bon … plier » La Fontaine utilise volontairement des termes qui ont un sens très large : des armées peuvent tenir bon, on peut plier face à une décision, etc. Tout cela permet de multiplier les niveaux de lecture.

Par exemple, l’arbre et ses racines peuvent aussi représenter tout un arbre généalogique, c’est une image bien présente à l’esprit du lecteur du XVIIe siècle, qui appartient à la noblesse et se rend à la cour pour augmenter le prestige de sa famille et de son nom : il vaut mieux se montrer diplomate et humble pour éviter d’être renversé par des seigneurs plus puissants, ou par le roi lui-même.

La Fontaine prend beaucoup de précautions pour montrer la grandeur extraordinaire du chêne : il couvre le voisinage, horizontalement, et il s’étend de la terre au ciel, verticalement. Les dieux sont obligés de déployer des forces exceptionnelles et de s’y reprendre à deux fois pour le renverser… Le fabuliste souhaite bien montrer que même le roi le plus puissant doit savoir faire preuve d’humilité et de souplesse.

Conclusion



Dans cette fable, La Fontaine nous présente deux personnages, qui incarnent deux philosophies différentes. Malgré sa force et sa grandeur, c’est pourtant le chêne qui sera déraciné. Tout l’art du récit de La Fontaine va emprunter ses ressources au théâtre et à la poésie, pour mieux préparer la fin tragique de l’arbre.

Derrière cette histoire qui met en scène deux végétaux, le fabuliste veut surtout transmettre un message universel, qui traverse les genres et les cultures : la souplesse et l’humilité sont plus efficaces que la force et l’intransigeance, la démesure est toujours dangereuse. C’est aussi un message osé qu’il fait entendre à ses lecteurs de la noblesse : aucun grand seigneur n’est à l’abri d’être un jour renversé, pas même le roi...
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