Couverture pour Les Fables de La Fontaine

La Fontaine, Fables, 1678.
« La cour du lion »
(explication linéaire)




Notre étude porte sur la fable entière



Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le ciel l'avait fait maître.
  Il manda donc par Députés
  Ses Vassaux de toute nature,
  Envoyant de tous les côtés
  Une circulaire écriture,
  Avec son sceau. L'écrit portait
  Qu'un mois durant le Roi tiendrait
  Cour plénière, dont l'ouverture
  Devait être un fort grand festin,
  Suivi des tours de Fagotin.
  Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
  En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif, il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'Antre, et cette odeur :
  Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encor punie.
  Ce Monseigneur du Lion-là
  Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or cà, lui dit le sire,
Que sens-tu ? dis-le moi : parle sans déguiser.
  L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
  Sans odorat ; bref, il s'en tire.
  Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ;
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.



Introduction



Accroche / amorce


• La Fontaine, après la disgrâce de son protecteur Nicolas Fouquet, évolue en marge de la cour.
• Il dédicace son premier recueil de Fables au Dauphin, et le deuxième à Mme de Montespan, il est apprécié pour son talent, mais il ne sera jamais courtisan de Louis XIV.
• La Fontaine a peut-être été présenté au roi lors de sa réception à l’Académie en 1684, mais sinon, il ne l’aurait jamais rencontré.

Situation de l’extrait


• Ses fables illustrent bien la méfiance de La Fontaine pour la cour, son étiquette, ses règles arbitraires.
• Dans notre fable, le sort malheureux des courtisans animaux nous est raconté de manière à la fois plaisante et instructive.
• Derrière le conseil donné aux courtisans se cache une réflexion politique subversive.

Problématique


Comment le fabuliste, par le récit captivant des mésaventures d’animaux courtisans, fait en réalité une satire qui dénonce les conséquences d’un exercice tyrannique du pouvoir ?

Mouvements de l’explication linéaire


La fable est structurée en trois étapes qui sont marquées par trois liens logiques : « donc » signale la décision du roi ; « d’abord » introduit la maladresse du premier courtisan ; « Or » (lien d’opposition) introduit le défi que le roi fait au Renard, dont la ruse amènera la conclusion et la morale de la fable.
1) Le caprice d’un roi autoritaire et orgueilleux
2) L'effroyable punition de courtisans maladroits
3) Une ruse et une morale qui interrogent le pouvoir

Axes de lecture du commentaire composé


I. Un récit mis en scène de manière captivante
  1. Une intrigue qui captive et maintient l’attention
  2. Une mise en scène dramatique
  3. L’échec de toutes les stratégies
II. Le détour par un monde animal calqué sur celui des humains
  1. Des animaux qui ont des traits de caractère humain
  2. Un univers et des références culturelles humaines
  3. Un système de pouvoir féodal qui porte un propos politique
III. Une double réflexion morale et politique sur les dangers d’un pouvoir arbitraire
  1. Une satire portée par le regard du moraliste
  2. L’excès de flatterie est provoqué par l’excès d’autorité
  3. Un pouvoir qui empêche l’expression sincère des sujets



Premier mouvement :
Le caprice d’un roi autoritaire et orgueilleux



Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le ciel l'avait fait maître.
  Il manda donc par Députés
  Ses Vassaux de toute nature,
  Envoyant de tous les côtés
  Une circulaire écriture,
  Avec son sceau. L'écrit portait
  Qu'un mois durant le Roi tiendrait
  Cour plénière, dont l'ouverture
  Devait être un fort grand festin,
  Suivi des tours de Fagotin.
  Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.


Comment la fable nous présente-t-elle le roi des animaux ?


• Majuscule à « Sa Majesté » le personnage est introduit d’abord par son titre, le plus élevé de la hiérarchie.
• L’adjectif « lionne » qualifie la majesté, il s’agit bien d’un lion, roi des animaux, avec ses caractéristiques habituelles.
• Possessif pluriel « ses vassaux » : le Roi peut s’enorgueillir d’avoir de nombreux Vassaux.
• La rime « connaître / maître » laisse entendre encore un certain orgueil : il veut se rendre compte de l’étendue de son territoire.
⇨ Dès le premier abord, le fabuliste montre une intention de moraliste.

Comment s’exprime la volonté morale dans le début de cette fable ?


• Le plus que parfait « dont le ciel l’avait fait maître » : La Fontaine fait bien référence à une monarchie de droit divin (qu’il ne remet pas en question, il n’est pas révolutionnaire). Cependant, le ciel donne au Roi une responsabilité envers ses sujets. L’intention du moraliste est présente dans cette simple référence.
• Le monarque d’abord « Sa majesté » puis « le Roi » est maintenant « Le Prince » c’est le titre de l’essai de Machiavel.
⇨ La Fontaine veut déjà nous laisser entendre que ce roi est prêt à tout pour asseoir son autorité.

Comment le caprice de ce roi met-il en place l’intrigue ?


• Le passé simple « voulut connaître » met en place l’intrigue, tout part d’une volonté du roi des animaux.
• L’action suit immédiatement « il manda donc » ce Roi suit sans délai son caprice.
• Le participe présent « envoyant » montre l’action en train de se réaliser, un Roi qui donne des ordres impérieux à tous, partout à la fois.
⇨ Ce passage nous montre l’action d’un roi autocratique, qui donne un ordre que personne ne peut refuser.

Comment comprend-on que cet ordre écrit est impérieux ?


• Le complément circonstanciel « avec son sceau » précise que le roi tient à donner l’ordre lui-même.
• La Fontaine insiste sur la procédure « une circulaire écriture » l’image du cercle est comme un piège, un collet : personne ne peut y échapper.
• L’enjambement « L’écrit portait // que … » introduit de manière dynamique le contenu des mandats envoyés.
⇨ L’art subtil du moraliste nous fait déjà comprendre que tout ce qui arrivera est en fait une conséquence de l’orgueil de ce roi.

Comment est déjà exprimé l’excès d’orgueil de ce roi ?


• La diérèse à « lionne » allonge encore le mot de façon un peu artificielle, le gonfle inutilement.
• L’adverbe intensif « un fort grand festin » exagère l’opulence du festin : le seul qui soit donné pendant un mois entier.
• La rime « festin … fagotin » est moqueuse : il s’agit des tours d’un singe savant lors d’une foire. Cela n’a rien de prestigieux (surtout dans un monde d’animaux).
⇨ Ces indices révèlent déjà l’orgueil du roi. Le fabuliste intervient lui-même discrètement pour juger ce personnage.

Comment le fabuliste discrédite à l’avance l’action de ce roi ?


• Le démonstratif suivi du terme excessivement élogieux « ce trait de magnificence » nous laisse deviner le regard ironique du fabuliste.
• Le verbe « étaler » est connoté : il n’est pas si puissant que ça. Mais La Fontaine est prudent, il flatte Louis XIV qui est en train de faire construire Versailles et ne peut pas se reconnaître dans ce lion.
• Le CC de but « par ce trait » qui introduit une multiplication des possessifs nous donne un aperçu du point de vue du roi : il veut absolument montrer « sa puissance » à « ses sujets ».
⇨ Nous avons donc un premier mouvement qui nous dépeint un roi plein de défauts, finalement très humains.

Comment ce monde animal est-il déjà rapproché de celui des humains ?


• Le pluriel de « nations » insiste sur le double sens, animal et humain, (la nation des renards, des ours, etc.)
• De même, « toute nature » joue sur ce double tableau humain et animal (on verra que chaque animal est un caractère).
• Champ lexical de la monarchie et de la politique : le Roi a des « Députés » et des « Vassaux » ce sont bien les mécanismes du pouvoir humain qui sont visés à travers cette fable.
• L’expression « cour plénière » est solennelle : tous les seigneurs importants du Royaume se doivent d’être là.
⇨ Ce premier mouvement ne se contente pas de mettre en place le décor, il annonce déjà que les intentions du fabuliste vont au-delà d’une simple morale.


Deuxième mouvement :
L'effroyable punition de courtisans maladroits



En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif, il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'Antre, et cette odeur :
  Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encor punie.
  Ce Monseigneur du Lion-là
  Fut parent de Caligula.


La fable développe la tradition qui met en parallèle animaux et humains


• Antonomase : « son Louvre » le nom propre est utilisé comme un nom commun pour parler d’une cour. La cour des animaux est implicitement comparée à celle de l’époque.
• La majuscule « L’Ours » signale bien que La Fontaine campe des personnages qui ont un caractère stéréotypé. L’ours est un baron un peu fruste et maladroit, qui ne sait pas déguiser ses pensées.
• La ponctuation expressive « Quel Louvre ! » souligne la remarque du fabuliste qui est bien présent ici pour critiquer la cour de ce lion.
⇨ Le fabuliste organise son récit pour captiver son lecteur.

Comment l’art du récit de La Fontaine maintient-il l’attention du lecteur ?


• L’adverbe intensif « un vrai charnier » nous donne bien à voir l’antre d’un lion qui dévore ses proies. Cela en dit long sur la cruauté dont le personnage fera preuve ensuite.
• Le lien chronologique « d’abord » ouvre ce mouvement avec cette odeur qui cause la maladresse de l’ours. Le lecteur est intrigué.
• Le fabuliste intervient directement au subjonctif « il se fût bien passé » il annonce que cet Ours va mal finir (c’est une prolepse, qui fait allusion à la suite du récit).
⇨ Le fabuliste ménage ses surprises et met en scène soigneusement cette première maladresse.

Comment la maladresse de l’ours est-elle théâtralisée ?


• La syllepse par le nombre « sa narine » désigne en fait les deux narines. Cela imite le geste des pattes de l’ours qui bouche son nez.
• Le démonstratif « cette mine » renvoie au possessif « sa grimace ». Normalement à la cour, il faut porter un masque, et cacher ses véritables sentiments. La Fontaine fait allusion au thème baroque du theatrum mundi (le monde est un théâtre où chacun joue un rôle).
• Le verbe « déplaire » n’a pas de complément car ce qui déplaît au roi déplaît aussi à tous les courtisans qui sont spectateurs.
⇨ Comme les autres personnages présents devant la scène, nous allons assister à une exécution sommaire choquante.

En quoi cette exécution arbitraire peut-elle choquer le lecteur ?


• La périphrase « l’envoya chez Pluton » est un euphémisme pour dire qu’il l’a condamné à mort et exécuté sans procès. C’est un abus de pouvoir d’une grande violence.
• La désinvolture de l’expression « faire le dégoûté » nous laisse entendre la voix moqueuse du lion lui-même, au discours direct libre.
• Le démonstratif « cette sévérité » en feignant d’atténuer la brutalité de la décision, la renforce au contraire (litote).
⇨ Le point de vue du moraliste, présent à travers sa manière de raconter, se retrouve aussi pour conter la maladresse du singe.

Comment le moraliste désapprouve-t-il la flagornerie du singe ?


• Après un acte aussi arbitraire, la réaction du singe est clairement excessive : le moraliste insiste avec l’adverbe intensif « approuva fort ».
• Une périphrase désigne le singe « flatteur excessif » clairement, le moraliste n’approuve pas la décision du singe, au nom des valeurs de modération du classicisme.
• Le même mot revient sous différentes formes « flatteur … flatterie » c’est un polyptote. Le moraliste souligne la connotation négative.
• Les liens d’addition sont multipliés (polysyndète), les louanges sont excessives : « la colère… et la griffe et l’antre... et l’odeur »
• Par métonymie (glissement de sens) « la griffe » peut désigner en réalité la violence du personnage : donc rien qu’on ne puisse louer.
⇨ La démarche du singe amorce une véritable satire des flatteurs.

Comment se développe cette satire de la flatterie ?


• Le singe s’essaye à un compliment trop sophistiqué (amphigouri), avec une comparaison impossible (d’où la négation et le subjonctif) : « il n’était parfum qui ne fût ail ».
• En fait, cette comparaison est une figure d’exagération (hyperbole). Il dit que l’antre du lion sent tellement bon que les parfums les plus subtils semblent avoir une odeur d’ail en comparaison.
• Le parallélisme « Il n’était ambre, il n’était fleur » semble abréger le discours trop long du Singe qui s’écoute parler.
⇨ Le moraliste s’amuse de la flatterie excessive du singe, il le rend ridicule mais laisse bien entendre qu’il ne mérite pas la mort !

Comment nous laisse-t-il comprendre que c’est une faute mineure ?


• L’expression « une sotte flatterie » minimise cette faute qui n’est au fond qu’un manque d’intelligence.
• Le résultat n’est qu’un « mauvais succès ».
• Pourtant la punition est la même « fut encore punie ».
• Le seul adverbe « encor » laisse entendre que le Singe a subi exactement le même sort que l’Ours.
⇨ La satire d’un pouvoir injuste est donc encore plus forte que celle de la flatterie des sujets, qui au fond, est causée par la peur.

Comment La Fontaine transmet-il cette satire du pouvoir ?


• La Fontaine prend une précaution en désignant très précisément « Ce Monseigneur Lion-là » il laisse entendre que bien sûr, il ne vise pas Louis XIV dont les jugements ne sont pas remis en question.
• Ce roi des animaux est donc plutôt comparé à Caligula, un empereur romain qui est célèbre pour ses exécutions abusives.
⇨ La fable joue sur les deux tableaux : une critique du comportement des courtisans, qui dénonce en fait les excès d’un souverain.


Troisième mouvement :
Une ruse et une morale qui interrogent le pouvoir



Le Renard étant proche : Or cà, lui dit le sire,
Que sens-tu ? dis-le moi : parle sans déguiser.
  L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
  Sans odorat ; bref, il s'en tire.
  Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ;
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.


Une situation périlleuse et intrigante qui relance l’attention


• Le troisième mouvement commence par la présence du Renard : tout le monde connaît ce personnage. Cela produit un effet d’attente : la fable se terminera certainement par une ruse.
• Le participe présent « étant proche » joue sur la crainte : face à un tel monarque, n’importe qui, obligé d’être là, peut se trouver en situation de risquer et de perdre sa vie.
• La question du lion commence par un lien d’opposition « Or ça » il laisse au Renard une chance de se montrer meilleur courtisan que les deux autres. Mais cela lui laisse peu d’options.
⇨ On devine que la question est un piège, car chaque réponse peut mener à la mort.

Comment comprend-on que cette question constitue un piège ?


• La question piège du roi est rapportée cette-fois au discours direct, (avec un verbe de parole et des guillemets).
• C’est une question ouverte « Que sens-tu ? » mais il n’y a pas de bonne réponse, car la vérité, c’est que l’antre du lion sent le cadavre de ses victimes. Le renard a peu de chance de s’en sortir.
• Enfin, il n’est pas possible de ne pas répondre. La question du lion comporte deux impératifs « dis … parle ».
⇨ Le comportement du roi démontre qu’il n’est pas un bon souverain. Ce passage a une dimension satirique importante.

Comment s’exprime la dimension satirique de cet ordre ?


• L’ordre du roi « parle sans déguiser » est paradoxalement impossible, par sa cruauté, le lion se prive de toute réponse sincère, même s’il insiste pour en obtenir une. Le moraliste montre donc ici les limites d’un pouvoir excessivement autoritaire.
• Le pronom « le » est en fait le prétexte que le lion cherche pour exécuter un troisième de ses vassaux.
⇨ Le fabuliste joue avec le plaisir des attentes du lecteur, qui attend du renard une ruse, un trait d’esprit.

Comment est mise en valeur la vivacité d’esprit du renard ?


• L’adverbe « aussitôt » prouve que le Renard a un excellent sens de la répartie. Il est capable d’improviser une ruse rapidement.
• Le fabuliste rapporte d’abord ses excuses, puis ses justifications, et enfin, indirectement, ses paroles : « je ne peux rien dire, sans odorat ».
• La négation « je ne peux rien dire » est intéressante, puisque le Renard parle. Cet aspect paradoxal de la ruse la rend plaisante.
• La préposition privative « sans odorat » crée un effet humoristique, comme si le manque d’odorat pouvait le rendre muet.
• L’enjambement « il ne pouvait que dire // sans odorat » met encore en valeur cette chute qui est un trait d’esprit.
⇨ Tout l’art du fabuliste est de maîtriser un récit court avec des effets parfaitement calculés pour parvenir à ses fins

Comment comprend-on que le fabuliste a atteint son but ?


• Le fabuliste manie un art du récit court, une fois qu’il a atteint son objectif, il abrège en quatre syllabes « bref, il s’en tire. » Cela produit un effet d’accélération qui participe à la dimension plaisante de la fable.
• Contrairement aux autres personnages, dont le sort est raconté au passé simple, le Renard « s’en tire » au présent. On comprend : il est toujours en vie aujourd’hui, lui.
• La morale est indissociable du récit, elle est introduite par le pronom « Ceci » qui reprend tout ce qui précède.
⇨ La fable est un apologue, c’est-à-dire, un petit récit qui illustre une morale.

Comment la morale répond-elle parfaitement au récit qui précède ?


• La morale se présente comme un double conseil : ce qu’il ne faut pas faire « ne soyez pas » et ce qu’il faut faire « tâchez de… »
• Les deux maladresses sont deux écueils coordonnés : « Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ».
• La stratégie du renard est une troisième option : « répondre en Normand » joue avec un stéréotype régional, selon lequel les Normands ne diraient jamais explicitement oui ou non.
• La subordonnée de condition « si vous voulez y plaire » cache en fait une réalité plus violente « si vous voulez survivre ».
⇨ Souvent chez La Fontaine, le récit dépasse en réalité la morale pour lui donner une nouvelle profondeur.

Comment se traduit la profondeur insoupçonnée de cette morale ?


• La modalisation interroge : pourquoi « quelquefois » ? La cour n’est-elle pas un piège perpétuel ? La Fontaine introduit une certaine nuance, mais en faisant cela il laisse apparaître la responsabilité du roi.
• On peut aussi s’interroger sur l’adverbe intensif « trop sincère » : il est étrange qu’un moraliste critique ainsi cette valeur de sincérité.
• Cela nous alerte sur le sens plus profond et politique de cette fable. Le manque de sincérité est provoqué par l’attitude du souverain.
• En effet, d’un point de vue de l’État, cette morale n’apporte rien d’utile : les flatteries deviennent des non réponses.
⇨ La morale de cette fable n’évacue pas toute la dimension satirique du récit qui précède, au contraire, elle nous laisse deviner que sous le propos de moraliste qui déplore les excès des courtisans, se cache une réflexion politique plus profonde.


Conclusion



Bilan


Dans cette fable, La Fontaine met en scène de manière plaisante les mésaventures de courtisans qui mettent en place des stratégies qui intriguent le lecteur. [II] Le détour par des animaux permet de caricaturer les défauts du monde des humains, les mécanismes à l’œuvre dans les enjeux de pouvoir [III] Ainsi, les interventions discrètes du moraliste, feignant de donner des conseils aux courtisans, dénonce en réalité toutes les dérives d’un pouvoir monarchique autoritaire, qui se prive de conseils sincères, par l’exercice d’un pouvoir tyrannique.

Ouverture


Plus tard, d’autres auteurs pousseront jusqu’à l’absurde la représentation des colères et de l'orgueil des hommes de pouvoir. Par exemple, Alfred jarry représente les excès d’Ubu Roi, d’une manière tellement vive qu’on parle encore aujourd'hui de « situation ubuesque ».
MERE UBU : De grâce, modère-toi, Père Ubu.
PERE UBU : J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

Alfred Jarry, Ubu roi, 1896.

Autre ouverture possible


Au XXe siècle, pour illustrer sa philosophie de l’absurde, Camus mettra en scène le personnage de Caligula dans une pièce de théâtre :
CALIGULA. — A la bonne heure! (Il boit.) Écoute, maintenant. (Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que personne n'aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s'enlever cet amour du cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n'est pas vrai. Drôle, n'est-ce pas ? Tu ne ris pas. Personne ne rit ?



Grandville, La cour du lion,1838 (ia enhanced).

La Fontaine, 𝘍𝘢𝘣𝘭𝘦𝘴, 1678 💼 La cour du lion (extrait PDF)