Couverture du livre Le Menteur de Corneille

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Couverture pour Le Menteur

Corneille, Le Menteur, 1644.
Acte I scĂšne 5
Explication linéaire



Extrait étudié



ALCIPPE
Vous en riez ?

DORANTE
Je ris de vous avoir étonné
d’un divertissement que je me suis donnĂ©.

ALCIPPE
Vous ?

DORANTE
Moi- mĂȘme.

ALCIPPE
Et dĂ©jĂ  vous avez fait maĂźtresse ?

DORANTE
Si je n’en avais fait, j’aurais bien peu d’adresse,
Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour:
De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
Ainsi


CLITON à Dorante, à l’oreille
Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites

DORANTE
Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir


CLITON
J'enrage de me taire et d’entendre mentir !

PHILISTE, Ă  Alcippe, tout bas.
Voyez qu’heureusement dans cette rencontre
Votre rival lui-mĂȘme Ă  vous-mĂȘme se montre.

DORANTE, revenant Ă  eux.
Comme Ă  mes chers amis je vous veux tout conter.
J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenaient quatre choeurs de musique,
Capables de charmer le plus mélancolique.
Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ;
Des flĂ»tes, au troisiĂšme ; au dernier, des hautbois,
Qui tour Ă  tour dans l'air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquiÚme était grand, tapissé tout exprÚs
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin :
LĂ  je menai l'objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitĂŽt servie.
Je ne vous dirai point les diffĂ©rents apprĂȘts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu'on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
RĂ©pondaient aux accents de nos quatre concerts.
AprÚs qu'on eut mangé, mille et mille fusées,
S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d'oĂč tant de serpenteaux
D'un déluge de flamme attaquÚrent les eaux,
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.
AprĂšs ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S'il eût pris notre avis, sa lumiÚre importune
N'eĂ»t pas troublĂ© sitĂŽt ma petite fortune ;
Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.


Introduction



Accroche


‱ En 1644, Corneille, dramaturge connu notamment pour Le Cid (1637) et des tragĂ©dies, revient Ă  la comĂ©die de ses dĂ©buts avec Le Menteur.
‱ Le Menteur est la piĂšce la plus jouĂ©e de Corneille : en ajustant Ă  la comĂ©die sociale le thĂšme du theatrum mundi dĂ©veloppĂ© dans L’Illusion Comique en 1736, il offre un divertissement dont la finesse se distingue des comĂ©dies de l’époque.
‱ Le public se presse : il veut avant tout s’amuser ! Dans son « Ă‰pĂźtre Â» adressĂ©e Ă  son public, Corneille Ă©crit :
Les français [
] aprĂšs tant de poĂšmes graves [
] m’ont demandĂ© quelque chose de plus enjouĂ© qui ne servĂźt qu’à les divertir.
Corneille, Épütre du Menteur, 1644.

Situation


‱ Dans cet extrait de l’Acte I, scĂšne 5, Dorante, notre menteur, aprĂšs s’ĂȘtre fait passer pour un sĂ©duisant guerrier auprĂšs de Clarice, s’apprĂȘte Ă  faire un second mensonge.
‱ Alcippe et Philinte parlent d’une fĂȘte somptueuse : Dorante ne rĂ©siste pas au plaisir de s’en attribuer le mĂ©rite : il se lance dans un rĂ©cit Ă©blouissant.
‱ Ce passage relĂšve de ce qu’on appelle « le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre Â» : Dorante est tour Ă  tour acteur et metteur en scĂšne.

Problématique


Comment cet exemple d’un mensonge de Dorante illustre-t-il le pouvoir des mots, prĂ©parant dĂ©jĂ  des rebondissements extraordinaires ?

Mouvements de l'explication linéaire


Le dialogue, puis la longue tirade mensongĂšre de Dorante structurent ce passage :
1) Dans notre extrait, Dorante ment en adoptant un rĂŽle « Ă  la mode Â» mais risquĂ© : celui du galant.
2) Ensuite, il ne peut rĂ©sister au plaisir de la mise en scĂšne : il dĂ©crit sa « collation Â» avec toujours plus de dĂ©tails, jusqu’à l’extravagance.
3) Enfin, il en vient Ă  utiliser le pouvoir des mots pour crĂ©er l’illusion d’ un spectacle baroque grandiose !

Premier mouvement :
Le rÎle du parfait galant, un jeu risqué.



ALCIPPE
Vous en riez ?

DORANTE
Je ris de vous avoir étonné
d’un divertissement que je me suis donnĂ©.

ALCIPPE
Vous ?

DORANTE
Moi-mĂȘme.

ALCIPPE
Et dĂ©jĂ  vous avez fait maĂźtresse ?

DORANTE
Si je n’en avais fait, j’aurais bien peu d’adresse,
Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
Ainsi


CLITON à Dorante, à l’oreille
Vous ne savez, Monsieur, ce que
vous dites

DORANTE
Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir


CLITON
J'enrage de me taire et d’entendre mentir !

PHILISTE, Ă  Alcippe, tout bas.
Voyez qu’heureusement dans cette rencontre
Votre rival lui-mĂȘme Ă  vous-mĂȘme se montre.


Dorante se met en scÚne comme au théùtre


‱ Cette « collation Â» est dĂ©jĂ  un sujet thĂ©Ăątral : dĂźner scĂ©narisĂ© qu’un galant offre en cadeau Ă  une femme.
‱ L’utilisation du mot « divertissement Â» traduit la mise en abyme du thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre.
‱ Dorante joue un rĂŽle, et met Alcippe en position de spectateur : « Vous riez ? Â» l’interrogation directe montre qu’il est «  piquĂ© Â» par le rire que Dorante surjoue.
‱ Dorante joue avec Alcippe : « Je ris de vous avoir Ă©tonnĂ© Â». L’adjectif « Ă©tonnĂ© Â» est plus fort au XVIIe. Il signifie « frappĂ© de stupeur Â» (foudroyĂ©), la rĂ©action d’Alcippe est vive !
⇹ Dorante veut surtout se mettre en avant.

Dorante s’approprie le düner et se met en avant


‱ Dorante se vante : « un divertissement que je me suis donnĂ© Â» le pronom rĂ©flĂ©chi souligne qu’il s’approprie le dĂźner.
‱ Il fanfaronne : le pronom « je Â» est le sujet de la plupart de ses phrases. Les pronoms toniques « Moi-mĂȘme Â» et le prĂ©sentatif « Moi qui Â» soulignent sa vantardise.
‱ Tout cela est fait aussi pour attiser la curiositĂ© d’Alcippe qui pose des questions : « Vous ? / Moi-mĂȘme ! / et dĂ©jĂ  vous avez fait maĂźtresse ? Â» c’est une stichomythie (Ă©change de rĂ©pliques rapides d’un vers Ă  l’autre).
⇹ Dorante prend le rĂŽle d’un homme flamboyant, qui impressionne son auditoire et sĂ©duit les dames.

Dorante exagÚre son pouvoir de séduction


‱ Dorante crĂ©e d’abord une atmosphĂšre mystĂ©rieuse avec des mots habiles : « je sors fort peu souvent le jour Â» est une litote (double nĂ©gation qui signifie ici : « je sors surtout la nuit Â»)
‱ Il s’entoure de mystĂšre avec l’adverbe de maniĂšre « incognito, je rends quelques visites Â» : l’article « quelques Â» est indĂ©fini.
‱ Dorante joue un rĂŽle : « Si je n’en avais fait, j’aurais bien peu d’adresse
 Â» le conditionnel affirme son pouvoir de sĂ©duction.
‱ ArrivĂ© le matin mĂȘme, il dĂ©clare « Moi qui depuis un mois suis ici de retour Â» le mensonge est tout de mĂȘme risquĂ©.
‱ Dorante ne compte pas s’arrĂȘter en si bonne voie « Ainsi
 Â» l’adverbe est suivi de points de suspension.
⇹ Dorante, manie habilement les mots, il s’invente une identitĂ© flatteuse, mais en prenant dĂ©jĂ  des risques.

Les mises en garde de Cliton


‱ Cliton perçoit le mensonge de Dorante et cherche Ă  l’avertir : « Ă  Dorante, Ă  l’oreille Â» est une didascalie adressĂ©e au public.
‱ Ces apartĂ©s jouent sur la double Ă©nonciation : (le spectateur entend ce que Philiste et Alcippe n'entendent pas).
‱ Le comique de situation a aussi une fonction indicative : « Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites Â» la nĂ©gation prĂ©vient Dorante qu’il sort de la rĂ©alitĂ©.
‱ Dorante s’agace : « Tais-toi, si jamais plus tu me viens avertir
 Â» l’impĂ©ratif est tranchant, l’hypothĂšse est menaçante.
‱ Loin d'ĂȘtre le valet bouffon des farces d’autrefois, Cliton est inspirĂ© du gracioso de la comĂ©die espagnole (plus lucide).
‱ Cliton rumine son impuissance : « J’enrage de me taire et d’entendre mentir Â» en apartĂ©, les assonances nasales et les allitĂ©rations en t miment le ronchonnement.
⇹ Cliton est souvent le double comique du spectateur.

Le mensonge de Dorante provoque le second quiproquo


‱ Philiste, trĂšs fin, avertit son ami : « Ă  Alcippe, tout bas Â». La didascalie annonce l’apartĂ© : Dorante est visĂ© par cette confidence qui va crĂ©er un nouveau conflit.
‱ Philiste redoute que sa promise Clarice soit justement celle que Dorante a invitĂ© : « Votre rival Â» le possessif montre qu’ils soupçonnent une infidĂ©litĂ© de Clarice.
‱ Ils pensent que Dorante vient de se trahir : « heureusement Â» l’adverbe indique que Alcippe va tenter de contrecarrer Dorante.
‱ Nous allons vers une confrontation inĂ©vitable « Votre rival lui-mĂȘme // Ă  vous mĂȘme se montre Â» l’alexandrin est construit en miroir (chiasme) qui illustre l’opposition.
⇹ Le mensonge de Dorante est un outil dramatique qui va mener à un duel et sert de moteur à l’intrigue.

Transition


Dans cette sociĂ©tĂ© galante du «  paraĂźtre Â», Dorante veut exister — quitte Ă  s’inventer — mais cela produit des effets de sens imprĂ©vus, qu’il devra rĂ©soudre par la suite.

DeuxiĂšme mouvement :
Le plaisir d’une mise en scùne imaginaire.



DORANTE, revenant Ă  eux.
Comme Ă  mes chers amis je vous veux tout conter.
J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenaient quatre choeurs de musique,r
Capables de charmer le plus mélancolique.
Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ;
Des flĂ»tes, au troisiĂšme ; au dernier, des hautbois,
Qui tour Ă  tour dans l'air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
Le cinquiÚme était grand, tapissé tout exprÚs
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange.
Je fis de ce bateau la salle du festin :
LĂ  je menai l'objet qui fait seul mon destin ;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitĂŽt servie.


Dorante invente une scĂšne qui tient du conte


‱ Dorante ne peut plus s’arrĂȘter, « revenant Ă  eux Â» : la didascalie montre qu’il va donner une suite au rĂ©cit interrompu par Cliton.
‱ Il les apostrophe « mes chers amis Â» pour reprendre leur attention.
‱ Il leur promet de « Tout conter Â» : par polysĂ©mie, le verbe de parole nous laisse deviner qu’il se lance dans un vĂ©ritable conte.
‱ Il est vraiment le maĂźtre de l'Ă©vĂ©nement : « J’avais pris cinq bateaux
 Â» le plus-que-parfait revient sur l’organisation.
‱ Il montre un souci de perfection « pour mieux tout ajuster 
 tout exprĂšs Â» sont des CC de but et de maniĂšre.
‱ Le mensonge est Ă©voquĂ© indirectement « pour mieux tout ajuster Â» ce pronom indĂ©fini « tout Â» peut aussi dĂ©signer son discours, qu’il ajuste au moment oĂč il parle.
⇹ Les deux amis vont-ils croire Ă  ce mensonge ?

Dorante crée une ambiance foisonnante


‱ Dorante improvise une description Ă  l’imparfait « contenaient, poussaient Â» la scĂšne est saisissante et animĂ©e (hypotypose).
‱ Les quantitĂ©s sont impressionnantes « cinq bateaux, quatre chƓurs Â» ces adjectif numĂ©raux cardinaux laissent place ensuite Ă  une Ă©numĂ©ration « le premier, le deuxiĂšme Â» (ordinaux).
‱ Les instruments sont toujours plus variĂ©s, d’abord avec un parallĂ©lisme « Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix Â» ensuite avec un chiasme « Des flĂ»tes, au troisiĂšme ; au dernier, des hautbois Â».
‱ Il exagĂšre la beautĂ© de la musique « capable de charmer les plus mĂ©lancoliques Â» (comparatif relatif de supĂ©rioritĂ©).
‱ Il rapporte les Ă©loges « on pouvait nommer les douceurs infinies Â» avec l’adjectif pluriel « infinies Â» (hyperbolique).
⇹ Le langage vient enrichir à loisir cet univers imaginaire.

Dorante fait aussi appel à la sensorialité


‱ Le discours prend une ampleur rare « J’avais pris cinq bateaux 
 douceurs infinies Â» cette phrase complexe sur 7 vers suit une logique d’accumulation, accentuĂ©e par la parataxe (absence de mots de liaison) et les propositions relatives emboĂźtĂ©es.
‱ Il mobilise d’abord l’ouĂŻe et la vue, avec les instruments : « violons, luths, flĂ»tes, hautbois Â» et les « voix Â» (synecdoque pour les musiciens et chanteurs).
‱ La fluiditĂ© de l’eau et le son des instruments sont reprĂ©sentĂ©s par l’allitĂ©ration en L « violons, luth, flĂ»te Â» qui riment ensemble.
‱ La description sollicite ensuite le toucher « conserver le frais Â», puis l'odorat « jasmin, orange Â» et le goĂ»t « festin, collation, apprĂȘts, mets, dĂ©lices Â» champ lexical du raffinement.
‱ Le concert se prolonge en continu, car les instruments jouent « tour Ă  tour Â» (CC de maniĂšre).
⇹ Dorante met en place un dĂ©cor saturĂ© d’images et de sensations.

Le mélange des registres romanesques


‱ Le lexique rappelle la pastorale « les rameaux enlacĂ©s Â», le « doux mĂ©lange des bouquets Â» suggĂšrent un cadre idyllique.
‱ La richesse du conte oriental est marquĂ©e par le groupe ternaire : « jasmin, grenade, orang Â».
‱ Dorante s’inspire aussi de la littĂ©rature prĂ©cieuse, friande de pĂ©riphrases : « l’objet qui fait mon destin Â» dĂ©signe l’invitĂ©e.
‱ Les autres femmes prĂ©sentes sont aussi dĂ©signĂ©es indirectement « cinq autres beautĂ©s Â».
‱ Dorante s’affirme toujours plus par le mensonge : « Je fis 
 je menai
 Â» la premiĂšre personne est en premiĂšre position.
‱ AprĂšs une longue prĂ©paration des auditeurs, l’alexandrin « Et la collation fut aussitĂŽt servie Â» au passĂ© simple marque l’aboutissement de l’action : le dĂźner.
⇹ Ce langage suggestif montre que Dorante est pĂ©tri d’une culture romanesque qui l’a fait rĂȘver.

Transition


ArrivĂ© Ă  ce point, le spectateur se demande jusqu’oĂč Dorante va aller
 Peut-il s’interrompre ? Son imagination n’appelle-t-elle pas un « coup de thĂ©Ăątre Â» plus Ă©blouissant encore ?

TroisiĂšme mouvement :
L’illusion grandiose du spectacle baroque



Je ne vous dirai point les diffĂ©rents apprĂȘts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu'on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
RĂ©pondaient aux accents de nos quatre concerts.
AprÚs qu'on eut mangé, mille et mille fusées,
S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d'oĂč tant de serpenteaux
D'un déluge de flamme attaquÚrent les eaux,
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.
AprĂšs ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S'il eût pris notre avis, sa lumiÚre importune
N'eĂ»t pas troublĂ© sitĂŽt ma petite fortune ;
Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.



Une esthétique baroque


‱ Cette troisiĂšme partie va nous permettre de comprendre les caractĂ©ristiques de l’esthĂ©tique baroque. Les fĂȘtes baroques organisĂ©es dans les cours d’Espagne sont le modĂšle dont s’inspire Corneille.
‱ L’esthĂ©tique baroque aime le dĂ©ploiement de moyens au service de l'illusion : les machineries. Les artifices du langage chez Dorante y font penser.
⇹ N’hĂ©sitez pas Ă  consulter ma vidĂ©o d’Histoire LittĂ©raire sur le mouvement baroque.

Une langue baroque qui tend vers la démesure


‱ Lorsque Dorante dit « Je ne vous dirai point le nom 
 le rang Â», c’est une prĂ©tĂ©rition (affirmer qu’on ne va pas dire ce qu’on dit tout de mĂȘme).
‱ Ainsi, Dorante laisse l’auditeur imaginer la profusion de victuailles par les adjectifs indĂ©finis « chaque plat, chaque met Â».
‱ Il nous invite Ă  visualiser la scĂšne avec le futur simple : « vous saurez seulement
 Â» et une pĂ©riphrase «  ce lieu de dĂ©lices Â».
‱ Les invitĂ©s de la fĂȘte n’ont pas d’identitĂ© prĂ©cise : « on servĂźt, on fit, on eut mangĂ© Â» le pronom « on Â» est gĂ©nĂ©ralisant.
‱ La profusion est toujours prĂ©sente : « douze plats, six services, quatre concerts Â» « tant de serpenteaux Â» mais les chiffres sont irrĂ©guliers et l’hyperbole va culminer avec «  mille et mille Â».
⇹ Nous passons de la description Ă  la vision, Ă  l’illusion qui « hypnotise Â» le spectateur.

Le feu d’artifice, conflit des Ă©lĂ©ments


‱ Un coup de thĂ©Ăątre se produit : « AprĂšs qu’on eut mangĂ© Â» le marqueur temporel annonce le basculement dans un univers onirique du feu d’artifice.
‱ Le feu d’artifice se dĂ©roule en temps rĂ©el « s’élançant vers les cieux
 firent un nouveau jour
 Â» la phrase descriptive est longue, le participe prĂ©sent l’inscrit dans la durĂ©e.
‱ Le jaillissement du feu avec les « mille et mille fusĂ©es Â» qui « droites ou croisĂ©es Â» forment un « dĂ©luge de flamme Â» atteint une dimension cosmique.
‱ Le combat de l’eau et du feu, soulignĂ© par les antithĂšses « flammes [...] eaux Â», « ciel [...] terre Â» est caractĂ©ristique du goĂ»t baroque pour le contraste.
‱ Le ton devient mĂȘme Ă©pique « attaquĂšrent 
 guerre Â» les rimes sont internes et le champ lexical est guerrier.
‱ La fĂȘte rivalise avec la crĂ©ation de Dieu : « crĂ©Ăšrent un nouveau jour Â» et touche Ă  la mythologie.
⇹ L’évocation du feu d’artifice marque l’apothĂ©ose du spectacle.

La parole s’épuise et arrive la fin du spectacle


‱ La fĂȘte se termine « AprĂšs ce passe-temps on dansa jusqu'au jour Â» comme l’indique le connecteur temporel « AprĂšs Â» et le terme « passe temps Â» lĂ©gĂšrement dĂ©prĂ©ciatif.
‱ Le rĂȘve se dĂ©grade : « on dansa jusqu’au jour Â» dĂ©signe la fin d’une fĂȘte banale.
‱ Le soleil marque la fin de la fĂȘte, n’étant pas « d’humeur Â» Ă  suivre « notre avis Â» : le narrateur metteur en scĂšne ne peut pas lutter contre le soleil.
‱ Le soleil personnifiĂ© prend le rĂŽle de metteur en scĂšne, et donne le signal de la fin de la fĂȘte : « Il sĂ©para la troupe et finit nos plaisirs. Â»
‱ Le monde est un thĂ©Ăątre : le mot « troupe Â», polysĂ©mique dĂ©signe peut dĂ©signer des convives, mais aussi des acteurs.
⇹ Cette tirade offre surtout au spectateur un moment d’illusion oĂč le mensonge mĂ©tamorphose la rĂ©alitĂ©. On peut imaginer une mise en scĂšne oĂč Dorante est exaltĂ© !

Conclusion



Bilan


‱ Dans cet extrait nous assistons au deuxiĂšme mensonge de Dorante. Le jeune homme adopte un rĂŽle risquĂ©, celui du parfait galant, organisateur d’une fĂȘte somptueuse.
‱ Mais Dorante ne peut rĂ©sister Ă  mettre en scĂšne, avec toujours plus de dĂ©tails. Cela permet au passage Ă  Corneille de dĂ©noncer une sociĂ©tĂ© d’apparence.
‱ Le talent de comĂ©dien de Dorante lui permet de construire l’illusion d’un spectacle baroque qui touche aux limites de la vraisemblance. Dans cette mise en scĂšne verbale, il sublime la rĂ©alitĂ© par la force poĂ©tique du langage.

Ouverture


‱ La fĂȘte imaginaire du Menteur, inspirĂ©e des fĂȘtes espagnoles, anticipe le perfectionnement des spectacles pyrotechniques et notamment la grande fĂȘte pour l’avĂšnement du roi Soleil, « Les plaisirs de l’üle enchantĂ©e Â», premiĂšre fĂȘte donnĂ©e Ă  Versailles en 1664 par le jeune Louis XIV.




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Louis de Caullery, Vue imaginaire de Venise avec le Bucentaure, vers 1620.

⇹ CORNEILLE 𝘓𝘩 đ˜”đ˜Šđ˜Żđ˜”đ˜Šđ˜¶đ˜ł đŸ’Œ Acte I scĂšne 5 (extrait Ă©tudiĂ© PDF tĂ©lĂ©chargeable)

⇹ * CORNEILLE 𝘓𝘩 đ˜”đ˜Šđ˜Żđ˜”đ˜Šđ˜¶đ˜ł 🔎 (I.5) La fĂȘte sur l'eau (explication linĂ©aire PDF tĂ©lĂ©chargeable) *

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