Couverture pour Entretiens sur la pluralité des mondes

Fontenelle, Entretiens sur
La pluralité des mondes
, 1686.
Résumé-analyse



Tu vas voir que ce qui est génial chez Fontenelle, c’est que non seulement il explique les sciences de manière plaisante, mais en plus, il ouvre notre esprit sur des idées nouvelles, tout en les reliant à des concepts philosophiques !

Pourtant, Bernard le Bouyer de Fontenelle a commencé par des échecs. Il voulait devenir dramaturge, comme ses deux oncles Thomas et Pierre Corneille ! Il écrit donc des tragédies : Aspar, Brutus… et même des Opéras : Psyché, Thétis et Pelée… Mais le public n’est pas convaincu…

Et voilà qu’en 1686, il décide de mettre son talent au service de la vulgarisation scientifique. La forme du dialogue est à la mode, la galanterie se développe dans les Salons, valorisant la conversation et les sentiments élevés.

Ainsi, quand Fontenelle publie ses Entretiens sur la pluralité des mondes en 1686, c’est un succès : son talent de passeur de savoir est reconnu.

Cette fin de XVIIe siècle est exaltante pour les chercheurs : les microscopes et télescopes se perfectionnent, le système héliocentrique de Copernic, selon lequel la Terre tourne autour du Soleil, remplace le système géocentrique de Ptolémée (qui met la Terre au centre).

Notre texte est fondateur parce qu’il résume les connaissances de l’époque, mais aussi parce qu’il met au point des métaphores géniales ! Il varie les points de vue, il nous fait rêver, et parfois, on frôle déjà la science-fiction, avec des hypothèses audacieuses de planètes habitées et de voyages dans l’espace…

Pour transmettre le goût de la science, Fontenelle met en scène un philosophe et une Marquise à la tombée de la nuit, dans le jardin d’un château : lieu idyllique, « locus amoenus » ouvert sur l’infini, propice à la rêverie et à la réflexion.

Le dialogue avec la marquise va donc durer six soirées, chacune apportant son lot de découvertes. Je te propose de t’accompagner dans ta lecture de cet ouvrage, en l’expliquant au fur et à mesure, et en le citant le plus souvent possible.

PRÉFACE



Fontenelle commence en disant que Cicéron a eu bien raison de traduire en latin les philosophes grecs, même s’il a été critiqué à son époque. Fontenelle défend sa propre démarche :
J'ai voulu traiter de philosophie d'une manière qui ne fût point philosophique [...] ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.

Ces petites cartes qui apparaissent régulièrement, tu n’es pas obligé d’y faire attention : elles t’indiquent les idées-clés que chaque citation peut illustrer en dissertation !

Ce qu’on peut retenir ici, c’est que Fontenelle craint que les savants lui reprochent de ne rien leur apprendre et les non-savants, de ne pas assez les divertir !
Il se peut [...] qu'en cherchant un milieu où la philo­sophie convint à tout le monde, j'en aie trouvé un où elle ne convienne à personne.

Pourtant, L’astronomie a quelque chose de plaisant :
Dans ce sujet [...] les idées [...] sont riantes d’elles-mêmes, et [...] dans le même temps qu’elles contentent la raison, elles donnent à l’imagination un spectacle qui lui plaît.

Il va donc utiliser cette fantaisie, et cette imagination, mais en veillant à toujours respecter la vraisemblance :
Je n'ai rien voulu imaginer sur les habitants des mondes, qui ne fût entièrement impossible et chimérique. J'ai tâché de dire tout ce qu'on en pouvait penser raisonnablement, et les visions que j'ai ajoutées à cela, ont quelque fondement réel.

Fontenelle est conscient que ces hypothèses de mondes habités peuvent déranger les religieux. Louis XIV a abrogé l'édit de Nantes en 1685. Fontenelle a des amis protestants qui s’exilent… Il reste donc prudent, mais il montre quand même une grande ouverture d’esprit, qui déborde le discours dominant à l’époque.

Il défend d’ailleurs une autre idée en avance sur son temps : bien sûr, les femmes peuvent égaler les plus grands savants ! Il cite La Princesse de Clèves, qu’il admire beaucoup, et invente une Marquise, interlocutrice d’un esprit fin et agile.
Pour moi, je la tiens savante, à cause de l’extrême facilité qu’elle aurait à le devenir. Qu’est-ce qui lui manque ? D’avoir ouvert les yeux sur des livres ; cela n’est rien, et bien des gens l’ont fait toute leur vie, à qui je refuserais, si j’osais, le nom de savants.

Premier soir


Que la Terre est une planète qui tourne
sur elle-même, et autour du soleil.



Le philosophe raconte qu’à la nuit tombante, il se promène avec la marquise de G. dans le parc de son château et lui confie qu’il a une idée un peu folle, selon laquelle chaque étoile pourrait être un monde. La Marquise veut en savoir plus…
— Puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve du plaisir.

Le philosophe cherche alors à rendre son explication plaisante, suivant le précepte d’Horace « placere et docere » (instruire et plaire)... Et il explique que la nature cache son fonctionne­ment, comme à l'Opéra.
— Du lieu où vous êtes à l'Opéra, vous ne voyez pas le théâtre [...] comme il est ; [...] on cache à votre vue les roues [...] qui font tous les mouvements !

Il poursuit ensuite la métaphore : par exemple, dans Phaéton de Lully, Opéra à la mode à l’époque, le char du soleil était élevé par toute une machinerie.

Hé bien, devant le spectacle de la nature, les anciens sages comme Pythagore, Platon et Aristote, essayaient de trouver des explications, mais c’était une tâche particulièrement difficile :
— Les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point, et cette condition n’est pas, ce me semble, trop à envier.

Le philosophe raconte qu’un égyptien, Ptolémée, est le premier à avoir théorisé ces mouvements, en mettant la Terre au centre d’un système très complexe.

Heureusement, au début du XVIe siècle, Copernic est parvenu à le simplifier, en changeant radicalement de perspective :
— Saisi d’une noble fureur d’astronome, [Copernic] prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers, [...] et y met le Soleil, à qui cet honneur était bien mieux dû.

Fontenelle croit donc au progrès des Sciences : or, pendant le règne de Louis XIV, deux camps se sont formés. Les partisans des Anciens déclarent que les auteurs antiques sont indépassables : c’est ce que pensent Racine, La Fontaine, La Bruyère…

Les modernes au contraire disent qu’il est possible d’aller plus loin. C’est le cas de Perrault, Molière, Fontenelle…

Pour contribuer à ce débat, Fontenelle écrit même un Dialogue des morts où, dans l’au-delà, des auteurs d’époques variées se rencontrent. Il en ressort que chaque époque possède son génie et son intelligence…

Voilà pourquoi dans ses Entretiens, Fontenelle met en valeur des penseurs modernes, comme Descartes, qui nous amène à considérer désormais que les mouvements de la nature n’ont rien de magique, ils sont mécaniques :
— On veut que l’univers soit en grand [...] ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvements réglés.

La terre participe en tournant à ce grand mécanisme céleste. Mais la Marquise s’étonne : elle n’a pas l’impression que la Terre tourne, puisqu’elle se réveille tous les matins au même endroit…

C’est vrai ! Le philosophe compare alors la Terre à un navire : ce qui change, c’est le rivage, à l’extérieur du bateau !
— Vous savez qu’au-delà de tous les cercles des planètes, sont les étoiles fixes ; [...] C’est-là le rivage qui change tous les jours.

Pour bien représenter ce mouvement si spécial, le philosophe demande alors à la Marquise d’imaginer une boule roulant avec eux dans les allées du jardin.
— Elle irait vers le bout de l’allée, et en même temps elle tournerait [...] sur elle-même.

Ensuite, il propose une expérience de pensée vertigineuse, nous imaginer suspendus au-dessus de la Terre, pendant que les continents défilent sous nos yeux…
— Je vois passer [...] tous ces visages différents, [...] tantôt des villes à clochers, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont des croissants, [...] ici des vastes mers ; là des déserts épouvantables ; enfin toute cette variété infinie qui est sur la surface de la Terre.

Fontenelle poursuit ainsi son expérience de décentrement : l’homme n’est pas au centre de l’univers, et l’homme occidental est loin d’être le seul au monde !

SECOND SOIR


Que la lune est une terre habitée



Le lendemain, le philosophe demande à la Marquise si elle a pu dormir en tournant. Elle répond en riant qu’elle s’y est habituée. Alors audacieusement, le philosophe avance que la lune est probablement habitée. La Marquise est très étonnée :
— Je n’ai pourtant jamais ouï parler de la lune habitée [...] que comme d’une folie et d’une vision.

Imaginons un bourgeois qui n’a jamais quitté Paris : s’il apercevait Saint-Denis depuis Notre-Dame, il ne verrait pas les habitants… La Marquise l’interrompt : tout de même, on voit bien que Saint-Denis est une ville comme Paris ! Voilà ce que le philosophe attendait pour continuer son analogie :
— Prenez garde, Madame [...] car s’il faut que la lune ressemble en tout à la Terre, vous voilà dans l’obligation de croire la lune habitée.

La Marquise demande alors si la terre pourrait être lumineuse comme la lune. Bien sûr, confirme le philosophe : la Terre, comme la lune, renvoie la lumière du Soleil. Et il décrit ce qu’on appellerait aujourd’hui des « photons » :
— La lumière est composée de petites balles qui bondissent sur ce qui est solide, [mais qui] passent au travers de ce qui leur présente des ouvertures en ligne droite, comme l’air ou le verre.

Le philosophe conclut alors : si on était à distance de la Lune et de la Terre, qui sont des corps solides, on les verrait toutes les deux briller ! Ce n’est qu’une question de point de vue :
— Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. Nous voulons juger de nous, nous en sommes trop près ; nous voulons juger des autres, nous en sommes trop loin.

Mais alors, comment les habitants de la lune voient-ils la Terre ? Demande la Marquise. Le philosophe répond : ils la voient suspendue dans leur ciel, mais uniquement lorsqu’ils se trouvent sur la face qu’elle présente à la Terre :
— La moitié de la lune [...] tournée vers nous au commencement du monde y a toujours été tournée depuis, elle ne nous présente jamais que ce visage que notre imagination lui compose.

La Marquise demande alors comment se font les éclipses. Le philosophe explique : quand la lune passe devant le soleil, c'est une éclipse de soleil pour nous et une éclipse de terre pour la lune qui projette son ombre sur nous.
— Je suis fort étonnée, dit la Marquise, qu'il y ait si peu de mystère aux éclipses, et que tout le monde n'en devine pas la cause.

Et pourtant, le philosophe rappelle qu'en France, trente-deux ans plus tôt, la dernière éclipse de soleil avait semé la panique :
— Une infinité de gens ne se tinrent-ils pas enfermés dans des caves, et les philosophes qui écrivirent pour nous rassurer n'écrivirent-ils pas en vain ou à peu près ?

Pour démystifier la lune, les savants l’observent avec des lunettes astronomiques. Ils ont cartographié les montagnes, les vallées, et ce qui semble être des mers.

Pour l’instant, ils n’ont pas détecté d’habitants… Mais s’ils existent, à quoi peuvent bien ressembler ces êtres lunaires ? Et eux-mêmes, sauraient-ils imaginer l’être humain dans toute son étrangeté ? Le ton mêle poésie et philosophie :
— Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles et des réflexions si sages, tant de sciences [...] sur des choses inutiles et tant d'ignorance sur les choses importantes, [...] une si forte envie d'être heureux et une si grande incapacité à l'être ?

La Marquise, touchée par ce discours sur la nature humaine, se demande quelles pourraient-être nos relations avec les habitants de la lune ?

Le philosophe évoque les Grandes découvertes : quelle ne fut pas la surprise des Indiens d'Amérique voyant débarquer les occidentaux !
— De grands corps énormes qui paraissent avoir des ailes blanches, qui volent sur la mer, qui vomissent du feu de toutes parts, et qui viennent jeter sur le rivage des gens inconnus, tout écaillés de fer.

Ainsi, on pourra peut-être un jour franchir les espaces qui séparent la Terre et la Lune :
— L'art de voler ne fait encore que naître, il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu'à la Lune. Prétendons-nous avoir découvert toute chose ?

La Marquise trouve cela difficile à croire… Le philosophe rappelle que récemment encore, personne ne croyait aux antipodes. Et pourtant, la découverte de l’Australie au début du XVIIe siècle a remis en cause nos certitudes, nous invitant à l’humilité :
— Madame, ces antipodes là qu'on a trouvés contre toute espérance, devraient nous apprendre à être retenus dans nos jugements.


TROISIÈME SOIR


Particularités du monde de la lune ;
et que les autres planètes sont habitées aussi.



Le lendemain soir, le philosophe confie à la Marquise qu’il a un doute sur l'existence des habitants de la Lune… On ne voit aucun nuage à sa surface. Or, sans nuages, pas d'eau, donc pas de vie...
— Il faut que ce soit quelque amas de rochers et de marbres où il ne se fait point d'évaporation.

Ce coup de théâtre introduit un principe méthodologique précieux : le scientifique doit être capable de suspendre son jugement dès qu’il fait une hypothèse :
— Il ne faut donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que l’on croit, et en réserver une autre moitié libre, où le contraire puisse être admis, s’il en est besoin.

La Marquise est très déçue, alors le philosophe réfléchit :
Je ne laisserai donc pas la lune déserte, repris-je, repeuplons-la pour vous faire plaisir.

Il tente une hypothèse amusante : et si la lune était entourée d’un air sans nuage ? Les gens de la lune pourraient naviguer jusqu'à nous, et même nous pêcher comme des poissons ! La Marquise se prête au jeu :
— Pour moi, je me mettrais [de moi-même] dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m'auraient pêchée.

La Marquise se demande alors : s’il n’y a pas de nuages sur la lune, alors, pas d’orage ni de tempête… Le philosophe ajoute : pas d’arc-en-ciel, ni de crépuscule, et le soleil y est accablant.
— Que sait-on si les habitants de la Lune, incommodés par l'ardeur perpétuelle du Soleil, ne se réfugient point dans [les cratères] [où] ils bâtissent leurs villes.

Le philosophe avance alors une nouvelle idée : et si Vénus était habitée elle aussi ? La Marquise s’exclame :
— Mais, en disant toujours « pourquoi non ? » Vous n'allez mettre des habitants dans toutes les planètes ?

Le philosophe insiste : cette méthode du « pourquoi non » est très utile, elle permet de développer toutes les potentialités d’une analogie.

Et il poursuit : la nature n’a-t-elle pas mis la vie là où on ne la soupçonnait pas ? Dans un grain de sable, une goutte d’eau… Certains insectes sont plus petits encore que le ciron, acarien vivant dans la farine.
— Nous voyons depuis l'éléphant, jusqu'au ciron, là finit notre vue ; mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux, dont il est l'éléphant, et que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours.

Mais alors à quoi ressemblerait la vie sur d’autres planètes ? Demande la marquise… Le philosophe explique que, c'est difficile à concevoir, mais peut-être que les peuples des autres planètes possèdent des sens différents des nôtres ?
— Il pourrait bien nous manquer un sixième sens naturel, qui nous apprendrait beaucoup de choses que nous ignorons.

Comme la Marquise réclame un exemple plus concret, le philosophe réfléchit… Il existe un peuple, sur une autre planète, dont la Reine a tout un sérail de milliers de sujets.
— Elle ne les mène pas à la guerre, [...] toute sa royauté consiste en ce qu'elle est féconde, [...] elle fait des milliers d'enfants.

Comme la Marquise ne le croit pas, le philosophe révèle la supercherie : il vient tout simplement de parler… des abeilles !
— Vous voyez qu'en transportant [...] sur d'autres planètes des choses qui se passent sur la nôtre, nous imaginerions des bizarreries qui paraîtraient fort extravagantes, et seraient cependant fort réelles.


QUATRIÈME SOIR



Particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de Mars, de Jupiter et de Saturne



Ce soir-là, le philosophe et la Marquise parlent de Vénus : comme la déesse de l'amour et de la beauté, elle est belle et brillante. Mais… cet éclat est dû à ses montagnes arides.

Le philosophe et la Marquise imaginent que ses habitants sont vifs et galants, marqués par le climat de cette planète :
— Brûlé de soleil, plein d'esprit et de feu, toujours amoureux, faisant des vers, aimant la musique, inventant tous les jours des fêtes.

Sur Mercure, le soleil est très proche : le philosophe remarque : à de telles températures, les métaux eux-mêmes sont liquides !
— Apparemment, notre fer, notre argent, notre or se fondraient chez eux, et on ne les y verrait qu'en liqueur.

Le Soleil serait donc quant-à lui complètement liquide : peu apte à être habité ! Mais la Marquise remarque que de toutes les façons, si ses habitants existaient, ils seraient aveugles !
— Le Soleil n'efface-t-il pas tout ? [...] Ses habitants seraient bien fondés à se croire seuls dans toute la nature.

Le philosophe propose alors à la Marquise de poursuivre leur voyage : nous avons vu Mercure, puis Vénus, la Terre... Mars ressemble beaucoup à la Terre, ses jours font une demi-heure de plus que les nôtres, et ses années valent deux de nos années.

Il s’arrête alors un moment : comment expliquer cette rotation des planètes autour du Soleil ? À l’époque, on est bien loin d’imaginer les découvertes d’Einstein sur la courbure de l’espace-temps… La théorie la plus admise est celle des tourbillons de Descartes, bientôt remise en cause par Newton.
— Ce qu'on appelle un tourbillon, c'est un amas de matière dont les parties sont détachées les unes des autres, et se meuvent toutes en un même sens.

Ainsi, selon cette théorie, les astres les plus grands sont au centre d’un tourbillon qui emporte ceux qui sont à proximité.

Par exemple, Jupiter entraîne avec lui quatre lunes : Io, Europe, Ganymède, Callisto, qui ne cessent de s'éclipser les unes les autres. Cela doit beaucoup intriguer ses habitants !
— Je croirais volontiers que les habitants de Jupiter sont assez occupés à faire des découvertes sur leur planète [...] assurément leurs Christophe Colomb ne sauraient manquer d'emploi.

Enfin, le philosophe et la Marquise se tournent vers Saturne, qui a cinq lunes et un anneau. Vu sa distance avec le soleil, la lumière doit être faible et les températures très basses.
— Si vous les mettiez dans nos pays les plus froids, [...] vous les verriez suer à grosses gouttes. [...] S'ils avaient de l'eau, ce ne serait point de l'eau pour eux, mais une pierre polie, un marbre.

Ils s'amusent alors à imaginer les caractères des habitants de ces planètes : ceux de Mercure seraient vifs et fous, ceux de Saturnes sages et lents. La Marquise constate en riant que la Terre, située entre les deux, possède aussi des fous et des sages.
— Parmi nous les uns sont vifs, les autres lents ; cela ne viendrait-il point de ce que notre Terre étant justement au milieu des autres mondes, nous participons des extrémités ?

CINQUIÈME SOIR


Que les étoiles fixes sont autant de Soleils, dont chacun éclaire un monde



Le lendemain soir, le philosophe et la marquise évoquent les immenses espaces qui séparent les étoiles : impossible de les voir si elles ne produisaient pas leur propre lumière !
— Les voilà donc lumineuses par elles-mêmes et toutes, en un mot, autant de Soleils. Notre Soleil est le centre d'un tourbillon qui tourne autour de lui ; pourquoi chaque étoile fixe ne sera-t-elle pas aussi le centre d'un tourbillon ?

La Marquise devine où le philosophe veut en venir : chaque étoile fixe serait donc le centre d'un tourbillon… Elle trouve cette idée vertigineuse :
— Tout cet espace immense qui comprend notre Soleil et nos planètes, ne sera qu’une petite parcelle de l’univers ? [...] Cela me confond, me trouble, m’épouvante.

Le philosophe veut l’apaiser : au contraire, si nous sommes petits dans l’univers, cela relativise nos soucis, nous guérit de notre orgueil et de nos vanités. La Marquise finit par acquiescer :
— Assurément, si on a tant d'ardeur de s'agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c'est que l'on ne connaît pas les tourbillons.

Alors, ils s'amusent ensemble à imaginer le désarroi d’Alexandre, qui aurait été dépité de ne pouvoir conquérir ces mondes innombrables !

La Marquise s'interroge : est-ce que ces tourbillons n'échangent que de la lumière ? Non, lui répond le philosophe : certains astres passent d’un tourbillon à l’autre :
— Les mondes voisins nous envoient quelquefois [...] des comètes, qui sont ornées, ou d'une chevelure éclatante, ou d'une barbe vénérable, ou d'une queue majestueuse.

Cela mène le philosophe à évoquer un phénomène fascinant : certaines étoiles observées par les Anciens se sont éteintes, plongeant leur tourbillon dans l'obscurité… Tandis que d’autres étoiles sont apparues…

Le philosophe conclut : tout change dans l’univers, et les mondes sont comparables à des fleurs éphémères, qui s’épanouissent et fanent… La Nature est vraiment un jardinier plein de ressources extraordinaires !
— N'a-t-elle pas le pouvoir que de faire naître et mourir des plantes ou des animaux par une révolution continuelle ? Je suis persuadé, [...] qu'elle met en usage ce même pouvoir sur les mondes.

SIXIÈME SOIR


Nouvelles pensées qui confirment celles des entretiens précédents. Dernières découvertes qui ont été faites dans le ciel.



Ce dernier entretien a lieu plus tard : cette fois ils se rencontrent en journée. La marquise taquine le philosophe : n’a-t-il pas gâté son esprit avec ses mondes habités ? Deux amis qui viennent de lui rendre visite ont trouvé cette opinion extraordinaire.
— Pourquoi m’avez-vous entêtée d’une chose que les gens qui m’estiment ne peuvent pas croire que je soutienne sérieusement ?

Le philosophe admet qu’il est très difficile pour la plupart des gens d’admettre sérieusement que les étoiles sont des mondes habités, car il faut d'abord déconstruire nos impressions :
La raison vient trop tard, le premier coup d’œil a fait son effet sur nous avant elle [...] On ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en place de leurs yeux.

Par ailleurs, l'idée que les tourbillons sont des mondes habités n’est que vraisemblable... Par exemple, voici le raisonnement qui nous incline à penser que c’est la Terre qui tourne sur elle-même et non l’universe qui tourne autour d’elle :
— Il faut ou que tous les corps célestes tournent en vingt-quatre heures autour de la Terre, ou que la Terre tournant sur elle-même en vingt-quatre heures attribue ce mouvement à tous les corps célestes.

En effet, comment expliquer que les astres les plus proches de la Terre, et ceux qui en sont les plus éloignés, prennent le même temps pour parcourir des périmètres si différents ?
— Encore, s'il y avait dans ces mouvements quelques minutes de différence, on pourrait s'en contenter, mais ils sont tous [...] de la seule égalité exacte qui soit au monde.

Or, dans la nature, rien n’est exact et immuable : les horloges se dérèglent, l'axe des planètes s'infléchit. Ces changements ont d’ailleurs parfois des conséquences considérables !
Tout est dans un branle perpétuel, et par conséquent tout change.

Les bandes colorées de Jupiter par exemple s'élargissent ou se rétrécissent. La Terre elle-même a connu des séismes, des déluges…

On raconte par exemple que Hercule a créé le détroit de Gibraltar de ses propres mains ! Les mythes donnent des explications imaginées aux observations géologiques.
— Plusieurs montagnes élevées et fort éloignées de la mer, ont de grands lits de coquillages, qui marquent nécessairement que l'eau les a autrefois couvertes.

Ainsi, pour qu'un raisonnement soit solide, il faut procéder avec méthode, en s’appuyant sur des observations fiables :
— Les vrais philosophes sont comme les éléphants, qui en marchant ne posent jamais le second pied à terre, que le premier n'y soit bien affermi.

Voilà pourquoi nos philosophes occidentaux soutenaient que les corps célestes étaient éternels : ils observaient un ciel d’une grande stabilité. Mais ils ne seraient pas parvenus à de telles conclusions s'ils avaient assisté aux pluies d'étoiles filantes décrites dans certaines archives chinoises !

Enfin, le philosophe termine son discours avec légèreté : la soif de vérité ne doit pas nous empêcher de profiter des divertissements d’une bonne compagnie !


Portrait de Fontenelle.

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