Ponge, La rage de l’expression
3 citations décryptées
À quoi ressemblerait une poésie qui nous ferait entrer dans l’atelier du poète ? C’est ce que nous allons voir tout de suite avec 3 citations de Francis Ponge.
Première citation :
Berges de la Loire
Que mon travail soit celui d’une rectification continuelle de mon expression (sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l’objet brut.
Ainsi, écrivant sur la Loire d’un endroit des berges de ce fleuve, devrai-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit.
Dans la première phrase, Francis Ponge décrit une méthode, « que mon travail soit… ». Dans la deuxième phrase, il illustre cette méthode par la pratique « Ainsi, écrivant sur la Loire, devrai-je y plonger… ». Le subjonctif et le futur ont bien une valeur injonctive.
Vous connaissez les deux vers « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage, // vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage » ce sont les conseils du très classique Boileau. Comme lui, Ponge préconise un travail acharné « une rectification continuelle de mon expression ».
Mais Ponge nous montre, non seulement le résultat, mais aussi les brouillons, les « rectifications » : notamment entre parenthèses. C’est une épanorthose (quand on se reprend à l’écrit pour préciser ou nuancer sa pensée).
La deuxième phrase vient donc illustrer par la pratique cette idées « Ainsi, en écrivant sur la Loire, devrais-je y replonger sans cesse mon regard ».
Ponge fait alors de la poésie pour dire sa méthode poétique : métaphoriquement, son « regard et son esprit » non seulement quittent « les berges » de la Loire, mais ils y plongent et « replongent ».
Ponge va procéder de la même manière pour les fleurs, le mimosa, l'œillet… Mais aussi pour des sujets plus difficiles à saisir, comme la guêpe ou l’oiseau…
Deuxième citation :
Notes prises pour un oiseau
Le mot OISEAU : il contient toutes les voyelles. Très bien, j’approuve. Mais à la place de l’s, comme seule consonne, j’aurais préféré l’L de l’aile : OILEAU ou le V du bréchet, le V des ailes déployées, le V d’avis : OIVEAU.
Dans cette deuxième citation, Francis Ponge semble vouloir réinventer le mot « oiseau », qu’il réécrit plusieurs fois en majuscules, comme pour mieux approcher de l’objet même.
D’abord, pour une raison mystérieuse, Ponge « approuve » la présence de « toutes les voyelles ». Il leur trouve peut-être quelque chose d’aérien, sans friction…
Mais il nous révèle ce qui le gène, avec l’opposition : « Mais à la place de l’s » : la consonne ne lui convient pas. Il fait alors deux propositions : le L et le V, en donnant plusieurs arguments.
L’argument est d’abord sonore : dans la lettre L on entend le mot « aile ». Mais l’aspect visuel des lettres est important aussi : le V ressemble au bréchet, un os de la cage thoracique des oiseaux.
Le V ressemble aussi à des « ailes déployées » comme dans un véritable pictogramme (la chose est désignée par un dessin). On peut penser aux calligrammes d’Apollinaire : poèmes-dessins…
Troisième argument, ici en faveur de la lettre V : l’étymologie. Ponge rappelle que le mot « avis » signifie oiseau en latin.
À quel point le poète veut-il révolutionner le langage ? Il semble surtout regretter de ne pas pouvoir le faire vraiment : « J’aurais préféré » le conditionnel passé révèle une tentative esthétique, méritante, mais désespérée…
Troisième citation :
Le Carnet de Bois de Pins
Il s’agit (…) au coin de ce bois, bien moins de la naissance d’un poème que d’une tentative (bien loin d’être réussie) d’assassinat d’un poème par son objet.
Dans notre troisième citation, Ponge remet en question l’idée même d’écrire des « poèmes » : en effet le poème est, dans cette métaphore « assassinée par son objet ». Mais qu’est-ce que Ponge entend par cette étrange violence ?
Dans sa définition habituelle, « l’assassinat », c’est plus qu’un meurtre : il y a préméditation. Le texte est longuement planifié, pour éviter de tomber dans ce qu’il appelle le ronron poétique, le lyrisme du poète qui se lamente.
Dans l’esprit de Ponge, voilà « la rage de l’expression » : le fait de vouloir à tout prix dire l’objet, tout l’objet et rien que l’objet, ça tue le lyrisme, le point de vue subjectif et émotionnel du poète.
Mais cette démarche reste une « tentative » : malgré tous ces efforts, l’objet reste insaisissable, la dimension poétique du texte s’impose malgré la démarche paradoxale qui consiste à la tuer.
Voilà pourquoi Ponge nous invite dans l’atelier du poète : assister à ces essais, ces efforts littéraires, cela a une valeur, cela nous invite à regarder les objets, avec un regard absolument nouveau, tel que la poésie ne nous les a jamais montrés.
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