Couverture pour Lettres Persanes

Montesquieu, Les Lettres persanes
Lettre 11 - Injustices des premiers Troglodytes
Explication linéaire



Extrait étudié




LETTRE XI — Usbek à Mirza. À Ispahan.

  Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu'à me consulter ; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c'est ton amitié, qui me la procure.
  Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morales. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie subtile.
  Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contrefaits, ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient des yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces, qu'il n'y avait parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
  Ils avaient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
  Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
  Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.
  Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m'importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.

D’Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi, 1711.

Introduction



On considère souvent que le XVIIIe siècle commence (pour la France) avec la mort de Louis XIV en 1715. En tout cas, c'est très proche de la publication des Lettres Persanes, 1721. 60 ans plus tard, c'est la Révolution française. Bien sûr, on écrit toujours l'Histoire après coup, mais ces deux bornes donnent une bonne idée des enjeux qui traversent le XVIIIe siècle.

Or, dès la 11e lettre persane, Usbek nous raconte l'histoire de ces troglodytes qui tuent leur roi, qui prennent ensuite leurs magistrats en horreur et expérimentent l'anarchie avant de se chercher de nouvelles formes de gouvernement. On retrouvera d'ailleurs la même typologie politique dans L'Esprit des Lois (1748).

On a donc à l'orée des Lettres persanes, ce petit récit enchâssé qui tient un peu du mythe, du conte philosophique, de la fable politique, avec un contenu déjà très subversif... Bien sûr, on devine que ce passage a un rôle : il prépare en douceur le regard du lecteur au tableau de l'occident qui occupe la suite de l'ouvrage…

Problématique


Comment Montesquieu utilise-t-il ce petit récit enchâssé pour préparer son lecteur au contenu philosophique et subversif de ses Lettres persanes ?

Mouvements et axes de lecture


La petite histoire est avant tout enchâssée dans une lettre : Usbek annonce qu'il veut illustrer sa réflexion de manière plaisante. On va donc d'abord y trouver des actions, du suspense, etc. Ensuite, les rebondissements vont amener la réflexion morale sur un terrain politique. Ce début de conte annonce déjà un projet littéraire ambitieux qui reflète les enjeux d'une époque : le récit rapporté par ce personnage persan a une dimension universelle.


Premier mouvement :
Une réflexion plaisante



Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu'à me consulter ; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c'est ton amitié, qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morales. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie subtile.


D’abord, c’est une lettre, avec toutes les marques du genre épistolaire : expéditeur, destinataire, date, lieu... Ce « Mon cher Mirza » est plus qu’une simple apostrophe de convenance : la 1ère et la 2ème personne représentent bien deux amis qui échangent. D’abord, c’est la 2e personne qui se trouve en position de sujet puis la 1ère personne, et enfin, l’histoire elle-même.

L’échange de lettres, c’est bien une forme de dialogue. On se rapproche même de la réplique telle qu’on l’entend au théâtre, au discours direct (c'est-à-dire, une parole livrée telle quelle, sans modification). Tout ça donne au lecteur une sensation d’immédiateté, de proximité.

Usbek rappelle à plusieurs reprises la demande que son ami lui fait dans sa lettre précédente : « tu renonces … tu me consultes … tu me prescris. C’est ce qu’on appelle du discours narrativisé (le discours n’est pas vraiment rapporté, mais simplement évoqué par des verbes de parole). On commence à voir à quel point le roman épistolaire est une manière très habile de mettre la parole en scène.

Et en effet, dans la lettre précédente, Mirza décrit à Usbek les longues discussions qu’ils ont à Ispahan depuis le départ de son ami.
Hier, on mit en question, si les hommes étaient heureux par les plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique de la vertu. Je t’ai souvent ouï dire que les hommes étaient nés pour être vertueux. [...] Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.

L’Orient de ce passage, pour le coup, ressemble beaucoup à la France du XVIIIe siècle, où on se réunit dans des salons pour discuter de questions philosophiques et politiques. Montesquieu lui-même est un habitué du club de l'Entresol et du Salon de Mme de Lambert par exemple.

Le CC de but prend alors tout son sens « pour remplir ce que tu m’as prescrit » : il écrit donc pour répondre à l’interrogation de Mirza, un véritable sujet de dissertation philosophique ! « Les hommes sont-ils heureux par la satisfaction des sens ou par la pratique de la vertu ? »

On dépasse même ici la simple question morale, puisqu’on interroge l’essence même de l’être humain : sa capacité au bonheur, ce qui aura bien sûr des conséquences politiques.

Le ton de la lettre est extrêmement respectueux et modeste, Usbek met son ami au-dessus de lui-même : « tu descends jusqu’à me consulter ». L’amitié est mise en valeur avec deux présentatifs « il y a une chose … c’est ton amitié ». Et entre les deux, le comparatif retarde encore plus la fin de la phrase. Non seulement le lecteur est tenu en haleine par ces procédés, mais en plus, le voilà plongé au cœur d’une correspondance qui a un caractère confidentiel.

Cette amitié qui est mise en valeur dès le début de la lettre, c’est aussi une garantie pour le lecteur : tout ce qu’il va lire est sincère. Pas d’hypocrisie entre les deux personnages. On sait d’ailleurs depuis la lettre VIII que Usbek a quitté la Perse justement pour échapper à l’hypocrisie, un défaut d’ailleurs bien connu du lecteur du XVIIIe siècle. C’est donc un personnage d’une grande droiture morale.

En plus, grâce à ce dispositif épistolaire, on va même trouver des effets de double énonciation, comme au théâtre : l'auteur s'adresse au spectateur à travers ses personnages. Quand on lit « Tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire » on dirait que Montesquieu lui-même nous remercie. En rhétorique, c’est ce qu’on appelle la captatio benevolentiae : capter la bienveillance de l’auditoire avant de commencer un discours.

D’ailleurs, être sensible à la bonne opinion d’autrui, c’est ce qu’on appelle la vergogne (dont Aristote parle dans son ouvrage fondateur Éthique à Nicomaque) et que Usbek relie ici à la notion d’amitié. Le lecteur philosophe reconnaît donc d’avance des éléments traditionnels de réponse à la question philosophique posée : pas besoin d’être persan pour éprouver ces sentiments qui poussent à la vertu.

Donc, avant même de commencer l’histoire des troglodytes, Montesquieu prépare ce qui sera au cœur même de ses Lettres persanes : n’y a-t-il pas, au-delà des différences culturelles, des principes universellement partagés : la raison, l’amitié, le sens de la justice ?

Dans le deuxième paragraphe, Montesquieu reformule la maxime d’Horace qui est bien connue à l’époque : placere et docere, c'est-à-dire plaire et instruire. Le verbe « instruire » est donc complété par des verbes de sensation « faire sentir … toucher ».

Et justement, « persuader » consiste à utiliser des émotions dans une démonstration argumentée. Pour Usbek, « faire sentir », « toucher » va encore plus loin, il veut donner corps à cette émotion par « un morceau d’histoire ». On s’apprête donc à lire un apologue : un petit récit qui sert à illustrer une leçon de morale.

Tout est fait pour mettre en valeur la petite histoire qui va venir : le futur résonne comme une promesse, et le « peut-être » comme un défi... La locution « ce morceau d’histoire » est en plus une cataphore : une référence qui désigne ce qui ne vient qu’après. Le principe même de la petite histoire enchâssée évoque les 1001 nuits très appréciées en France. Tout ça éveille la curiosité des lecteurs de l’époque.

Deuxième mouvement :
Un conte instructif



Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contrefaits, ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient des yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces, qu'il n'y avait parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
Ils avaient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.


Maintenant, on entre bien dans un conte, lui-même inclus dans la lettre : « Il y avait » est pratiquement l’équivalent du traditionnel « il était une fois ». On passe naturellement à l’imparfait : pour des actions qui ont duré dans le passé.

Mais on déborde aussi un peu le genre du conte : le lieu est réel « en Arabie », et Usbek fait référence à des historiens. Et en effet, on trouve mention de ces troglodytes chez Hérodote, Pline l’Ancien, Tacite, les plus fameux historiens antiques… La première personne du pluriel inclut d’ailleurs probablement aussi le lecteur, qui peut retrouver ces sources.

Mais Usbek les remet aussitôt en cause : l’hypothèse « si nous en croyons les historiens » est invalidée « ceux-ci n’étaient point si contrefaits ». L’aspect historique est nuancé, l’Histoire tend vers la légende ou le mythe fondateur. En fait on comprend que ce qui importe, ce ne sont pas tant les faits, que la dimension allégorique, la logique profonde de cette histoire, et les enseignements qu’on pourra en tirer.

Le peuple des troglodytes est d’abord introduit par un présentatif « il y avait » et un article indéfini « un petit peuple ». Mais tout de suite, il est repris par un pronom démonstratif « ceux-ci » comme s’ils étaient présents à nos yeux. Ils deviennent alors le sujet des phrases « ils n’étaient point … ils avaient … ils conjurèrent, etc. » Dans notre récit, ce peuple a donc une dimension symbolique, ils représentent une certaine conception de l’humanité, encore sauvages.

Le terme « troglodyte » signifie étymologiquement : qui habite dans des grottes. Usbek ne décrit pas cet aspect de leur vie, mais cela montre bien leur origine ancienne qui se perd dans un passé encore plus lointain : « ils descendaient de ces anciens Troglodytes ». À travers le récit d’Usbek, Montesquieu entoure ce peuple d’un aura de mystère, qui intrigue d’autant plus le lecteur.

D’ailleurs, ils sont d’abord défini par ce qu’ils ne sont pas : « ils n’étaient point si contrefaits, point velus, ne sifflaient pas… ». C’est une manière d’intriguer le lecteur : ce peuple étranger est aussi un peuple étrange, il suscite la curiosité. Autant de procédés qui fondent le projet même des Lettres persanes : nous sommes tous l’étranger de quelqu’un d’autre.

Usbek commence donc par casser l’idée reçue selon laquelle « ils ressemblaient plus à des bêtes qu’à des hommes ». Non, ce sont bien des êtres humains, pas des ours « velus » ou des serpents « qui sifflent ». L’exemple de ce peuple va bien nous permettre d’analyser une certaine facette de l’humanité.

D’ailleurs, ces deux animaux symbolisent deux formes de maux : la violence physique pour l’ours, la violence morale pour le serpent (notamment pour ce dernier un symbole biblique, mais qu’on retrouve aussi dans des traditions très variées).

Ensuite, « ils avaient des yeux » : c’est une remarque étonnante, car les ours et les serpents ont des yeux. Il faut donc lire ça d’un point de vue symbolique : ils étaient capables de voir et donc de comprendre. Ils n’étaient pas complètement sauvages. On ne pourra donc pas exclure leur comportement de l’humanité. Ils pourront illustrer une réflexion sociale et politique.

La pensée d’Usbek est sans cesse nuancée : le lien logique d’opposition « mais » est lourd de sens. Certes, les troglodytes ne ressemblent pas à des bêtes, mais ils en ont tout de même des caractéristiques, avec les adverbes intensifs « si méchants, si féroces ».

C’est intéressant, parce que, implicitement, Montesquieu fait déjà une séparation entre l’homme et l’animal, et met le « principe d’équité et de justice » du côté de ce qui est propre à l’être humain. Il prépare déjà la suite de l’argumentation.

En coordonnant les deux principes d’équité et de justice, Usbek met bien l’accent sur des notions morales. Mais il les aborde paradoxalement par leur absence, et encore une fois, par la négative « il n’y en avait aucun »… Ce qui va à l’encontre de la demande de Mirza. Tout cela ne peut donc qu’intriguer le lecteur…

Les deux constructions binaires entrent en écho, regardez « méchants et féroces … ni équité, ni justice » avec la subordonnée corrélative de conséquence « si … que ». Le comportement des troglodytes illustre bien un raisonnement logique : il ne peut pas y avoir de justice quand il y a méchanceté. Montesquieu amorce déjà une réflexion qui sera développée plus tard, dans la lettre 80 par exemple, et même, dans L’Esprit des Lois.

D’un point de vue du récit, ce « mais » annonce bien le nœud de l’intrigue, il scénarise la réflexion philosophique. Ces troglodytes parviendront-ils à retrouver des principes moraux ?

On va donc avoir une première péripétie, l’intervention d’un roi. Mais on devine à l’avance l’échec de cette tentative : d’abord, c’est une contrainte venue de l’extérieur « un roi d’origine étrangère », et en plus, c’est une contrainte violente « il les traitait sévèrement ».

Cet épisode illustre parfaitement l’échec de ce que Montesquieu décrira comme le despotisme dans De l’Esprit des Lois : la volonté d’un seul, imposée à la population, ne rend pas nécessaire l’établissement de principes moraux.
Comme il faut de la vertu dans une république, et dans la monarchie de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique ; la vertu n’y est point nécessaire et l’honneur y serait dangereux.
Montesquieu, De L’Esprit des Lois, 1748.

Alors qu’on était jusqu’ici à l’imparfait, voilà 3 verbes d’action au passé simple, au sein d’une seule phrase. C’est donc un moment de basculement dans le récit qui renoue l’intrigue et appelle d’autres péripéties. On peut se demander : que vont faire ces troglodytes rendus à leur liberté ?


Troisième mouvement :
Une fable politique



Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.


Si on essaye de suivre le schéma narratif, c’est là une deuxième péripétie, qui échoue comme la première, après le lien d’opposition. D’abord, une démarche collective « ils s’assemblèrent », qui devient une démarche individuelle : « chacun veillerait uniquement à ses intérêts ». La dynamique du récit permet de tenir le lecteur en haleine, tout en illustrant des mécanismes abstraits, un moment de rupture.

Dans le premier paragraphe, les verbes d’action cachent en fait des paroles, du discours narrativisé, des actes législatifs : s’assembler, choisir, créer, élire ». Mais tout ça s’arrête avec le seul véritable verbe d’action : massacrer. Ils auraient pu tout aussi bien destituer leurs magistrats. Ce nouveau rebondissement donne donc du relief à une véritable fable politique qui raconte le cheminement d’un peuple vers un individualisme qui confine à l’anarchie.

Ce cheminement ne peut pas manquer d’interpeller le lecteur de l’époque ! Le XVIIIe siècle, c'est un siècle de maturation des idées qui aboutit en France à une révolution... Les historiens décrivent souvent ce moment comme une crise de la conscience européenne.
Quel contraste ! quel brusque passage ! La hiérarchie, la discipline, l’ordre que l’autorité se charge d’assurer, les dogmes qui règlent fermement la vie : voilà ce qu’aimaient les hommes du XVIIe siècle [...] voilà ce que détestent les hommes du XVIIIe siècle, leurs successeurs immédiats.
Paul Hazard, La crise de la conscience européenne (1680-1715), 1961.

À travers le langage d’Usbek, Montesquieu insiste beaucoup sur cette dissolution du collectif, qui est un échec du politique. Parmi tous ces sujets pluriels ressort particulièrement le pronom indéfini « chacun » (qui extrait chaque élément singulier d’un ensemble pluriel) dont le sens est renforcé par l’adverbe restrictif « uniquement ».

Ici, Montesquieu joue sans cesse avec ce qu'on appelle la valeur performative du langage : les paroles ont la valeur d'un acte. Regardez, les verbes « convenir » et « obéir » ont une véritable valeur juridique et politique, ils entérinent des décisions. La forme littéraire du texte illustre des processus politiques.

Regardez l'utilisation de ce verbe « consulter » qui revient deux fois. Normalement, « consulter » c’est un action politique par excellence. D’ailleurs, il a la même racine que le mot « consul » (le magistrat romain qui a la plus grande autorité politique).

Mais ici, l’emploi est complètement dévié : « consulter son naturel sauvage » c’est se consulter soi-même, voire même, uniquement la partie non-humaine de soi-même. Dans la deuxième occurrence, il est tout simplement nié « sans consulter ceux des autres ». L’utilisation de ce verbe si lourd de sens est donc particulièrement ironique, faite pour amuser le lecteur.

Quatrième mouvement :
La dénonciation d’un système intenable



Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m'importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.

Ce passage est particulièrement original : l’histoire enchâssée dans la lettre contient elle-même le discours rapporté des troglodytes. C'est un procédé de mise en abyme (l'inclusion d'un motif en lui-même). Mais en plus, ce discours est démultiplié avec le verbe « dire » au pluriel. Montesquieu joue avec le vertige de la parole, un effet d’immersion qui plonge le lecteur plus profondément encore dans le conte.

Suivent alors deux questions rhétoriques, des questions dont on peut facilement deviner la réponse, en l’occurrence, des réponses négatives :
— Non, je n'en ai aucune affaire !
— Non cela ne m'importe pas que les autres soient heureux !

Le lien de conséquence est donc implicite après le deuxième point d'interrogation : — Par conséquent, je me procurerai tous mes besoins sans me soucier des autres. C’est d’ailleurs à ce moment précis qu’on passe au futur de l’indicatif. Par cette forme de récit particulièrement vivante, Montesquieu nous détaille en fait le mécanisme abstrait qui amène chacun à se replier sur ses propres intérêts.

Mais plusieurs indices nous laissent déjà deviner que les choses ne pourront pas en rester là. D’abord parce que c’est une résolution qui « flatte » les particuliers — le terme est péjoratif, un peu comme si chacun était son propre monarque qu’il faille flatter… En plus, cette résolution est prise dans une phrase particulièrement courte : « Je penserai uniquement à moi », elle est manifestement très peu réfléchie.

Enfin, regardez comment ce passage évolue de l’adjectif « heureux » au dernier mot du passage « misérable ». Qui est ce « je » sans cesse opposé aux « autres », si chacun tient le même discours ? On voit bien que la contradiction est insurmontable : ce système, ou plutôt, cette absence de système politique s’annonce d’avance impossible à tenir, c’est d’ailleurs ce que révélera la suite du récit.

Quand Montesquieu écrit ces lignes, chaque lecteur peut y reconnaître sa propre société : l’individualisme a toujours été un sujet de satire ! Mais au XVIIIe siècle, cela prend une forme particulière : en examinant sans concession les avantages et inconvénients de chaque forme de gouvernement, les philosophes des Lumières n’ont-ils pas provoqué une accélération de l'Histoire ?

Conclusion



Nous sommes au tout début des Lettres persanes, et Montesquieu prépare déjà tous les thèmes d’un projet littéraire ambitieux. Le texte reprend et renouvelle toute une tradition littéraire, mêle des genres variés, donne la parole à de multiples personnages.

Tout cela a plusieurs effets, d’abord, cela captive et implique le lecteur, qui se laisse entraîner par ces histoires vivantes teintées d’exotisme.

Mais il s’agit surtout pour Montesquieu de mener à bien une réflexion philosophique : pour découvrir l’esprit qui guide les lois morales et politiques, il est essentiel de se former une idée précise de ce qui est constant chez l’homme, des principes qui touchent à l’universalité.

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