Couverture du livre Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle

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Couverture pour Entretiens sur la pluralité des mondes

Fontenelle, Entretiens sur la Pluralité des Mondes
Dissertation corrigée




🔮 « Fontenelle a-t-il seulement pour ambition de nous donner le goĂ»t de la science dans ses Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes ? Â»

📖 VoilĂ  une Ɠuvre extraordinaire : Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes : elle est souvent considĂ©rĂ©e comme la premiĂšre Ɠuvre de vulgarisation scientifique.

đŸ‘šâ€đŸ« On peut dire que Fontenelle, c’est le prĂ©curseur de C’est pas sorcier, E-penser, Hubert Reeves, Étienne Klein


🌠 Cet ouvrage nous donne le goĂ»t de la science, mais il va aussi beaucoup plus loin que ça !

Introduction


Accroche


Fontenelle occupe une place particuliĂšre dans l’Histoire : nĂ© en 1657 et mort en 1757, il assiste aux dĂ©couvertes scientifiques de la fin du XVIIe siĂšcle, et participe au dĂ©but des LumiĂšres au XVIIIe siĂšcle.

Les dĂ©couvertes de GalilĂ©e, puis de Copernic, l’invention des tĂ©lescopes et des microscopes
 Tout cela va avoir de grandes consĂ©quences


Mais vers 1680, ces rĂ©volutions scientifiques sont encore peu connues, mĂȘme dans les milieux les plus cultivĂ©s.

De l’Ɠuvre au sujet


VoilĂ  pourquoi Fontenelle Ă©crit ces six Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes : rendre ce savoir accessible Ă  un public lettrĂ©, qui frĂ©quente les Salons Ă  la mode, et qui d’ailleurs sont souvent des femmes


Il met en scĂšne une marquise spirituelle et un philosophe pĂ©dagogue qui vont parler d’astronomie.

DĂšs le Premier Soir des Entretiens, Fontenelle compare l’observation du cosmos au plaisir mondain d’aller au théùtre :
Je me figure toujours que la Nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l'Opéra.

Problématique


DĂšs lors on peut se demander : Fontenelle cherche-t-il seulement Ă  sĂ©duire et instruire agrĂ©ablement son public ?

Peut-il s’arrĂȘter lĂ  alors que ces raisonnements ouvrent sur des questions philosophiques parfois dĂ©stabilisantes ?

En donnant le goĂ»t de la science Ă  la marquise, ne prĂ©pare-t-il pas dĂ©jĂ  des esprits vifs et libres, prĂ©curseurs des LumiĂšres ?

Annonce du plan


Tout d’abord, Fontenelle met en Ɠuvre des stratĂ©gies subtiles pour donner le goĂ»t de la science : mise en scĂšne, analogies ingĂ©nieuses, hypothĂšses audacieuses qui mobilisent l’imagination.

Mais le texte va plus loin, car le dialogue galant devient un dialogue philosophique : face au vertige de l’immensitĂ© des mondes, nous apprenons une leçon d’humilité  La raison remet en cause nos prĂ©tentions Ă  ĂȘtre le centre de l’univers.

Finalement, si Fontenelle veut transmettre le goĂ»t de la science, c’est aussi parce qu’elle incarne une valeur fondatrice des LumiĂšres : en formant des esprits vifs et ouverts, capables d’une pensĂ©e autonome, il vise l’émancipation par la connaissance.​​​​​​​​​​​​​​​​

PremiĂšre partie :
Une vulgarisation scientifique plaisante



Pour donner le goĂ»t de la science, Fontenelle ne rĂ©dige pas un traitĂ© savant ! Non, il invente un dispositif littĂ©raire inĂ©dit : une conversation nocturne dans un jardin, entre un philosophe pĂ©dagogue et une marquise curieuse : il veut plaire pour mieux instruire.

1) Un dialogue plein d’humour



DĂšs la prĂ©face, Fontenelle nous assure que l’astronomie a quelque chose de plaisant, qui touche l’imagination :
Il se trouve [...] que les idĂ©es de Physique [...] sont riantes d’elles-mĂȘmes, [...] elles contentent la raison, [tout en donnant] Ă  l’imagination un spectacle qui lui plaĂźt.

Mais c’est un vĂ©ritable dĂ©fi, car il faut rĂ©ussir Ă  satisfaire deux publics diffĂ©rents, voire opposĂ©s : les gens du monde et les savants. C’est l’inquiĂ©tude que Fontenelle exprime dans sa prĂ©face :
J'ai voulu traiter de philosophie d'une maniÚre qui ne fût point philosophique [...] ni trop sÚche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.

Pour donner de la lĂ©gĂšretĂ© Ă  son discours, Fontenelle crĂ©e un personnage de philosophe, qui a de l’humour, et qui paraĂźt mĂȘme parfois rĂ©ticent Ă  parler de sciences :
Il aurait mieux valu s’entretenir de bagatelles, comme toute personne raisonnable aurait fait en notre place.

Ainsi, il n’hĂ©site pas Ă  faire des digressions, avec des rĂ©fĂ©rences culturelles familiĂšres au public aristocratique de l’époque. Il Ă©voque par exemple longuement l’Orlando Furioso de l’Arioste :
Un vallon, oĂč se trouvait tout ce qui se perdait sur la Terre [
] les couronnes [
] et une infinitĂ© d’espĂ©rance, [
] et les soupirs des amants.

Ces rĂ©fĂ©rences Ă  l'univers culturel des lecteurs de l’époque ne sont pas gratuites : elles participent Ă  un projet de valorisation de la science auprĂšs d’un public qui apprĂ©cie les Ɠuvres littĂ©raires.

2) Une mise en scÚne recherchée



DĂšs le Premier Soir, le cadre est posĂ© avec soin. Le jardin nocturne est un vĂ©ritable « locus amoenus Â», un lieu propice aux rĂȘveries et aux rĂ©flexions, que Fontenelle dĂ©crit avec beaucoup de poĂ©sie :
Nous allùmes donc[...] nous promener dans le parc. Il faisait un frais délicieux. [...] La Lune était levée [...] et ses rayons faisaient un agréable mélange d'un blanc fort vif, avec tout ce vert qui paraissait noir.

Fontenelle nous prĂ©sente une marquise d’un esprit vif, capable d'ironie, reprĂ©sentative du public mondain des salons de l’époque. La galanterie est au service de la pĂ©dagogie, dĂšs les premiers dialogues :
— La beautĂ© du jour est comme une beautĂ© blonde qui a plus de brillant ; mais la beautĂ© de la nuit est une beautĂ© brune qui est plus touchante.
— Vous ĂȘtes bien gĂ©nĂ©reuse, de donner cet avantage aux brunes, vous qui ne l’ĂȘtes pas.


Leur dialogue est riche, plein d’humour, théùtralisĂ©. Lorsque le philosophe Ă©voque Copernic Ă©laborant son systĂšme, il le dĂ©crit comme un hĂ©ros romanesque, acteur inspirĂ© d’une rĂ©volution scientifique.
Saisi d’une noble fureur d’astronome, il prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers, et y met le Soleil, Ă  qui cet honneur Ă©tait mieux dĂ».

Cette mise en scĂšne théùtrale et les dialogues permettent alors au philosophe d’expliquer des concepts complexes avec des mĂ©taphores.

3) Des métaphores pédagogiques



Fontenelle forme des mĂ©taphores pĂ©dagogiques. Par exemple, il dĂ©crit le cosmos comme une machinerie théùtrale, c’est trĂšs habile, car il Ă©voque ainsi un univers familier pour le public de son Ă©poque !
Du lieu oĂč vous ĂȘtes Ă  l'OpĂ©ra, vous ne voyez pas le théùtre tout Ă  fait comme il est ; on a disposĂ© les dĂ©corations et les machines, pour faire de loin un effet agrĂ©able, et on cache Ă  votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements.

Autre mĂ©taphore habile : pour expliquer le mouvement de la Terre, Fontenelle dĂ©crit un bateau sur la riviĂšre. L'abstraction astronomique devient une expĂ©rience familiĂšre, facile Ă  se reprĂ©senter.
C'est comme si vous étiez endormie dans un bateau qui allùt sur la riviÚre, vous pourriez bien en vous réveillant croire que vous demeuriez en place, et que les arbres du rivage courussent.

La lumiĂšre du soleil est comparĂ©e au « tissu de la plus riche matiĂšre qui soit au monde Â». Les tourbillons, d’abord comparĂ©s Ă  des ballons, sont finalement des diamants aux milliers de facettes

Vous concevez bien que plus un corps a de faces plates [...] plus il approche d’ĂȘtre rond, en sorte qu’un diamant taillĂ© Ă  facettes de tous cĂŽtĂ©s [...] serait quasi aussi rond qu’une perle.

D’autres images sont plus insolites : la terre et son atmosphĂšre ressemblent au cocon d’un ver Ă  soie.
C'est ainsi que la Terre est couverte depuis sa surface jusqu'Ă  une certaine hauteur, d'une espĂšce de duvet, qui est l'air, et toute la coque de ver Ă  soie tourne en mĂȘme temps.

Autres images empruntant au monde des insectes, devenant Ă©trangement poĂ©tiques : le modĂšle de sociĂ©tĂ© des abeilles dĂ©fiant l’imagination
 Ou encore la voie lactĂ©e comparĂ©e Ă  une fourmiliĂšre :
Je voudrais que vous vissiez [...] cette fourmiliùre d’astres, et cette graine de mondes.

Par ces mĂ©taphores, la science et la poĂ©sie se renforcent l’une l’autre : elles nous aident Ă  visualiser les notions les plus abstraites, et elles entraĂźnent notre imagination.

4) L’imagination et la science (bonus)



Au troisiĂšme soir, l’hypothĂšse d’une vie sur la lune est rĂ©futĂ©e pour diverses raisons
 Mais la mĂ©thode du « pourquoi non ? Â» permet de la renouveler. C’est un moment de basculement :
— En disant toujours «  pourquoi non ? Â», vous m’allez mettre des habitants dans toutes les planĂštes ?
— N’en doutez pas, [...] ce pourquoi non a une vertu qui peuplera tout.


Le philosophe et la Marquise imaginent alors les habitants de VĂ©nus, Mercure, Jupiter
 Ă  partir des caractĂ©ristiques que l’on connaĂźt Ă  l’époque sur ces planĂštes. C’est une activitĂ© amusante :
— Mais que sera-ce des habitants de Mercure ? [...] Deux fois plus proches du Soleil que nous, il faut qu’ils soient fous Ă  force de vivacitĂ©.

Le philosophe propose des expĂ©riences de pensĂ©e fascinantes. Par exemple, il propose de voir dĂ©filer sous nos yeux la diversitĂ© humaine :
— Je me figure que je suis suspendu en l'air pendant que la Terre tourne sous moi en vingt-quatre heures. Je vois passer sous mes yeux tous ces visages diffĂ©rents, les uns blancs, les autres noirs, les autres basanĂ©s, les autres olivĂątres.

Transition


Par ces passerelles que sont les mĂ©taphores, Fontenelle a tenu sa promesse initiale : il a rendu la science aimable, accessible, plaisante. Mais l’expĂ©rience est aussi troublante, inconfortable : en dĂ©couvrant l’infini de l’univers, nous Ă©prouvons avec la marquise un vĂ©ritable vertige mĂ©taphysique.

DeuxiĂšme partie :
Un bouleversement philosophique



Malgré la dimension plaisante de ces Entretiens, les découvertes scientifiques avancées par Fontenelle remettent en cause les certitudes. Le dévoilement n'est plus seulement un spectacle amusant, il devient un abßme vertigineux qui ouvre de nouvelles questions.

1) Une rencontre avec l’infini



Au cinquiĂšme soir, la marquise rĂ©alise soudain les consĂ©quences de son hypothĂšse : chaque Ă©toile fixe est un soleil entourĂ© de planĂštes habitĂ©es. C’est un vĂ©ritable bouleversement Ă©motionnel :
— Quoi, tout [...] cet espace immense qui comprend notre Soleil et nos planĂštes, ne sera qu’une petite parcelle de l’univers ? [...] Cela me confond, me trouble, m’épouvante.

D’autant que cet infini est double ! En face de l'infiniment grand, avec l’invention du microscope, on dĂ©couvre l’infiniment petit : l’existence d’organismes minuscules dans la moindre goutte d’eau !
— Nous voyons depuis l'Ă©lĂ©phant, jusqu'au ciron, lĂ  finit notre vue ; mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux, dont il est l'Ă©lĂ©phant, et que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours.

Cette crise existentielle rĂ©vĂšle bien le bouleversement que cette nouvelle conception du cosmos provoque au XVIIĂšme siĂšcle oĂč la sociĂ©tĂ© est trĂšs religieuse. Le philosophe Pascal s’exclame comme la marquise : « le silence de ces Ă©ternels espaces infinis m’effraie Â».

Pour Pascal, mathĂ©maticien et jansĂ©niste, la solitude de l’homme ne peut trouver de remĂšde que dans la foi. Fontenelle s’oppose Ă  Pascal : pour lui, la Raison permet de surmonter cette angoisse mĂ©taphysique.

2) L’apaisement par la Raison



Face au vertige de la marquise, le philosophe ne se tourne pas vers la religion, il la rassure en lui proposant une vision nouvelle, libératrice.
— Moi [...] cela me met Ă  mon aise. Quand le ciel n’était que cette voĂ»te bleue, [...] l’univers me paraissait petit et Ă©troit, [...] prĂ©sentement qu’on a donnĂ© infiniment plus d’étendue [...] Ă  cette voĂ»te, [...] il me semble que je respire avec plus de libertĂ©.

Il prĂ©sente alors la thĂ©orie cartĂ©sienne des tourbillons qui organise cet infini. La marquise l’écoute et passe de l'effroi Ă  la fascination :
— J’aime ces ballons qui s’enflent et se dĂ©senflent Ă  chaque moment, et ces mondes qui se combattent toujours.

Le philosophe, en montrant la puissance et la beautĂ© de la Nature, libĂšre tout Ă  fait la marquise de son angoisse :
— La nature [...] a fait une profusion de richesses tout Ă  fait digne d’elle. Rien n’est si beau Ă  se reprĂ©senter que ce nombre prodigieux de tourbillons.

Cette grandeur et cette magnificence de la Nature ont une consĂ©quence philosophique immĂ©diate : c’est une leçon d’humilitĂ©. L’ĂȘtre humain doit accepter sa place dans l’univers.

3) Un dĂ©centrement leçon d’humilitĂ©



Le premier dĂ©centrement a Ă©tĂ© opĂ©rĂ© par Copernic lui-mĂȘme, qui a mis le soleil au centre du systĂšme solaire, en relĂ©guant la Terre Ă  une place plus modeste parmi les autres planĂštes. Pour le philosophe, c’est une vĂ©ritable leçon d’humilitĂ© :
— Je lui sais bon grĂ© d’avoir rabattu la vanitĂ© des hommes, qui s’étaient mis Ă  la plus belle place de l’univers, et j’ai du plaisir Ă  voir prĂ©sentement la Terre dans la foule des planĂštes.

De mĂȘme, la thĂ©orie des tourbillons a des implications philosophiques troublantes : elle rĂ©vĂšle la vanitĂ© de nos ambitions. Si les tourbillons sont des fleurs Ă©phĂ©mĂšres, nos entreprises n’ont rien d’éternel.
— AssurĂ©ment, si on a tant d'ardeur de s'agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c'est que l'on ne connaĂźt pas les tourbillons.

Imaginer d’autres mondes conduit naturellement le Philosophe et la Marquise Ă  se mettre Ă  la place des habitants des autres planĂštes. Ces expĂ©riences de pensĂ©es les obligent Ă  se dĂ©centrer, Ă  changer de point de vue, Ă  ĂȘtre prudent dans leurs jugements.
— Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. Nous voulons juger de nous, nous en sommes trop prĂšs ; nous voulons juger des autres, nous en sommes trop loin.

Les découvertes scientifiques du XVIIe siÚcle vont donc profondément remettre en cause la conception du monde issue de la religion.

4) Des implications subversives (bonus)



L’hypothĂšse de la pluralitĂ© des mondes est subversive. DĂšs la PrĂ©face, Fontenelle prend des prĂ©cautions, en disant qu’il ne faut pas voir les habitants des autres mondes comme les descendants d’Adam.
La postĂ©ritĂ© d’Adam n’a pas pu s’étendre jusque dans la Lune. [...] Or il serait embarrassant, dans la ThĂ©ologie, qu’il y eĂ»t des hommes qui ne descendissent pas de lui. Moi, [...] j’y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes.

GalilĂ©e, qui dĂ©montre mathĂ©matiquement la thĂ©orie que Copernic avait formulĂ©e prĂšs de deux siĂšcles plus tĂŽt, est suspectĂ© d'hĂ©rĂ©sie par l’Église, il doit finalement y renoncer en 1633.

En France, l'Ă©dit de Nantes a Ă©tĂ© rĂ©voquĂ© en 1685. Beaucoup de Protestants s’exilent. Fontenelle prĂ©fĂšre esquiver certaines questions thĂ©ologiques, qu’il laisse Ă  la Marquise :
— Mais oĂč mettre l’enfer et le paradis ?
— Cela, Madame, rĂ©pondis-je en riant, c’est une autre question.


Finalement, la Marquise devance mĂȘme le Philosophe, en imaginant que les habitants du soleil seraient aveugles
 Se croyant seuls dans l’Univers, parodiant les dogmes de l’Église.
— Qui serait dans le Soleil ne verrait rien, ni planĂštes, ni Ă©toiles fixes. Le Soleil n’efface-t-il pas tout ? Ce seraient ses habitants qui seraient bien fondĂ©s Ă  se croire seuls dans toute la nature.

Transition


Ainsi, la marquise a changĂ©. Elle a appris Ă  douter et Ă  penser. Cette Ă©volution annonce bien l’émancipation intellectuelle des LumiĂšres.

TroisiĂšme partie :
Vers la pensée émancipatrice des LumiÚres



En nous donnant le goĂ»t de la science, Fontenelle nous bouscule aussi, car il nous amĂšne Ă  penser par nous mĂȘme
 Cette dĂ©marche sera fondatrice pour le mouvement des LumiĂšres au siĂšcle suivant


1) Savoir douter et changer d’avis



Au troisiĂšme Soir, le philosophe formule une rĂšgle essentielle : le doute est nĂ©cessaire pour bien raisonner.
— Il ne faut donner que la moitiĂ© de son esprit aux choses de cette espĂšce que l’on croit, et en rĂ©server une autre moitiĂ© libre, oĂč le contraire puisse ĂȘtre admis, s’il en est besoin.

Le doute permet la nuance : toute hypothĂšse est plus ou moins vraisemblable, toute dĂ©monstration peut ĂȘtre remise en cause
 Aucune vĂ©ritĂ© n’est absolue ni dĂ©finitive.
— Les esprits ordinaires sentent bien la diffĂ©rence d’une simple vraisemblance Ă  une certitude entiĂšre ; mais il n’y a que les esprits fins qui sentent le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblance.

Ce que Fontenelle appelle un « esprit fin Â» : c’est donc quelqu’un qui est capable de retenir son jugement, et de changer d’avis lorsque la science Ă©volue. Il donne l’exemple de la dĂ©couverte des antipodes :
— Madame, ces antipodes lĂ  qu'on a trouvĂ©s contre toute espĂ©rance, devraient nous apprendre Ă  ĂȘtre retenus dans nos jugements.

2) Apprendre Ă  penser par soi-mĂȘme



Cette facultĂ© de douter permet alors de faire progresser sa propre pensĂ©e. Ainsi, le philosophe encourage la marquise Ă  se fier Ă  ses propres raisonnements :
— Ne vous en rapportez qu’à vous-mĂȘme sur la physique ; soumettez toute la nature Ă  vos propres lumiĂšres.

Cette invitation Ă  penser par soi-mĂȘme va bien plus loin que le domaine scientifique. Il est au cƓur du projet de Fontenelle. Par exemple au cinquiĂšme soir, le philosophe dit Ă  la marquise :
— Je vous demande seulement pour rĂ©compense de mes peines, de ne voir jamais le Soleil, ni le ciel, ni les Ă©toiles, sans songer Ă  moi.

Peut-ĂȘtre y a-t-il ici une dĂ©claration Ă  double sens : la galanterie (pensez Ă  moi) cache un sens philosophique (pensez aux prĂ©ceptes que je vous ai enseignĂ©s). Indirectement, il lui dit : soyez dĂ©sormais autonome, capable de penser en mon absence


Il aura ainsi formĂ© une personne capable de penser par elle-mĂȘme
 C’est d’ailleurs la devise des LumiĂšres : «  Sapere aude Â» : ose penser par toi mĂȘme ! C’est une citation de Kant, dans « Qu’est‑ce que les LumiĂšres ? Â»

Une particularitĂ© remarquable de Fontenelle, c’est d’avoir valorisĂ© cette autonomie de pensĂ©e chez les femmes.

3) DĂ©fendre l’intelligence des femmes



DĂšs la PrĂ©face, Fontenelle prend une position originale pour l’époque : il choisit une marquise comme interlocutrice et affirme que les femmes sont capables de raisonnement scientifique :
Pourquoi des femmes cĂ©deraient-elles Ă  cette marquise imaginaire, qui ne conçoit que ce qu’elle ne peut se dispenser de concevoir ?

Ensuite Fontenelle va plus loin en dĂ©fendant l’éducation des femmes : ce qui leur manque, ce n’est pas l’intelligence, c’est un accĂšs aux livres et au savoir :
Pour moi, je la tiens savante, Ă  cause de l’extrĂȘme facilitĂ© qu’elle aurait Ă  le devenir. Qu’est-ce qui lui manque ? d’avoir ouvert les yeux sur des livres ; cela n’est rien.

C’est une idĂ©e peu rĂ©pandue en 1686 : seule l’éducation produit de l’inĂ©galitĂ© entre les hommes et les femmes. L’évolution de la marquise fictive au terme de l’ouvrage le dĂ©montre :
— Quoi ! j’ai dans la tĂȘte tout le systĂšme de l’univers ! Je suis savante ?
— Oui [
] vous l’ĂȘtes.


En dĂ©fendant l’éducation et l’autonomie de pensĂ©e pour tous, hommes et femmes, en inventant la vulgarisation scientifique, Fontenelle relie le mouvement des Modernes du XVIIe siĂšcle, avec celui des LumiĂšres qui se dĂ©veloppera au siĂšcle suivant.

4) Croire au progrĂšs des sciences (bonus)



Pendant le rĂšgne de Louis XIV, deux camps se sont formĂ©s. Les Anciens (Racine, La Fontaine, La BruyĂšre) disent qu’on ne peut pas surpasser les auteurs antiques
 Les modernes disent au contraire qu’il est possible d’aller plus loin : Perrault, MoliĂšre, Fontenelle


Dans nos Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes, cela se traduit par des allusions au progrĂšs des sciences : chaque gĂ©nĂ©ration dĂ©passe les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Il prend l’exemple de la navigation aĂ©rienne :
— L’art de voler ne fait encore que naütre, il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu’à la Lune.

Cette position n’a rien d’orgueilleux au contraire, en reconnaissant ce qu’on doit aux Anciens, on admet aussi notre part d’ignorance :
— PrĂ©tendons-nous avoir dĂ©couvert toutes choses, ou les avoir mises Ă  un point qu’on n’y puisse rien ajouter ? Eh, de grĂące, consentons qu’il y ait encore quelque chose Ă  faire pour les siĂšcles Ă  venir.

Chez Fontenelle, cette Ă©volution constante s’applique Ă  l’univers lui-mĂȘme : rien n’est figĂ©.
— La conduite de la nature [...] est d’amener tout par des degrĂ©s qui ne sont sensibles que dans les changements [les plus] prompts. [...] Tout est dans un branle perpĂ©tuel, et par consĂ©quent tout change.

Si le cosmos ressemble Ă  une montre, Fontenelle introduit du « jeu Â» dans ce mĂ©canisme. La curiositĂ©, l’imagination, la rigueur et l’humilitĂ© permettent d’élucider la complexitĂ© de cet univers en mouvement !

Conclusion



Bilan


Les Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes sont d'abord une vĂ©ritable entreprise de vulgarisation scientifique sĂ©duisante, prĂ©sentant l'astronomie comme un spectacle plaisant et accessible que tout esprit curieux peut comprendre et apprĂ©cier : un certain humour, le dialogue, des analogies pĂ©dagogiques rendent ce discours plaisant.

Mais Fontenelle montre ensuite que cette initiation scientifique ne se limite pas à l'amusement et confronte progressivement la marquise au vertige de l'infini et à des questions philosophiques plus profondes. Les découvertes scientifiques changent profondément notre vision du monde et notre place dans l'univers.

Enfin, Fontenelle Ă©tablit des liens entre la science et l'Ă©mancipation intellectuelle, car les outils permettant de faire Ă©voluer nos raisonnement sont les meilleures armes contre le dogmatisme et l’obscurantisme. Ces valeurs seront fondamentales pour les philosophes des LumiĂšres au siĂšcle suivant !

Ouverture


Ce souci de rendre accessible le savoir trouve un Ă©cho dans le projet des EncyclopĂ©distes, entrepris sous la direction de Diderot :
Le but d’une EncyclopĂ©die est de rassembler les connaissances Ă©parses, [
] afin que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en mĂȘme temps plus vertueux et plus heureux.
Diderot et d’Alembert, L’EncyclopĂ©die, premier tome, 1751.


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Heinrich Vogtherr le Jeune, ComÚte avec une longue chevelure (retouché), 1552.

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