Résumé-analyse de la pièce
Juste la fin du monde
de Jean-Luc Lagarce
Louis, le personnage principal de Juste la fin du monde n’est pas Phèdre, ni Oedipe, et pourtant, il joue au Héros tragique. Dès le titre, son destin est à la fois exagéré et atténué : quelle est cette apocalypse annoncée de manière si étrange ? Ce titre mériterait d’ailleurs une vidéo entière, où on pourrait s’amuser à y trouver, mettons, 12 figures de style…
Ce qu’on retient surtout pour l’instant, c’est que la tragédie est bien présente dès le titre, mais de manière ironique, décalée, paradoxale. On va donc tout de suite revenir sur cette notion de tragédie : c’est un peu théorique, mais vous allez voir, ça vaut le coup !
Le Héros tragique est toujours à la fois un peu coupable et un peu innocent. Certes, écrasé par un destin qui le dépasse, mais aussi toujours un peu responsable de ses aveuglements.
Alors c’est vrai, ces notions datent de la Poétique d’Aristote mais elles continuent de nous toucher aujourd’hui : le Héros, victime de son destin fatal, suscite la terreur et la pitié, et produit la catharsis : la purgation de nos passions.
Et c’est là que s’ajoute l’ironie de Lagarce : on va voir qu’il reprend ces mécanismes de la tragédie, pour affûter notre esprit critique : nous sommes invités à douter des personnages, pour mieux les juger et soupeser leur âme… Voilà le privilège du spectateur !
Et maintenant, prenons encore de la hauteur : et si le théâtre, feignant de nous divertir, était ce personnage jouant sa propre perte ?...
Lagarce avance cette idée dans le mémoire de philosophie qu’il écrit sur l’Histoire du théâtre, écoutez :
Il s’agit de refuser la convention et de fait, l’utilisation du théâtre comme simple divertissement [...]. Il s’agit [...] que le théâtre aille à sa perte : c’est là le seul théâtre possible.
Jean-Luc Lagarce, Théâtre et pouvoir en occident, Les Solitaires Intempestifs, 1980-2011.
Avant de commencer, je tenais à adresser tous mes remerciements aux Éditions des Solitaires Intempestifs qui ont rendu cette vidéo possible.
Pour incarner les personnages, plusieurs comédiens m’ont prêté leur voix :
Franck Tonnelier, fondateur d’une école de théâtre en ligne, ouverte à tous : L’Espace du Songe. Il incarne Louis.
Fanny Chevalier, disponible sur RS doublage, sera Suzanne.
Jérémie Hamon, qui joue par ailleurs dans la Compagnie Étincelle, prête sa voix à Antoine.
Jeannine Milange, propose ses lectures sur sa page facebook, et jouera le rôle de La Mère.
Natalia Fintzel publie régulièrement ses réalisations sur sa chaîne « Théâtre Histoire et Littérature ». Elle sera Catherine.
Prologue
Un personnage arrive sur scène, seul. On reconnaît le rôle introducteur du chœur antique, qui présente l’intrigue et les réactions attendues d’un public idéal : l’intérêt, l’empathie.
Mais comme pour nous inviter tout de suite à la méfiance, la tirade de ce personnage, très subjective, tient plus du journal intime que du discours explicatif d’un coryphée.
LOUIS. — Plus tard, l’année d’après
— J’allais mourir à mon tour — [...]
je décidai de retourner les voir, [...]
pour annoncer [...]
ma mort prochaine et irrémédiable.
Ce personnage aime brouiller les pistes ! Est-ce un revenant, est-il déjà mort ? On suppose qu’il est malade, mais ce n’est jamais dit dans la pièce. Les commentateurs rappellent souvent que Jean-Luc Lagarce est lui-même atteint du Sida en 1988, dont il mourra en 1995.
Mais attention, la pièce n’a rien d’autobiographique ! Je dirais même que ce personnage de Louis n’est malade que de sa posture tragique, de cette fatalité qu’il nous déclare d’emblée, comme pour mieux se définir à nos yeux. Peut-être, un malade imaginaire, un tragédien imaginaire…
« À mon tour » À qui Louis fait-il allusion ? À d’autres qui sont malades comme lui ? À son père qui est déjà mort ? Aux Héros de tragédie ? À tout être humain ? À Dieu lui-même ?
En tout cas, dès ce prologue, on découvre plusieurs niveaux de lecture : personnel, familial, théâtral, philosophique… Pour mieux les découvrir, j’ai réalisé pour vous une vidéo d’explication linéaire de ce passage, sur mon site.
Première partie
Scène 1
Louis arrive dans la maison familiale, il ne connaît pas encore Catherine, la femme de son frère Antoine, c’est sa petite sœur Suzanne, 23 ans, qui fait les présentations.
SUZANNE. — Tu lui serres la main ? [...]
On dirait des étrangers. [...]
Ne lui serre pas la main, embrasse-la. [...]
ANTOINE. — Suzanne, ils se voient pour la première fois !
Souvent chez Lagarce, les paroles sont ainsi dépassées par ce qui n’est pas dit : gestes, intonations. On devine Suzanne heureuse de retrouver son frère — Antoine plus réticent — et la Mère semble vouloir oublier toutes ces années d’absence.
LA MÈRE. — Ne me dites pas ça, ils ne se connaissent pas. [...]
Louis, tu ne connais pas Catherine ? [...]
ANTOINE. — Comment veux-tu ? Tu sais très bien.
Voilà l’un des thèmes principaux de notre pièce : l’intrigue familiale. Chacun à sa manière reproche à Louis son absence... Pour explorer l’implicite de ce passage, je vous propose une vidéo d’explication linéaire, sur mon site.
Scène 2
Catherine et Antoine ont deux enfants, une fille de 8 ans, et un garçon de 6 ans, qui ne sont pas là. Voilà un sujet de conversation parfait ! Mais Antoine interrompt sa femme :
ANTOINE. — Laisse ça, tu l'ennuies.
LOUIS. — Pourquoi est-ce que tu as dit ça ?
c’est méchant, pas méchant, non, c’est déplaisant.
Cela ne m’ennuie pas du tout, tout ça, mes filleuls, neveux.
Voyez comment Louis donne le mauvais rôle à son frère, par un reproche atténué : « méchant » devient « déplaisant ». C’est une figure courante chez Lagarce : l’épanorthose, reformuler pour gagner en exactitude.
Mais le premier jet reste révélateur ! Lagarce en parle notamment dans un très bel article qu’on trouve dans Du Luxe et de l’Impuissance, et où il confie ses secrets d’écriture :
Avec l'ordinateur, ont disparu le brouillon, la rature et le remords. [...] Ne reste, au bout du compte, à tort, que le dernier mot choisi.
Jean-Luc Lagarce, Du Luxe et de l'impuissance, « Comment j'écris », Les Solitaires intempestifs, 1995.
Ces hésitations, ces corrections qui envahissent le langage révèlent bien les crises que traversent les personnages. Quel rôle joue la parole dans les crises de la pièce ? Pour en savoir plus, je traite ce sujet de dissertation, pas à pas, sur mon site.
On apprend alors que le garçon de six ans s’appelle Louis, Catherine explique :
CATHERINE. — Il porte avant tout le prénom de votre père et fatalement, par déduction... Nous nous sommes dit ça, que nous l’appelions Louis, comme votre père, donc, comme vous, de fait.
ANTOINE. — Les rois de France.
On devine alors que ce prénom, qui est le prénom du père, symbolise une certaine responsabilité… Dans une dynastie comme celle des Bourbons (« les rois de France » comme le fait remarquer Antoine), le prénom Louis trace un destin…
Scène 3
C’est le premier tête-à-tête de la pièce : Louis se retrouve seul avec sa jeune sœur Suzanne. Elle lui parle des cartes postales qu’il envoie régulièrement :
SUZANNE. — Parfois, tu nous envoies des lettres, [...]
de petits mots, juste des petits mots [...]
comment est-ce qu’on dit ?
elliptiques.
Suzanne met le doigt sur quelque chose : ces cartes postales ne sont-elles pas des excuses qui lui évitent de demander de réelles nouvelles, et qui lui permettent de rester absent ? Chaque personnage a comme ça, des arrangements plus ou moins conscients. Pour creuser leur complexité, je reviens sur chacun des personnages, en détail, sur mon site.
Suzanne admire beaucoup son frère : il écrit, il prend l’avion… Elle a une voiture, mais c’est surtout pour conduire sa mère, et elle se résigne à rester là, aménageant l’étage qu’elle oppose étrangement au rez-de-chaussez, ici-bas.
SUZANNE. — C'est comme une sorte d'appartement. [...]
Mais ce n'est pas ma maison, [...]
il y a plus de confort qu'il n'y en a ici bas.
Ce métier d’écrivain qui éloigne Louis du reste de sa famille, fait qu’on peut le décrire comme un « transfuge de classe » : une notion de philosophie sociale, qui désigne un individu qui a changé radicalement de milieu social.
En tout cas, par sa profondeur et sa complexité, cette pièce se prête bien à un regard pluridisciplinaire moderne : quand la sociologie éclaire les dynamiques familiales et leurs répercussions psychologiques.
Scène 4
Les voilà à nouveau tous réunis. Par nostalgie, la mère raconte le passé, quand son mari était encore en vie. Elle s’adresse à Catherine, tandis qu’Antoine veut l’interrompre.
LA MÈRE. — Tous les dimanches, comme une tradition [...]
« qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente »
tous les dimanches, on allait se promener.
ANTOINE. — Maman ! [...] Elle connaît ça par cœur.
L’histoire de la mère est pleine d’indices concernant le passé. Et on devine finalement pourquoi Antoine n’aime pas entendre cette histoire : c’est un reproche caché.
LA MÈRE. — Après, [...] ces deux-là sont devenus trop grands, [...]
et nous seulement avec Suzanne,
cela ne valait plus la peine.
ANTOINE. — C’est notre faute.
SUZANNE. — Ou la mienne.
Scène 5
Dans ce monologue, Louis nous révèle une de ses pensées : la conviction que fatalement, on va cesser de l’aimer. Mais, et si c’était lui-même qui décourageait les autres de l’aimer ?…
LOUIS. — Ils renoncèrent à moi,
tous, d’une certaine manière [...]
parce que je les en décourage,
Cette absence d’amour dont je me plains [...]
toujours fut pour moi l’unique raison de mes lâchetés.
Il faut lire et relire ces monologues de Louis, parce qu’ils donnent accès à ses pensées, un peu comme la focalisation interne d’un roman, révélant la subjectivité d’un personnage.
Mais restons méfiants : des indices nous laissent entendre qu’il peut nous mentir et/ou se mentir à lui-même.
Quelle est la cause de ce sentiment de manque d’amour ? Un arrangement (une lâcheté) ? La naissance du frère ou la mort du père ? Une orientation sexuelle secrète ? Ce passage soulève des non-dits et révèle des zones d’ombre.
Scène 6 et 7
Deuxième tête-à-tête de la pièce : cette fois-ci avec Catherine. Elle lui parle surtout d’Antoine :
CATHERINE. — Sa situation, vous ne la connaissez pas [...]
Ce n’est pas un reproche,
— Je ne voudrais pas avoir l’air de vous faire un mauvais procès — [...]
Mais lui, [...] il en déduit certainement
que sa vie ne vous intéresse pas. [...]
et ce n’est pas être méchant, [...]
que de penser qu’il n’a pas totalement tort.
Catherine aussi reformule sans cesse ses propos, pour mieux faire passer son message. « Je ne voudrais pas avoir l’air de vous faire un mauvais procès » On peut parler ici d’une prétérition (laisser entendre ce qu’on affirme ne pas dire).
Et en effet, la pièce elle-même ressemble à un procès : chaque personnage vient témoigner. Le spectateur peut alors soupeser l’âme de Louis, comme des dieux antiques… Et vous, à quel point nous semble-t-il innocent, ou coupable ?
Ironie de la situation : alors que Louis venait annoncer sa mort, il va devoir écouter, c’est-à-dire, devenir spectateur. Mais saura-t-il vraiment entendre les autres ? Le prénom « Louis » résonne comme le sens de l’ouïe, ce n’est certainement pas un hasard…
En tout cas, quand il tente d’expliquer ce qu’il est venu faire, Catherine l’interrompt : elle ne veut pas transmettre de message, « ce n’est pas son rôle ».
La scène 6 mérite alors qu’on la relise en gardant à l’esprit l’avis que Suzanne donne dans la scène suivante : « il ne faut pas s’y fier, elle sait décider, elle énonce bien »…
Scène 8
Troisième tête-à-tête de Louis, cette fois-ci avec sa mère, qui le prévient : son frère et sa sœur vont profiter qu’il soit là, pour essayer de lui parler, mais maladroitement.
LA MÈRE. — Ce qu’ils voudraient,
c’est que tu les encourages peut-être —
[...] que tu dises à Suzanne
— même si ce n'est pas vrai, un mensonge qu'est-ce que ça fait ? [...]
qu'elle pourrait te rendre visite, [...]
Que tu lui donnes à lui, Antoine,
le sentiment qu’il n’est plus responsable de nous.
On retrouve bien ici le mythe biblique du fils prodigue : qui abandonne sa famille, mais restera toujours bien accueilli. C’est une parabole que Jésus raconte dans le Nouveau Testament, pour dire une chose : tout pécheur peut racheter ses fautes, s’il montre des remords.
C’est donc un moment émouvant, parce qu’un geste de Louis semble pouvoir résoudre les conflits de cette famille… Mais en relisant le passage, vous verrez que de nombreux indices remettent déjà en cause cet espoir.
Un peu comme la Pythie antique, la mère ne réalise pas la portée de ses propres mots. En autorisant Louis à mentir, elle lui fournit en fait une parfaite échappatoire vers son destin...
Scène 9
Tout le monde se retrouve autour d’un café. Mais comme Catherine vouvoie Louis, Suzanne s’étonne, Antoine se moque, elle répond, c’est une nouvelle crise :
ANTOINE. — Comment est-ce que tu me parles ? [...]
c’est parce que Louis est là, c’est parce que tu es là,
tu es là et elle veut avoir l’air.
Il est particulièrement intéressant de comparer cette scène avec la version, très différente, du film de Dolan… Finalement, tout le monde quitte la table, sauf Catherine, qui reste seule. C’est l’une des rares didascalies de la pièce !
Scène 10
Nouveau monologue de Louis, qui se prend à espérer que le monde disparaisse avec lui :
LOUIS. — Étranger. Je pense du mal.
Je n'aime personne, je ne vous ai jamais aimés,
c'était des mensonges,
Pourquoi la Mort devrait-elle me rendre bon ?
Ce mot « étranger » nous rappelle Meursault, l’étranger de Camus, incontestablement coupable d’un meurtre absurde, condamné à mort surtout pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère…
La dernière pièce de Lagarce, Le Pays Lointain, en dit plus long sur Louis, cette fois-ci entouré de personnages du passé, comme l’ami de longue date :
LONGUE DATE. — Revenir après tant d'années, revenir sur ses propres traces et avoir commis quelques crimes,
et pourquoi non ? [...]
Crimes ou abandons,
[...] ce n'est pas loin d'être la même chose.
Jean-Luc Lagarce, D’un Pays Lointain, Les Solitaires Intempestifs, 1995.
Voilà l’énigme… Quel grand enquêteur finit par découvrir que le coupable du crime, c’est lui-même ? Ayant abandonné ses parents et croyant échapper à son destin, il le précipite au contraire, assassine son père, épouse sa mère… Œdipe est là bien sûr présent en filigrane tout au long de la pièce…
Scène 11
C’est une scène très attendue : le dialogue entre Louis et son frère. Pour engager la conversation, Louis dit à Antoine qu’il était arrivé en avance à l’aéroport, mais qu’il n’a pas osé venir plus tôt… Cela ressemble à une mauvaise excuse...
En tout cas, Antoine ne veut pas l’écouter, il se méfie, et on peut mesurer à quel point la communication est rompue entre les deux frères :
ANTOINE. — Ne commence pas, [...]
tu vas me raconter des histoires [...]
Je n’ai pas envie d’écouter, [...]
Les gens qui ne disent rien, on croit juste qu’ils veulent entendre,
mais souvent, tu ne sais pas,
je me taisais pour donner l’exemple.
Quand on connaît le souhait de Louis d’annoncer sa mort prochaine, l'exemple d'Antoine produit un effet d’ironie tragique : une allusion au dénouement fatal.
On dirait même ici que le personnage sur scène nous met en garde contre « ces histoires » auxquelles nous assistons. C’est la double énonciation propre théâtre : les mots prononcés sur scène sont aussi adressés aux spectateurs.
Avertir le spectateur de la supercherie des conventions théâtrales… C’est justement le rôle que Lagarce donne au dramaturge, dans son mémoire de philosophie :
Le dramaturge joue les « francs-tireurs », refusant d’entrer dans l’institution que les siècles passés ont construite autour du théâtre : il est désormais de son devoir de démonter et de démontrer les mécanismes de la supercherie.
Jean-Luc Lagarce, Théâtre et pouvoir en occident, Les Solitaires Intempestifs, 1980-2011.
Intermède
Scènes 1 à 5
Dans cet intermède, les scènes sont très courtes : Louis raconte un rêve qu’il a fait.
LOUIS. — Dans mon rêve [...] toutes les pièces de la maison étaient loin les unes des autres. [...] Je me chantonne [...] « la pire des choses, serait que je sois amoureux ».
Ces petites paroles chantonnées révèlent bien sa crainte des liens affectifs. On peut aussi se demander si ce n’est pas un indice de la difficulté qu’il aurait à annoncer à sa famille son homosexualité présumée.
Dans son film, Xavier Dolan choisit de montrer, ce qui n’est dans la pièce, qu’une hypothèse de lecture.
Pendant ce temps, Suzanne et Antoine discutent dans une autre pièce. On peut relire ces scènes en gardant à l’idée que le verbe « entendre » prononcé par chacun des membres de la famille, est plus qu’un verbe de perception : il représente le désir qu’ils ont de se comprendre sincèrement.
Scènes 6 à 9
Dans une autre pièce, Suzanne et Antoine reviennent sur leurs impressions concernant le départ de Louis. Suzanne se trouve malheureuse…
ANTOINE. — Mais tu ne l’es pas et tu ne l’as jamais été.
C’est lui, l’Homme Malheureux, [...]
tu ne peux pas le rendre responsable, [...]
c’est juste un arrangement.
Ce mot « arrangement » revient plusieurs fois dans cet intermède... Il révèle le mensonge que chaque personnage se fait à soi-même — comment chacun s’efforce de tourner son malheur à son avantage…
Deuxième partie
Scène 1
Dans ce dernier monologue, Louis raconte son départ : il se fait narrateur.
LOUIS. — Plus tard, vers la fin de journée [...]
sans avoir rien dit de ce qui me tenait à cœur
— c’est juste une idée mais elle n’est pas jouable —
sans avoir jamais osé faire tout ce mal, [...]
je demandai qu’on m’accompagne à la gare [...]
« Sans avoir jamais osé faire tout ce mal » la formulation est ambiguë… Est-ce un choix héroïque, épargnant la douleur à sa famille, ou bien, est-ce qu’au contraire il ne s’apprête pas à les accabler d’une nouvelle absence sans explication ?
Et comme cela a déjà dû être le cas par le passé, Louis rejette habilement la culpabilité sur son frère :
LOUIS. — Il semble vouloir me faire déguerpir, [...]
Il ne me retient pas,
et sans le lui dire, j’ose l’en accuser.
Le flash-back, c’est ce qu’on appelle une analepse en français, un retour dans le passé. Ici, le départ de Louis revient sans cesse. Ces effets de boucle sont la marque d’un théâtre particulièrement conscient de lui-même :
En tant que spectateur, je n’arrive pas à croire au présent du théâtre : non, ça ne se passe pas là, devant moi, en ce moment. [...] Je n’aime pas les acteurs [qui feignent] de ne pas savoir comment l’histoire va finir.
Jean-Luc Lagarce, Entretien pour Lucien Attoun, « Vivre le théâtre et sa vie », Les Solitaires Intempestifs, 1995.
Scène 2
Cette scène se situe tout juste après le moment où Louis demande qu’on le raccompagne à la gare. Antoine se propose de le raccompagner — de toutes les façons, c’est sur son chemin. Louis place alors cette expression, comme un piège :
LOUIS. — Cela joint l'utile à l'agréable.
ANTOINE. — C'est cela, voilà, exactement, comment est-ce qu'on dit ? « d'une pierre deux coups ».
SUZANNE. — Ce que tu peux être désagréable, [...] tu vois comme tu lui parles, tu es désagréable, ce n'est pas imaginable.
L’expression utilisée par Antoine « d’une pierre deux coups » a quelque chose de violent, elle évoque la chasse, le crime, peut-être même le meurtre biblique d’Abel par son frère Caïn.
Et cela enferme Antoine dans son rôle.
CATHERINE. — Tu es un peu brutal, [...] tu ne te rends pas compte.
ANTOINE. — Un peu brutal ? Pourquoi tu dis ça ? Non. Je ne suis pas brutal. Vous êtes terribles, tous, avec moi.
LOUIS. — Non, il n’a pas été brutal, je ne comprends pas
ce que vous voulez dire.
ANTOINE. — Oh, toi, ça va, « la Bonté même ».
Dans sa dernière réplique, Louis est bel et bien hypocrite… Comme Tartuffe, qui défend son ennemi pour avoir le beau rôle et mieux inspirer confiance.
Scène 3
Dernière scène : La Mère, Suzanne et Catherine restent spectatrices. Antoine dénonce le rôle de tragédien que Louis joue depuis leur enfance.
ANTOINE. — Tu dis qu’on ne t’aime pas [...]
C'est ta manière à toi, ton allure, le malheur sur le visage. [...]
Tu attends, replié sur ton infinie douleur intérieure [...]
Moi, je devais faire moins de bruit, te laisser la place, [...]
et jouir du spectacle apaisant enfin de ta survie légèrement prolongée.
Ce malheur, porté sur le visage, comme un masque, par Louis, ressemble à la maladie du malade imaginaire, une douleur ostensible ; qui met en péril le bonheur des autres membres de la famille : la comédie porte en elle la tragédie.
On peut aussi penser à l’humour noir d’un Beckett, qui raconte une interminable déchéance dans Fin de Partie, ou encore, la tragédie comique de deux vagabonds, abandonnés par Godot, qui ne reviendra probablement jamais…
Et en effet, la tragédie n’est-elle pas pire pour ceux qui survivent ? Antoine, les spectateurs, ou encore par extension cette humanité cherchant à se libérer des ressentiments, dans un monde où Dieu n’est plus audible ?
Ce sont ces différents niveaux de lecture que je vous propose d'explorer dans ma vidéo sur ce passage.
Épilogue
Louis revient devant le public, mais bien après la fin : on peut se demander : est-il déjà mort ? Est-ce une nouvelle manière de nous prendre, de nous attraper par l'illusion théâtrale ?
LOUIS. — Après, ce que je fais,
je pars
Je ne reviens plus jamais. Je meurs quelques mois plus tard,
une année tout au plus. [...]
Dans une dernière tirade qui tient de la poésie, et que je vous invite à relire, Louis regrette de n’avoir pas osé pousser un grand et beau cri.
LOUIS. — C'est ce bonheur-là que je devrais m'offrir,
hurler une bonne fois,
mais je ne le fais pas ;
je ne l'ai pas fait.
Que symbolise ce cri ? La pièce de théâtre elle-même ? La vérité qu’il n’a pas révélée aux autres ? Je vous propose une explication linéaire en vidéo sur ce passage, pour mieux répondre à ces questions.
Et si la véritable tragédie de cette pièce, ce n'était pas la mort du personnage, ni la mort de l'auteur, mais l'envahissement par le silence et l'oubli ?
Et si le geste du dramaturge, paradoxalement, consistait à peindre l’oubli, pour mieux le conjurer ? À évoquer le cri, pour mieux nous confier sa voix, malgré la mort ?
En tête de son recueil d’articles Du Luxe et de l’Impuissance, Jean-Luc Lagarce cite ce passage célèbre de La Mort de l’Auteur de Roland Barthes :
L'écriture est destruction de toute voix, [...] l'auteur entre dans sa propre mort, l'écriture commence.
Roland Barthes, La Mort de l'Auteur, 1968.