La Fontaine, Fables,
« La mort et le bûcheron »
Analyse au fil du texte
Notre étude porte sur la fable entière
Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
Introduction
Au XVIIe siècle, le climat connaît ce qu’on appellera plus tard le Petit Âge Glaciaire : les hivers sont de plus en plus rudes, des milliers de personnes meurent de faim et de froid. On peut encore lire aujourd’hui des témoignages de petits seigneurs de l’époque, qui sont horrifiés de voir à quoi sont réduits les habitants de leurs provinces pour survivre :
La plus grande partie des habitants de la province n'ont vécu pendant l'hiver que de glands et de racines. Présentement, on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des arbres.
Témoignage d'un noble du Dauphiné (1675).
La Fontaine connaît ce contexte, il a lui-même vécu son enfance à Château-Thierry dans l’Aisne, et il conserve la maison de ses parents jusqu’en 1676.
Dans la 16e fable du premier livre, « La Mort et le bûcheron » il reprend une fable d’Ésope pour mettre en scène un bûcheron sur le point de mourir sous le poids de son fagot. La Mort elle-même va intervenir, mais pas du tout comme on pourrait l’attendre…
Avec cet effet de surprise final, mais aussi par la forme poétique de la fable, et sa mise en scène théâtrale… La Fontaine montre à son lecteur la situation effroyable des campagnes au XVIIe siècle, mais il mène aussi une réflexion profonde sur la mort et la condition humaine.
Problématique
Comment cette mise en scène d’un bûcheron appelant la Mort permet à La Fontaine d’impliquer son lecteur dans une réflexion profonde sur la condition humaine et la réalité de son époque ?
Axes de lecture pour un commentaire composé
> Un art du récit qui emprunte au théâtre et à la poésie.
> Un registre pathétique qui implique le lecteur.
> Une chute surprenante qui laisse attendre une fin tragique.
> Un regard indirect du fabuliste sur la société de son époque.
> Une réflexion philosophique sur la vie et la mort.
> Une allégorie construite avec des symboles universels.
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Premier mouvement :
Une mise en scène dramatique
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans,
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
La fable est à la fois un poème, un récit et une petite mise en scène dramatique : La Fontaine joue avec les ressources des trois genres. Les imparfaits pour la situation initiale. Ensuite, on attendrait le passé simple, mais La Fontaine passe carrément au présent comme pour mieux mettre l’élément perturbateur sous les yeux du lecteur. Parallèlement, le schéma des rimes correspond parfaitement à ce schéma narratif : rimes embrassées pour la situation initiale, rimes suivies pour l’élément perturbateur.
Le rythme aussi nous donne à voir la scène : uniquement des alexandrins, avec des hémistiches bien séparées : la coupe (l’accent tonique) respecte la césure (la respiration naturelle du vers, soit toutes les 6 syllabes pour l’alexandrin). Ce rythme régulier et pesant représente bien la marche du bûcheron.
En plus, on dirait que les mots sont martelés : « Sous le faix du fagot aussi bien que des ans ». C’est un épitrochasme, une accumulation de mots très courts. Les allitérations en P vont dans le même sens : le lecteur entend et voit le récit qui progresse à pas pesants.
Le fabuliste joue au metteur en scène et au dramaturge : il présente un personnage en situation, il plante un décor ; et durant toute la fable il respecte les trois unités de temps, de lieu et d’action. Avec tous ces mots dérivés de verbes, l’histoire commence bien au milieu d’une action : in medias res, comme dans la scène d’exposition d’une pièce de théâtre.
« Un pauvre bûcheron » : le personnage principal est présenté avec un article indéfini, il est entièrement caractérisé par son activité et sa pauvreté : on comprend qu’il est surtout le représentant d’une humanité laissée pour compte. La Fontaine ne met pas en scène des animaux cette fois-ci : il nous donne à voir sans détour une réalité de l’époque : les hivers sont de plus en plus rudes, la mortalité augmente dans les campagnes, parfois même au point que ceux qui tiennent les registres paroissiaux ne parviennent plus à suivre le compte.
La Fontaine joue avec le registre pathétique : tout est fait pour inspirer la pitié du lecteur, pour l’intéresser au sort de ce bûcheron. Les éléments qui désignent la souffrance physique sont accumulés : « gémissant et courbé … effort et douleur … marcher et tâcher de » avec la multiplication des conjonctions de coordination.
La même image du bûcheron courbé revient avec insistance : « tout couvert de ramée … sous le faix du fagot … courbé » c’est un pléonasme (la répétition d’une même idée). La coordination est cruelle ici : le narrateur ajoute encore symboliquement du poids sur le dos du personnage.
Et en effet toutes les sensations impliquent le lecteur : le toucher avec le poids du fagot, les pas pesants, la douleur. La fumée pour la vue et l’odeur. C’est peut-être aussi la fumée d’un feu qui servirait à cuire un repas évoquant le goût ou plutôt l’absence de goût, c'est-à-dire, la menace de la famine. D’un point de vue sonore, on entend les gémissements avec les allitérations (retour de sons consonnes) en F et en R , et les assonances (retour de sons voyelles) en AN qui sont souvent considérées comme des sonorités désagréables.
Dans le même sens, la pauvreté du bûcheron est répétée par le diminutif « chaumine » : elle est trop petite pour qu’on puisse parler d’une chaumière, ce n’est qu’une cabane avec un toit de chaume, c’est à dire, fait avec de la paille... Cette image redouble celle de l’homme immobilisé par le poids des branchages qu’il transporte : c’est comme s’il transportait sa maison sur son dos.
On peut parler ici d’un zeugma : deux éléments divergents reliés à un troisième : le fagot est concret, les ans sont abstraits. Métaphoriquement, la vieillesse est comme un fardeau qui pèse sur le bûcheron. On comprend que la vie elle-même est un poids pour le vieil homme : la fin est certainement proche. La Fontaine esquisse une réflexion philosophique sur la vie et la mort, tout en préparant la chute de sa fable.
Le bûcheron est un symbole vivant : « couvert de ramée … sous le faix du fagot » : on reconnaît le Héros tragique écrasé par des forces qui le dépassent ; sauf que dans la tragédie, on met en scène des personnages nobles. En jouant avec les marques du registre tragique sans y aller complètement, La Fontaine prépare déjà l’effet de surprise final de sa fable.
Les actions sont sans cesse retardées : le bûcheron est séparé de son verbe marcher par trois longues appositions. Et encore, ce n’est pas une action qui aboutit : l’action de gagner sa chaumine n’est que le COI du verbe tâcher. Cette syntaxe participe à la dimension allégorique de la fable qui construit une réflexion philosophique : la vie serait comme une marche éprouvante qui se terminerait fatalement par un épuisement total.
Et en effet, la seule action qui aboutit « mettre bas et songer » n’arrive qu’après la négation de toutes les autres actions, et va coïncider avec la venue de la mort... « Enfin » : le connecteur temporel fait progresser le récit, mais surtout, il prépare déjà la surprise finale : on suppose que la mort du bûcheron est proche.
Deuxième mouvement :
Le cœur de l’intrigue
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée,
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Tout ce passage est au discours indirect : ce sont les paroles, ou plutôt les pensées du bûcheron, qui sont rapportées et adaptées au récit. Au théâtre, on aurait un véritable monologue à la première personne le personnage mis en scène énumère toutes les raisons qu’il a d’être désespéré (c’est un véritable topos dramatique notamment dans les tragédies)... Dans le schéma narratif, on est en plein cœur de l’intrigue : les complications sont mêlées et nouées entre elles.
Ce monologue contribue beaucoup à la tonalité pathétique du passage : il nous fait entendre ses plaintes, tout en insistant sur sa solitude. Il pose des questions, mais il ne les pose à personne, ce sont des questions rhétoriques, des questions qui n’attendent pas de réponse. Et en plus, toutes les réponses implicites sont négatives…
Toute cette négativité est redoublée par des adverbes de plus en plus forts : l’adverbe de temps quelquefois devient un adverbe de négation jamais. La phrase nominale (sans verbe) est en plus particulièrement frappante, et vise des choses particulièrement vitales : le pain, le repos. C’est un chiasme (une structure en miroir). On dit parfois que le chiasme imite la forme d’un piège : tout cela laisse penser qu'il ne peut y avoir qu’une issue tragique aux tourments du vieil homme.
Toutes les responsabilités du bûcheron semblent déborder l’alexandrin, avec un enjambement (la phrase dépasse sur le vers suivant) et un octosyllabe qui prolonge encore la liste. Les rimes suivies donnent aussi l’impression que l’énumération ne va jamais s’arrêter : avec un réel talent de conteur et de poète, La Fontaine suscite la pitié du lecteur pour son personnage.
Ces tourments sont de plus en plus envahissants : d’abord au singulier, puis au pluriel, puis une armée entière. Les impôts lui enlèvent ce qu’il a, le créancier lui enlève même ce qu’il n’a pas : c’est la logique de l’endettement. Il est donc progressivement dépouillé de tout. La corvée est un travail obligatoire qui vient donc l’atteindre dans son propre corps. Cette énumération file la métaphore du fagot : chaque tourment est comme une bûche de bois qui ajoute un poids supplémentaire sur son dos.
L’armée, les impôts, la corvée : tous ces éléments renvoient à un contexte réel : en 1667 Louis XIV prépare une première guerre contre l’Espagne, la guerre de Dévolution, le contingent des armées est presque doublé. Dans les Pyrénées, les paysans refusent de payer la gabelle qui sert à consolider les places fortes. C’est la révolte des Angelets, qui va durer jusqu’en 1675.
Tous ces tourments sont personnifiés par le verbe « lui font la peinture » : on dirait que chaque angoisse prend vie comme autant d’allégories qui envahissent les songes du bûcheron. Les moires de la mythologie grecque Nona Decima et Morta sont souvent représentées sous le feuillage d’un arbre persistant : leur travail se poursuit en toute saison ; elles dévident et coupent le fil de la vie des humains.
Avec ce verbe « faire la peinture », La Fontaine s’amuse à nous faire remarquer la figure de style qu’il utilise ici, une hypotypose : la représentation réaliste et animée d’une scène pour la rendre la plus saisissante possible. Le tableau pitoyable qui se présente au bûcheron est en même temps sous nos yeux : le lecteur partage avec lui ce même rôle de spectateur impuissant face au malheur.
La condition de ce bûcheron est représentée comme un symbole général de la misère. Les verbes désignent des actions très générales : « avoir … être … faire ». Le verbe « être » a d’ailleurs en plus ici le sens très général d’exister. Le pronom indéfini « un » est aussi très général : il désigne tous les humains, voire même tous les êtres vivants. Dans le même sens, le « monde » devient « la machine ronde » c’est une périphrase qui lui donne un sens philosophique : cette misère prend place dans un ordre cosmique.
La mort plane déjà dans toutes ces pensées : « être au monde » renvoie au dernier mot « achevée » qui appartient bien au champ lexical de la mort, avec le mot « repos ». Le pain représente aussi bien le minimum nécessaire pour vivre : même cela lui manque. Tout est fait pour nous faire attendre la venue de la mort.
Troisième mouvement :
Un deus ex machina plein de surprises
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire.
C’est, dit-il, afin de m’aider
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Dans ce passage, la parole est de plus en plus proche du lecteur, regardez : on a d’abord un discours narrativisé (un verbe de parole sans le contenu du discours). On a ensuite un discours indirect (les paroles sont rapportées mais reformulées). Et enfin le discours est direct : les paroles sont rapportées telles quelles. La Fontaine nous amène progressivement sur scène aux côtés du bûcheron qui s’adresse à la mort.
D’ailleurs, dans sa réplique, le bûcheron montre son fagot avec un démonstratif « ce bois » ; c’est ce qu’on appelle un déictique : un mot qui renvoie non pas à un autre mot dans le discours, mais à la situation d’énonciation. Le fagot est là, devant nos yeux, c’est un procédé qui est normalement propre au théâtre, quand un acteur montre un accessoire ou un élément du décor. Avec ce procédé, La Fontaine amène littéralement son lecteur sur scène.
La Mort apparaît sur scène rapidement et comme par enchantement avec une syntaxe très concise : elle est le sujet de deux verbes « venir » et « demander ». Le rythme est accéléré : l’alexandrin est coupé en deux par la ponctuation forte, puis on passe à des octosyllabes. La Mort ne « tardera guère » le verbe est d’ailleurs répété deux fois comme si elle était particulièrement occupée ces temps-ci, avec tous ces morts dans les campagnes... Derrière l’effet de surprise se cache aussi la satire et une réflexion philosophique : la mort elle aussi ne connaît jamais de repos.
Au théâtre, l’arrivée d’un dieu sur scène, c’est ce qu’on appelle un deus ex machina : on fait descendre un personnage allégorique ou divin, la plupart du temps avec un système de poulies, pour résoudre l’intrigue et amener le dénouement.
Avec toute cette mise en scène, on peut s’attendre à une résolution rapide de l’intrigue : tout laisse penser qu’on arrive au dénouement dans le schéma narratif ; et on suppose bien sûr la mort du bûcheron... Mais le suspense est encore préservé par l’enjambement : le complément circonstanciel de but est coupé en deux, le moment de la chute est retardé pour un plus bel effet de surprise.
Le dernier vers de la réplique du bûcheron est donc un moment de surprise : au lieu d’assister à la mort tragique du bûcheron, on le voit reprendre sa route avec son fagot sur le dos ; au lieu d’avoir un véritablement dénouement, on retourne à la situation initiale. Le préfixe « re » dans le verbe « recharger » est éloquent : il sert précisément à indiquer le retour à un état initial. On revient d’ailleurs sur le rythme du début avec un alexandrin.
La Mort avec une majuscule, c’est une allégorie poétique qu’on trouve plutôt dans des genres sérieux : le récit mythologique, l’élégie, la tragédie, l’éloge funèbre, les vanités, et même dans les sermons par exemple…
Mais La Fontaine casse tous ces horizons d’attente du lecteur. La Mort descend de son piédestal : elle se met tout de suite au service du bûcheron en lui demandant ce qu’il faut faire. Lui au contraire la tutoie spontanément, il ne s’excuse pas vraiment de la retarder. Le bûcheron subit sa vie, mais il refuse la mort, et pourtant, il ne craint pas sa venue.
Plus aucune trace du registre pathétique : le vieillard n’est plus courbé, on pourrait même l’entendre rire au nez de la mort avec les allitérations en R . L’humour devient une véritable réponse philosophique au rictus de la mort, c’est le rire humain et vivant, qui prend conscience de la vanité des choses, et choisit de ne pas s’y abandonner.
On trouve parfois une autre interprétation : la ponctuation forte et l’incise imiteraient un moment d’hésitation, comme si le bûcheron changeait d’avis : on dirait alors qu’il est soudainement terrifié par l’apparition de la mort et qu’il préfère lâchement se soumettre la cruauté du monde. La Fontaine nous montrerait ainsi la peur de mourir comme un outil d’asservissement. Les allitérations en R seraient alors plutôt un frissonnement de peur.
En fait, c’est intéressant de voir que La Fontaine nous laisse croire longuement à cette hypothèse : les songes du bûcheron ressemblent à des idées de suicide, mais on va voir que la morale finale laisse plutôt penser que sa volonté de vivre ne l’a jamais quitté malgré ses souffrances, et que le pied de nez à la mort était voulu.
Quatrième mouvement :
Une chute espiègle
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes :
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.
La morale est entièrement composée sur un rythme différent du reste de la fable : quatre heptasyllabes, c'est-à-dire, des vers de sept syllabes. C’est frappant, parce que c’est assez rare d’avoir une morale sur un rythme impair comme ça, presque dansant. Cela irait dans le sens d’une chute espiègle, qui fait un pied de nez à la mort.
On peut penser à la danse des morts, qu’on appelle aussi danse macabre ou encore, totentanz : c’est un motif folklorique bien connu dès le moyen-âge, vers le XIVe siècle. C’est une réponse carnavalesque aux inquiétudes des périodes de crise : la mort met tout le monde d’accord, les riches comme les pauvres, les puissants comme les faibles, car la grande faucheuse fait danser tout le monde...
Ce rythme dansant et impair, un peu boiteux, illustre bien la mise en balance des deux choix qui se présentent « souffrir » ou « mourir »... L’adverbe « plutôt » insiste sur le choix de la souffrance. Et dans le même sens, le lien d’opposition « mais » valorise le fait de rester en vie « ne bougeons d’où nous sommes » qui est en plus au mode impératif. Cette morale confirme la chute de la fable : le suicide n’est pas envisagé, le refus de la mort est catégorique.
Ce rythme dansant et cet humour grinçant sont une invention de La Fontaine, on ne les trouve pas dans la version d’Ésope :
Cette fable montre que tous les hommes sont attachés à l’existence, même s’ils ont une vie misérable.
Ésope, Fables, Le Vieillard et la Mort, VIe siècle av. J.-C.
Contrairement à Ésope, qui garde une certaine distance vis-à-vis de son propos, La Fontaine s’implique parmi les humains à la première personne du pluriel, quand il prend la parole, c’est aussi pour donner la parole aux hommes. D’ailleurs, ce pronom personnel « nous » inclut aussi bien le bûcheron que le narrateur et le lecteur : c’est une devise très générale. Mais ça reste une devise pour les humains : voilà pourquoi cette fable ne met pas en scène des animaux, exceptionnellement.
Les verbes sont naturellement au présent de vérité générale « viens … sommes » pour des actions vraies en tout temps, et à l’infinitif « souffrir … mourir » qui est un mode intemporel : dans les deux cas, c’est bien l’universalité du message qui est mise en valeur. La fable appartient bien au genre de l’apologue : un récit qui illustre une idée philosophique ou morale.
D’ailleurs, cette image du bûcheron écrasé par son fagot de bois illustre parfaitement l’étymologie du verbe « souffrir » au cœur de cette devise : du latin fero (porter) et sub (sous).
L’allégorie de la mort continue de planer dans cette morale, avec « le trépas » qui est sujet du verbe « venir guérir » un peu comme si la mort était un médecin ou un médicament. « Tout guérir » c’est plutôt imprécis. Guérir du malheur, c’est une chose, mais guérir de la vie : on voit bien que le raisonnement confine à l’absurde : tout ça va bien dans le sens d’une ironie du fabuliste, qui détourne les codes de la tragédie avec un humour grinçant : la surprise finale de cette fable est le ressort plaisant que La Fontaine a choisi pour mieux impliquer son lecteur.
Conclusion
Dans cette fable, tout est fait pour laisser supposer une fin tragique : les procédés poétiques, le registre pathétique, la mise en scène tragique… Et en effet les malheurs du bûcheron s’accumulent comme autant de branches dans son fagot. Mais la surprise finale permet de mieux illustrer la devise des hommes, avec une pointe d’humour noir.
La forme plaisante de la fable est toutefois au service d’un sens profond et sérieux : La Fontaine rappelle les conditions de vie terribles dans les campagnes, où la nécessité de survivre pousse le peuple à subir les pires privations.
Mais c’est aussi une réflexion philosophique où La Fontaine s’éloigne des penseurs chrétiens : aucune trace de transcendance divine pour justifier la persistance de la vie... En réalité, on retrouve plutôt une sagesse Épicurienne qui refuse de craindre la mort, sans pour autant souhaiter la fin de la vie :
La multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt l’appelle comme le terme des maux de la vie. Le sage, au contraire, ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre.
Épicure, Lettre à Ménécée, IVe siècle av J.-C.