Prévost, Manon Lescaut
Résumé-analyse
L'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, annonce déjà une histoire d'amour ! Mais un mariage impossible : Manon Lescaut est une fille du peuple, et on sait tout de suite que c’est une prostituée. Des Grieux, aristocrate, est quant à lui, destiné à entrer dans l’Ordre prestigieux des chevaliers de Malte.
En ce début de XVIIIe siècle, les Lumières commencent déjà leur travail de remise en cause. Notre roman a un parfum de scandale, saisi et brûlé dès 1733, il est diffusé sous le manteau et dans les salons.
Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin [...] plaise, parce que toutes les actions [du chevalier Des Grieux] ont pour motif l’amour [...]. Manon aime aussi, ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.
Montesquieu, Pensées, 1732.
Je vais vous raconter cette histoire en vous donnant pas à pas tous les thèmes-clés. Mes explications linéaires, mes dissertations thématiques se trouvent sur mon site : www.mediaclasse. fr
Je tiens à remercier chaleureusement Audrey Faulot, Maîtresse de conférence en littérature française du XVIIIe siècle à Paris Nanterre, pour ses lumières sur l’Abbé Prévost. Son livre Manon Lescaut ou le rivage désiré retrace le projet littéraire de cet auteur fascinant !
Avis de l’auteur
M. de Renoncour, écrivant ses Mémoires d’un Homme de qualité, rapporte le récit de Des Grieux. À cette époque, le roman qui a mauvaise réputation est souvent ainsi déguisé en fausses Mémoires.
J’ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d’être heureux, pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes.
Ce n’est donc pas là un modèle à suivre (exemplum virtutis), bien au contraire. Je réalise sur mon site une vidéo d’explication linéaire de cet avis de l’auteur.
Première partie
(Rencontre avec Des Grieux)
Monsieur de Renoncour, à Pacy pour ses affaires, croise un convoi de prostituées, déportées loin la métropole, aux Amériques. Il y a un attroupement, que nous rejoignons avec curiosité…
Parmi les [filles enchaînées] il y en avait une dont l’air [...] était si peu conforme à sa condition, qu’en tout autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. [...] Sa vue m’inspira respect et [...] pitié.
Présenter ainsi une prostituée de manière élogieuse, cela intrigue le lecteur. Renoncour aborde le jeune homme qui la suit.
— Je l’aime avec une passion si violente qu’elle me rend le plus infortuné des hommes.
Renoncour lui donne 4 Louis d’or, pour payer sa traversée.
(Deux ans plus tard)
De passage à Calais, Renoncour reconnaît le jeune homme au Lion d’Or ! Il accepte de raconter son histoire.
— Monsieur, vous en usez si noblement avec moi, que je [...] veux vous apprendre, non seulement mes malheurs [...], mais encore mes désordres et mes [...] faiblesses.
C'est une analepse (un retour dans le passé). Mais sans délai de réflexion : Des Grieux revient tout juste d'Amérique, on saura plus tard qu’il vient d’apprendre la mort de son père : il va chercher à se justifier. Derrière l'attitude assez complaisante de Renoncour, l’abbé Prévost invite au contraire son lecteur à rester critique.
Quoiqu’il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus extraordinaires et des plus touchantes.
(Le coup de foudre)
Des Grieux étudie la philosophie à Amiens et s’apprête à devenir chevalier de l’Ordre de Malte. Son ami Tiberge quant à lui, veut devenir prêtre. Mais, la veille de son départ pour l'Académie, il croise le coche d’Arras — d’où sortent douze jeunes femmes.
Il en resta une, [...] si charmante que moi, qui n’avais jamais [...] regardé une fille avec un peu d’attention, [...] je me trouvai enflammé.
Malgré sa timidité, Des Grieux ose l’aborder :
On l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir [...] qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. [...] Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer.
Comme dans une tragédie, la prolepse nous annonce déjà une fin malheureuse. Mais comme dans les comédies, l’amour donne des ressources aux amoureux ! Ce coup de foudre est-il donc fatal ou au contraire libérateur ? Je propose une explication linéaire de ce passage, en vidéo, sur mon site.
(Fuite avec Manon)
En tout cas, Des Grieux décide de fuir avec Manon, et ment à son ami Tiberge.
Flaubert confie dans une lettre que ce roman l'a inspiré pour ses propres écrits.
Ce qu’il y a de fort dans Manon Lescaut, c’est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu’ils soient fripons ? C’est un grand cri du cœur, ce livre.
Flaubert, Correspondance, 16 septembre 1853.
Séduire (seducere en latin) = détourner du droit chemin. Manon elle-même n’est-elle pas écartée du destin qui devait la mener au couvent ? Le lendemain soir, ils couchent ensemble dans une auberge.
Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis ; nous fraudâmes les droits de l’Église, et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion.
La rencontre de Des Grieux et Manon Lescaut a lieu en juillet 1712, Louis XIV meurt en septembre 1715, et sera justement enterré à Saint-Denis. Ainsi, le cadre spatio-temporel a une valeur symbolique : l’Abbé Prévost veut représenter la fin d’un règne, la fin d’une monarchie absolue, la décadence d’une aristocratie.
(La vie parisienne et M. de B.)
À Paris, le couple vit très heureux pendant trois semaines. Manon dépense beaucoup, mais elle est très tendre et elle promet de trouver de nouvelles ressources. Quand Des Grieux lui parle de mariage, elle est réticente : on pourrait les séparer de force, c’est vrai.
Mais est-elle est sincère ?… Pour Sainte-Beuve (le célèbre critique du XIXe siècle), c’est cet aspect insaisissable qui la rend indémodable.
Manon Lescaut [...] en dépit des révolutions du goût [...] qui en éclipsent le vrai règne, [garde] cette indifférence folâtre et languissante qu’on lui connaît.
Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1831.
Un jour que Des Grieux rentre plus tôt, il apprend que Manon est avec un certain M. de B., fermier général. Les fermiers généraux qui collectent les impôts du roi ont fort mauvaise réputation à l’époque…
Des Grieux, plein de jalousie, erre dans les rues, mais finit par rentrer. À son retour, son frère aîné surgit alors, le fait saisir, et l'emmène de force chez leur père.
Les personnages se multiplient : ils ont tous un rôle dans le roman et représentent une société complexe. Je reviens sur chacun d’eux dans une vidéo spéciale sur mon site.
(Retour à une vie studieuse)
Le père de Des Grieux se moque de lui, comme le cocu d’une farce. Manon ? Elle ne l’aime pas, d’ailleurs, c’est elle qui l’a livré.
— J’ai eu dessein [...] de te faire porter la croix de Malte, mais puisque tu as tant de disposition à faire un mari commode, je te chercherai une femme, qui sera plus fidèle.
Des Grieux, séquestré, reprend goût à l’étude. Mais il pense toujours à Manon et commente un passage de l’Énéide où la fidèle Didon se suicide par amour... Prévost pose souvent cette question : la littérature ne souffle-t-elle pas sur les braises de nos passions ?
Un jour, Tiberge vient le voir et lui conjure d’oublier Manon.
— J’avais ce même penchant vers la volupté, mais [...] en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis servi de ma raison pour comparer les fruits de l’une et de l’autre.
Pour Tiberge, la Raison et la Foi nous libèrent des vanités du monde. Il parvient à convaincre Des Grieux d’entrer à Saint-Sulpice pour devenir abbé. Élève brillant, il va soutenir un exercice public à la Sorbonne.
L’Abbé Prévost a lui-même été prédicateur chez les bénédictins. Mais il quitte l’ordre, rencontre une aventurière, Lenki Eckhardt, et voyage beaucoup, sous le pseudonyme Prévost d’Exiles. Il s’interroge : le roman peut-il remplacer l’expérience ?
[Chaque aventure] est une instruction qui supplée à l’expérience ; un modèle d’après lequel on peut se former ; il n’y manque que d’être ajusté aux circonstances.
(Retrouvailles avec Manon)
Manon est là, au parloir de Saint-Sulpice ! Cela faisait deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus :
Ses charmes surpassaient tout ce qu’on peut décrire. C’était [...] l’air de l’Amour même.
L’Amour même, c’est-à-dire Vénus, qui inspire les amours fatales. Comme dans Phèdre par exemple. Mais Des Grieux, jeune noble du XVIIIe siècle, peut-il vraiment se comparer à cette héroïne tragique ?
Les regrets de Manon sont touchants : elle ne peut pas vivre sans lui. Des Grieux fait passer sa faiblesse pour de la sensibilité. Des Grieux est bouleversé.
Où trouver un barbare qu’un repentir si vif [...] n’eût pas touché ?
— Manon ! [...] Tu es trop adorable pour une créature. [...] Par quel funeste ascendant se trouve-t-on emporté [...] loin de son devoir sans [...] la moindre résistance ?
Le lecteur de l’époque reconnaît là un débat théologique : l’amour inspiré par Dieu peut-il devenir idolâtrie ? On reconnaît aussi le dilemme cornélien : l’amour s’oppose au devoir.
(La vie à Chaillot)
Installés à Chaillot le couple dépense l’argent pris à M. de B… Leur recherche constante de plaisirs se rapproche des divertissements dont Pascal parle dans ses Pensées : faisant diversion aux véritables questions de la vie. Aujourd’hui, on parlerait certainement d’addiction.
Arrive alors Lescaut, le frère de Manon, manifestement aussi son proxénète, parfait représentant de l’univers de l’illégalité. Bientôt, il vit pratiquement chez eux, et invite ses propres amis à leur table.
— Une fille comme elle devrait nous entretenir, vous, elle et moi.
L’abbé Prévost pose ainsi une question dérangeante : la corruption est-elle vraiment réservée aux marges de la société ? Je réalise une dissertation à ce sujet, en vidéo, sur mon site.
Un jour, un incendie abîme leur maison de Chaillot : les dégâts sont faibles, mais leur argent a disparu…
(La ligue de l’Industrie)
Des Grieux retrouve Tiberge au Palais Royal, afin de lui demander de l’argent. Il reconnaît ses torts et se montre si pitoyable que Tiberge, touché, lui avance 100 pistoles…
Lescaut introduit alors Des Grieux dans une association de tricheurs aristocrates : la Ligue de l'Industrie. Les progrès de des Grieux ne révèlent-ils pas une certaine habileté pour la tromperie ? Je réalise une explication linéaire de ce passage, en vidéo, sur mon site.
Quand il rembourse Tiberge, celui-ci devine l’origine de cet argent :
— Puissent vos criminels plaisirs s’évanouir ! [...] Vous me trouverez [alors] disposé à vous aimer et vous servir mais je romps aujourd’hui tout commerce avec vous.
(L’épisode de M. de G.M.)
Nouveau malheur digne d’une comédie : profitant de l'incendie, les domestiques ont pris la cassette contenant leurs économies. Lescaut convainc alors sa sœur d’entrer au service d’un certain M de G. M., un vieux libertin. Manon laisse une lettre expliquant qu’elle est partie rétablir leur fortune :
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur [...] mais ne vois-tu pas [...] que dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? »
Ce n’est pas l’éloge de l’infidélité du Dom Juan, ni le cynisme des Liaisons Dangereuses. Manon ne voit pas le mal d’utiliser ses charmes pour sauver leur fortune. Amoureux perdus dans un roman libertin, ou l’inverse ? Les deux genres sont mêlés !
Des Grieux accepte l’idée de Lescaut : se faire passer pour le jeune frère de Manon et se faire ainsi loger lui aussi chez M. de G. M. Les retrouvailles sont amères :
— Ma naissance et mon honneur à part, ne vous imaginez-vous pas que mon amour gémit de se voir [...] traité si cruellement ?
— C’était pour ménager votre délicatesse que j’avais commencé à exécuter [ce projet] sans votre participation ; mais j’y renonce, puisque vous ne l’approuvez pas.
Au souper, malgré le déguisement de Des Grieux, la supercherie ne dure pas et M. de G.M. les fait arrêter. Ces différentes prisons ont une valeur symbolique : les personnages sont-ils enfermés dans leurs propres passions ? L’amour peut-il apporter une liberté authentique ?
(Des Grieux à Saint-Lazare)
À Saint-Lazare, Des Grieux fait mine de se repentir, mais il ne songe qu’à Manon. Le Supérieur l’apprécie et lui obtient une visite de M. de G. M. qui est disposé à le libérer. Mais Manon restera à l’Hôpital avec les prostituées. En entendant cela, Des Grieux lui saute à la gorge.
Emmené à part, Des Grieux explique au Supérieur sa colère : M. de G. M. est un vieux libertin qui a enlevé sa maîtresse.
Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le plus favorable pour nous.
— Ô Ciel ! [...] ma chère reine à l’Hôpital, comme la plus infâme des créatures !
Avec ce discours rapporté en abyme on voit mieux comment Des Grieux s’y prend pour émouvoir son interlocuteur…
(La visite de Tiberge)
Tiberge rend visite à son ami, et s’étonne de son obstination au péché.
— Les délices de l’amour [...] sont ici-bas nos plus parfaites félicités. [...] Est-il en mon pouvoir [...] d’oublier les charmes de Manon ?
Tiberge, et les lecteurs de l’époque reconnaissent ici la notion janséniste de prédestination (les âmes sont irrévocablement sauvées ou condamnées à l’avance). Les libertins disent alors que si la grâce n’est pas à leur portée, autant se consacrer au bonheur terrestre !
Tiberge de son côté représente le dogme officiel de l’Église : le libre-arbitre permet à chacun de sauver son âme par ses actions. Le zèle de Tiberge apparaît parfois à nos yeux, comme une passion.
Finalement, Tiberge prend son ami en pitié, et accepte de transmettre une lettre, sans se douter qu’il s’agit d’un plan permettant à Lescaut de faire entrer un pistolet dans la prison.
(L’évasion de Saint-Lazare)
Des Grieux se rend de nuit chez le Supérieur avec le pistolet.
Je lui déclarai qu’il m’était impossible de demeurer plus longtemps à Saint-Lazare [...] et que j’attendais de son amitié qu’il consentirait à m’ouvrir les portes.
Dans les couloirs, un portier s’interpose, Des Grieux l’abat, alors qu'il pensait que son pistolet était chargé à blanc. Cette scène n’est pas héroïque, mais plutôt, une nouvelle étape franchie dans l’immoralité.
(Manon à l’Hôpital)
Des Grieux décide de se rendre chez le fils d’un administrateur de l’Hôpital, M. de T. qui devient aussitôt son ami et accepte de l’aider. Ensemble, ils entrent en contact avec un valet de l’Hôpital qui les conduit lui-même jusqu’à Manon. Les retrouvailles sont touchantes, et le valet, Marcel, est inclus dans leur plan d’évasion.
Cette représentation des gens du peuple, loin des clichés de l’époque, permet à Prévost de montrer comment la corruption se répand dans toute la société. Mais on est encore loin du roman social.
Le lendemain, ils apportent des habits d’homme pour déguiser Manon, mais, comme dans une comédie : la culotte manque.
L’oubli de cette pièce nécessaire nous eût [...] apprêtés à rire si l’embarras où il nous mettait eût été moins sérieux.
Ils parviennent à s’enfuir, et Des Grieux constate alors la maigreur de Manon, mais sans voir la maltraitance que cela représente. L’Abbé Prévost dénonce la Pitié Salpêtrière : institution de Louis XIV qui réprime ce qui n’est bien souvent qu’un moyen de survie pour ces jeunes filles.
(Le jeune couple en cavale)
On assiste alors à des péripéties en cascade : leur cocher les abandonne, Lescaut est abattu. C’est l’héritage du roman picaresque, riche en rebondissements invraisemblables.
Des Grieux se demande : ces actions diverses sont-elles le fruit de la Providence ? Question qui est à la mode à l’époque où théologiens, philosophes et scientifiques interrogent la nécessité des liens de causalité.
De retour à Chaillot, Des Grieux retrouve Tiberge et M. de T. qui le rassurent : la police ne se préoccupe pas de les poursuivre.
(Fin du récit enchâssé)
Le chevalier des Grieux ayant employé plus d’une heure à ce récit, je le priai [...] de nous tenir compagnie à souper. [...] Il nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus intéressant dans la suite de son histoire…
Le goût de la transgression est-il pour quelque chose dans notre envie d’entendre la suite ? C’est une question que j’explore dans une dissertation en vidéo sur mon site : www.mediaclasse.fr
Deuxième partie
(L’épisode du prince d’Italie)
Le jeune couple vit très heureux à Chaillot, avec les 100 pistoles de Tiberge. Mais un jour, le valet rapporte à Des Grieux que Manon échange des lettres avec un prince italien au bois de Boulogne.
Un matin, alors que Manon coiffe son amant, le fameux prince italien se présente à la porte. Manon traîne son amant par les cheveux.
— Voici l’homme que [...] j’ai juré d’aimer toute ma vie. [...] Tous les princes d’Italie ne valent pas un des cheveux que je tiens.
Dès que le prince est parti, elle dit en riant qu’elle avait prémédité cette scène.
Elle n’avait pu résister à son imagination ; [...] et elle s’était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan, sans m’en avoir fait naître le moindre soupçon.
L’abbé Prévost a ajouté cet épisode en 1753 pour étoffer le personnage de Manon : amoureuse, ce n’est pas l’appât du gain qui la guide, mais le plaisir de jouer une scène de comédie.
(Le fils de M. de G. M.)
Un soir, M. de T. leur présente un de ses amis : il s’agit du fils de M. de G. M. ; mais il leur assure que le fils est différent du père. Le jeune G. M. se montre humble en effet et leur présente des excuses.
Mais bientôt, il tombe amoureux de Manon. M. de T. prévient Des Grieux qui décide d’en parler à Manon. Celle-ci a alors une idée :
— G. M. est le fils de notre plus cruel ennemi ; il faut nous venger du père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux [...] accepter ses présents, et me moquer de lui.
Ils invitent alors le jeune G. M. à dîner : scène comique où chacun pense tromper l’autre. Dès que Des Grieux s’éloigne, le jeune M. de G. M. fait miroiter des cadeaux considérables à Manon…
Après le repas, Manon rassure son amant : non, elle n'a pas l’intention de l'abandonner pour le jeune M. de G. M. Et elle parodie les vers d’Iphigénie de Racine :
Moi ! je pourrais souffrir un visage odieux,
Qui rappelle toujours l’Hôpital à mes yeux ?
Iphigénie, fille du roi Agamemnon, sacrifiée pour que la flotte grecque puisse naviguer vers Troie. Malgré l'ambiguïté de cette citation, Manon ne sera-t-elle pas aussi sacrifiée ?
(Un plan voué à l’échec)
Voilà leur plan : Manon recevra les présents de G. M., puis elle l’amènera au théâtre, à la Comédie, où elle profitera de l’entracte pour rejoindre Des Grieux dans un fiacre rue Saint-André-des-Arcs.
Mais à l’heure dite une étrangère porte une lettre de Manon : elle a décidé de prolonger son séjour chez le jeune M. G. M., et lui envoie une des plus jolies filles de Paris pour le consoler. Des Grieux se désespère…
M. de T. retient le jeune M. de G. M. pendant que Des Grieux rend visite à Manon. Il la trouve occupée à lire (détail souvent été relevé par la critique : Manon a une vie intellectuelle et culturelle cachée).
— Inconstante Manon, [...] où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ?
Manon ne voit pas vraiment le mal, pour elle la prostitution est un ressource comme une autre :
— J’ai fait réflexion que ce serait dommage de nous priver d’une [telle] fortune.
— Et la nuit, avec qui l’auriez-vous passée ? Elle me répondit par des mais et des si. [...] Elle pèche sans malice, me disais-je ; [...] légère et imprudente, mais droite et sincère.
(Une vengeance ratée)
Le même schéma se répète : trahison de Manon, aide d’un ami, fuite… Mais cette fois, M. de T. les incite en plus à se venger :
Il lui semblait que je ne pouvais mieux me venger de mon rival qu’en [...] couchant, cette nuit même dans le lit qu’il espérait occuper avec ma maîtresse.
Mais le plan échoue, le vieux M. de G.M. envoie des gardes du corps, Manon et Des Grieux sont faits prisonniers.
Ces malversations et affrontements sont rapportés avec un style classique : clair, rapide, et avec un certain souci de bienséance. On est loin des détails cruels de Sade par exemple, qui admire de ce roman :
Que de philosophie à avoir fait ressortir cet intérêt d’une fille perdue ; [...] cet ouvrage a des droits au titre de notre roman favori.
Marquis de Sade, Idées sur les romans, 1878.
(Des Grieux et Manon au Petit-Châtelet)
Des Grieux et Manon sont conduits au Petit-Châtelet et enfermés dans des cellules séparées. Le père de Des Grieux rend visite à son fils :
— Qu’un père est malheureux, lorsque, après n’avoir rien épargné pour faire [de son fils] un honnête homme, il n’y trouve, à la fin, qu’un fripon qui le déshonore !
Des Grieux reconnaît ses fautes, mais il exagère le rôle de la passion, et cite des exemples trop nombreux pour ne pas être satiriques !
Une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non plus qu’un peu d’adresse à s’attirer la fortune du jeu.
Le père parvient à convaincre le vieux G.M. de faire sortir des Grieux du Petit-Châtelet, par contre, Manon sera envoyée aux Amériques… Des Grieux s’insurge, sans réaliser que son destin sera très différent de ce qu’il annonce.
— Ma mort [...] vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père.
— J’aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans honneur.
(Le départ aux Amériques)
Pour arrêter le convoi qui déporte Manon, Des Grieux recrute des soldats mais ceux-là s’enfuient au dernier moment. Des Grieux, en est réduit à payer les archers pour pouvoir parler avec Manon : À Pacy, M. de Renoncour lui donne 4 Louis, ce qui lui permet de partir avec elle :
J’avais perdu, [...] tout ce que le reste des hommes estime ; mais j’étais maître du cœur de Manon [...]. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m’importait-il ?
Laissant croire au capitaine qu’ils sont mariés et tous les deux nobles, celui-ci les prend sous sa protection.
(Au Nouvel Orléans)
Les voici au Nouvel Orléans (au masculin à l’époque) en Louisiane. Les colonies, en marge de la métropole, reproduisent pourtant un ordre social écrasant. Le gouverneur, ayant parlé avec le capitaine, les traite comme un couple de qualité. Son neveu, Synnelet, tombe amoureux de Manon, mais la croyant mariée, il cache ses sentiments.
Dans leur cabane, ils vivent une vie simple, vertueuse. L’Abbé Prévost nous laisse imaginer un instant une petite société qui tient de l’utopie. Des Grieux prend un petit emploi, Manon reconsidère son passé :
— J’ai été légère et volage, et même en vous aimant éperdument, [...] je n’étais qu’une ingrate. Vous ne sauriez croire combien je suis changée.
Au XIXe siècle, L’Opéra de Massenet, insiste sur le parcours de rédemption de Manon Lescaut.
(Le projet de mariage)
Manon et Des Grieux pensent enfin pouvoir se marier. Mais bientôt, le gouverneur leur envoie l’aumônier.
Manon ayant été envoyée de France pour la colonie, c’était [au gouverneur de] disposer d’elle ; [...] qu’ayant appris [...] qu’elle n’était point mariée, il jugeait à propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux.
Des Grieux essaye de convaincre le gouverneur, en vain. Il croise alors Synnelet, le ton monte, ils se battent en duel et il le laisse pour mort, Des Grieux décide de fuir avec Manon vers la colonie anglaise la plus proche.
(La fuite dans le désert)
Le désert qui entoure la colonie en fait bien une nouvelle prison. La nuit tombe, les mains de Manon sont froides.
Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait. [...]
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni.
La mort de Manon, soudaine et sans éclat, a quelque chose de symbolique : Des Grieux, libéré de sa passion et resté seul face à ses choix, essaye d’y voir un châtiment divin.
En fait de divin, Manon, que rend plus éblouissante l'aveuglement du chevalier [...], reste condamnée au silence par le narrateur qui [...] la met à mort.
René Démoris, Le Silence de Manon, 1995.
La catharsis, normalement, c’est là le but de la tragédie : purger le spectateur de ses passions. Mais est-ce vraiment possible ici, alors que Des Grieux ne subit jamais les conséquences de ses erreurs ?
De retour à la colonie, un procès est instruit sur la mort de Manon. Synnelet lui-même demande la grâce de Des Grieux, qui est innocenté.
(Retour en France)
Le navire de Tiberge, détourné par des corsaires [...] symbolise peut-être les détours mêmes de la vertu ! Il retrouve enfin son ami.
Je lui appris tout ce qui m’était arrivé depuis mon départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne s’attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu’il avait jetées autrefois dans mon cœur commençaient à produire des fruits.
Les deux amis retournent alors en France, où Des Grieux apprend, par son frère aîné, que son père est mort. En allant à l’enterrement, ils font une halte au Lion d’Or, dernière étape de leur voyage.
Des Grieux saura-t-il tirer une leçon de sa propre histoire ? Chevalier, probablement dans l’Ordre de Malte, on devine qu’il reprend sa vie où il l’avait laissée avant Manon… Mais peut-être qu'il n'en tirera que la gloire d'avoir vécu une passion exceptionnelle.
Dans tous les récits fictifs [de l'Abbé Prévost] on distinguera toujours un angle mort : le narrateur peut tout dire, sauf la visée profonde qui était la sienne, et qui demeure présente dans le récit. Des Grieux reste soumis à [sa] passion, à moins qu'il n'ait cherché très tôt à s'en glorifier et à en faire le roman.
Jean Sgard, Labyrinthes de la mémoire, 1963.
Paul Avril, La mort de Manon Lescaut, 1880.