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Couverture pour Lettres Persanes

Montesquieu, Les Lettres persanes
Lettre 12 - Vertu des nouveaux Troglodytes
Explication linéaire



Extrait étudié




LETTRE XII — Usbek à Mirza. À Ispahan.

  Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l'humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu ; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c'était le motif d'une union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun ; ils n'avaient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait naître ; et dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
  Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si touchant ; ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
  Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même ; et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d'exemples.
  Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre ; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.

D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

Introduction



En 1754, c'est-à-dire plus de 30 ans après la première publication des Lettres persanes, Montesquieu révèle les intentions profondes de son ouvrage : aborder des questions philosophiques, politiques et morales.
Dans la forme des lettres, [...] où les sujets qu'on traite ne sont dépendants d'aucun [...] plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue.
Montesquieu, Quelques réflexions sur les Lettres persanes, 1754.

Voilà pourquoi cette petite histoire des troglodytes, qui ressemble à une digression qui retarde le début du roman, a en fait un rôle programmatique : elle prépare toutes les questions qui seront développées ensuite dans la correspondance des persans.

La Lettre 12, c’est la deuxième partie du récit. Alors que les mauvais troglodytes ont succombé à divers malheurs, deux familles ont survécu grâce à leur solidarité, et ont fondé une société harmonieuse. C’est bien un apologue : une petite histoire qui illustre des principes moraux.

Montesquieu s’inspire des mythes antiques de l’âge d’or, des utopies de Rabelais et de Thomas More... Mais c’est pour mieux démontrer l’origine rationnelle de certaines valeurs fondamentales. C’est un moment fort dans l’émergence dans ce qu’on appellera, le mouvement des Lumières.

Problématique


Comment Montesquieu met en scène cette petite histoire plaisante des troglodytes, pour mener une véritable démonstration philosophique, novatrice ?

Axes de lecture et mouvements


Montesquieu passe par le personnage d’Usbek pour présenter cet apologue de manière plaisante et animée. Mais derrière la petite histoire, on découvre vite une véritable démonstration philosophique. En partant de toute une tradition littéraire qui remonte à l’antiquité, Montesquieu représente concrètement l’émergence de valeurs qui sont à ses yeux, nécessaires pour fonder une société harmonieuse.

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Premier mouvement :
Un récit à visée morale



Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l'humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu ; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c'était le motif d'une union nouvelle.

On retrouve ici la petite histoire enchâssée commencée dans la lettre précédente. « Mon cher Mirza » : la lettre crée un effet de proximité, le lecteur est lui-même témoin de cette relation amicale. La parole est directe, et donc plus vivante, plus accessible.

Avec ce dispositif épistolaire, on va même trouver des effets de double énonciation (comme au théâtre) : l'auteur fait passer des messages au spectateur à travers ses personnages. Par exemple, quand Usbek nous représente les « malheurs de la nation », ce mot invite bien sûr le lecteur du XVIIIe siècle à penser sa propre société.

Le style de la lettre est vivant, dynamique : On commence in medias res (comme au théâtre) c'est à dire, au milieu de l'action. Les premiers verbes sont au passé simple, pour des actions passées, de premier plan : « les Troglodytes périrent » mais « deux échappèrent au malheur ». Montesquieu suit bien l'adage d'Horace : placere et docere, c'est-à-dire, plaire, pour mieux instruire.

Dans ce passage, le verbe « voir » apparaît deux fois ; au tout début « tu as vu, mon cher Mirza » ; et à la fin « ils voyaient la désolation ». Il nous remet sous les yeux le tableau de la lettre précédente : la souffrance des mauvais troglodytes a une valeur d'exemple, on va maintenant en tirer une leçon de morale.

Le verbe « ressentir » va dans le même sens : faire un détour par les perceptions pour transmettre des notions abstraites. C'est d'ailleurs exactement ce qu'annonçait Usbek dans la lettre précédente :
Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morales.

Et en effet dans cette petite histoire, l'intrigue progresse à travers des notions abstraites : « par leur méchanceté » le CC de manière a presque un rôle de sujet : le verbe « périrent » a un sens passif.

De même « Leur propre injustice » est CdN « victimes » : au fond, l'injustice est l'acteur de ces crimes… Enfin, « les malheurs » sont pratiquement personnifiés, car il faut leur « échapper ». Toutes ces notions de morale sont moteur du récit.

Regardez comment Montesquieu met ces images sous nos yeux : la forme impersonnelle « il n'en resta que deux » ; le déterminant démonstratif « ce pays » ; ou encore le présentatif « il y avait » : tous ces procédés viennent rendre concrets des éléments qui ont en fait une dimension symbolique : un pays où vivent deux familles vertueuses.

D'ailleurs, les qualités de ces deux familles sont désignées, non par des adjectifs, mais par des noms communs : « humanité … justice … vertu », qui sont en plus introduits par des verbes de plus en plus forts : « avoir de l'humanité … connaître la justice … aimer la vertu ». Cette gradation (augmentation en intensité) mène à la notion de lien : c'est la valeur fondamentale qui vient déjouer l'individualisme.

Pour mettre en valeur chacune de ces qualités, on va trouver des notions repoussoir : l'humanité s’oppose à la méchanceté. La justice / l'injustice. Et la troisième qualité, la vertu (ou la droiture) s'oppose à la corruption, qui sont mis en regard grâce à une subordonnée corrélative (autant par la droiture … que par la corruption).

« Victime de sa propre injustice » C’est un paradoxe (une formule qui choque le sens commun) : l’auteur d’une injustice est plutôt du côté des coupables que des victimes habituellement. Montesquieu avance donc ici en raccourci un mécanisme important à ses yeux : le sens de la justice des citoyens protège la société.

Les pronoms possessifs reviennent de manière insistante : « leur méchanceté … leurs injustices » qui sont en plus renforcés par des adjectifs « leur méchanceté même … leurs propres injustices ». Montesquieu montre bien que ce n'est pas un châtiment divin, mais bien un malheur qu'ils ont eux-mêmes provoqué.

D’ailleurs, ce passage rappelle un mythe qu’on retrouve notamment dans la Bible : l’humanité injuste est décimée par un déluge. Seule une famille est sauvée, celle de Noé. On retrouve la même symbolique : les hommes vertueux sont épargnés par Dieu.

Mais contrairement à l’épisode biblique, les troglodytes ne sont pas décimés par une inondation : ils ont provoqué eux-mêmes la mauvaise répartition des récoltes, les conflits de voisinage, etc. Si on relit la lettre précédente, on verra en effet que tout ce qui cause leur malheur est surtout l’absence de réciprocité.

Voilà pourquoi Montesquieu ne sauve pas une seule famille, mais deux, il insiste bien sur ce point. Et en effet, pour Montesquieu, la morale n’est pas une vérité révélée, mais bien une nécessité sociale : c’est un lien qui doit d’abord unir au moins deux familles avant de se répandre.

Deuxième mouvement :
Une véritable démonstration par l’exemple



Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun ; ils n'avaient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait naître ; et dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.

Dès le début du passage, Montesquieu insiste sur le mot « commun ». La sollicitude commune du côté des causes, l’intérêt commun du côté des conséquences. Il inverse donc complètement le discours des premiers troglodytes de la lettre précédente :
Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point ? Je penserai uniquement à moi.

Les différents risques de conflit sont comme des péripéties qui se préparent : dispute entre les deux familles amies, rencontre avec d’autres compatriotes hostiles. Le récit possède bien sa propre dynamique interne qui pourrait être longuement développée en de nombreux rebondissements.

Mais Usbek ne s’attarde pas sur les conflits : les différends sont limités à une restriction, les personnages potentiellement hostiles sont éloignés au maximum avec un superlatif. Usbek nous présente surtout un processus en raccourci, et implicitement, il nous oriente vers une autre question : quelles sont les vertus profondes de ces deux familles ?

Le mot « différend » est particulièrement révélateur : ce n’est pas une opposition mais simplement, une divergence, qui permet justement la complémentarité : de là peut provenir la richesse commune. À travers tout le récit, ce sont bien des concepts abstraits qui dirigent l’action.

Et c’est justement sur ces éléments que le style d’Usbek est le plus expressif : le lien qui unit les personnes dignes de confiance est doublement qualifié : une « douce et tendre amitié ». Au contraire, l’éloignement moral avec les autres troglodyte, individualistes, est représenté par un éloignement physique « écarté, séparés ».

On voit alors bien émerger un jeu d’opposition. Les vertus d’un côté, créent un rapprochement ; l’égoïsme de l’autre, crée un éloignement. Derrière la petite histoire, c’est bien une démonstration philosophique qui est développée.

D’ailleurs, le dédoublement des adjectifs « heureuse et tranquille » poursuit cette logique implicite de cause-conséquence. La solidarité des deux familles est la cause directe de leur bonheur.

On retrouve cette même logique dans la structure syntaxique, regardez : d’abord un CC de lieu, puis un CC de manière, qui créent implicitement un lien logique : c’est bien grâce à ces circonstances qu’ils vivent heureux. On peut donc faire remonter la chaîne de cause-conséquence dès le début du passage : leur conscience d’un intérêt commun est véritablement fondateur.

Tout ça va permettre au lecteur de mieux saisir le raccourci final : les mains vertueuses rendent la terre fertile, et enfin, la vie heureuse et tranquille. En retraçant tous les liens de cause-conséquence du passage, on voit bien que la notion de bonheur est le résultat de toutes les autres valeurs qui l’entourent.

Et voilà la spécificité du texte de Montesquieu. Dans le mythe de l’âge d’or, chez Hésiode par exemple, l’abondance et l’harmonie sont brisés par les fléaux libérés par Pandore.
Auparavant, la race humaine vivait sur la terre loin de tous les maux, loin de la peine, de la fatigue, des tristes maladies, qui ont apporté aux hommes la vieillesse et la mort [...] Mais Pandore, [...] laissa échapper tous ces fléaux et les répandit sur les mortels.
Hésiode, Les travaux et les jours, VIIIe siècle av. J.-C.

Montesquieu au contraire, analyse des mécanismes sociaux, et il adapte son récit, pour décrire, non pas un paradis irrémédiablement perdu, mais un exemple fondateur, utile pour l’avenir.

Troisième mouvement :
L’utopie : une tradition littéraire



Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si touchant ; ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.

La proposition à la voix active « ils aimaient leurs femmes » est aussitôt coordonnée avec sa réciproque à la voix passive (le pronom « en » est le Complément d’Agent). La notion de réciprocité est inscrite dans la syntaxe même du passage.

On retrouve le même jeu avec les pronoms personnels sujets et objets « ils leur représentaient … ils leur mettaient … ils leur faisaient ». La famille est un lieu de transmission des valeurs qui seront ensuite les principes de la nouvelle société en train de naître.

C’est d’ailleurs le double sens du mot « élever » : éduquer, mais aussi, porter plus haut. On peut y voir une métaphore : chaque génération amène la génération suivante à un stade plus élevé.

Toute la suite du passage développe ce verbe : les enfants apprennent les détours de l’Histoire (les malheurs, justement, qui ont touché les générations précédentes), mais en plus, ils les analysent pour en tirer de véritables exemples. D’ailleurs étymologiquement, l’exemplum est un synonyme de l’apologue.

« Cet exemple » : à quoi renvoie le déterminant démonstratif ? Au récit même des malheurs qu’on a lus dans la lettre précédente. Ce sont eux qui sont porteurs d’une leçon morale :
Cette année, la sécheresse fut très-grande ; de manière que [...] les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.

Ce sont beaucoup de verbes de perception. « Ils leur représentaient … ils leurs mettaient devant les yeux … ils faisaient sentir » on peut même relever le participe présent « cet exemple si touchant ». Tout ça permet de construire un apologue efficace. Les pères qui éduquent leurs enfants font de véritables hypotyposes : la description d’une scène saisissante et animée.

On a donc ici en quelque sorte, un double effet de double énonciation : ces pronoms « ils » et « leurs » sont facilement transposables à Usbek et Mirza... et même à Montesquieu et son lecteur… Chaque situation d’énonciation est en plus incluse dans l’autre : c’est une mise en abyme (l’inclusion d’un motif en lui-même) qui favorise un effet d’immersion, en impliquant le lecteur directement dans le texte.

Le passage se termine sur une série de subordonnées conjonctives qui sont comme autant de petites morales qu’on peut tirer de l’histoire. Les verbes sont au présent de vérité générale, et accompagnés de l’adverbe « toujours » : ce sont des mécanismes éprouvés par l’expérience.

On va même trouver de véritables aphorismes (une courte sentence qui résume une vérité fondamentale) « l’intérêt particulier se trouve toujours dans l’intérêt commun … la justice pour autrui est une charité pour nous ».

Suivant l’exemple de ces bons troglodytes eux-mêmes, Montesquieu s’inspire des générations passées. Les humanistes du XVIe siècle ne disaient-ils pas qu’ils étaient des nains perchés sur les épaules de géants ?… Montesquieu a notamment lu et relu l’Utopia de Thomas More, où l’entraide apparaît comme est une loi inscrite dans la nature :
La nature, disent-ils encore, invite tous les hommes à s'entraider mutuellement, et à partager en commun le joyeux festin de la vie. Ce précepte est juste et raisonnable. [...] La nature a donné la même forme à tous ; [...] ce qu'elle réprouve, c'est qu'on augmente son bien-être en aggravant le malheur d'autrui.
Thomas More, L’Utopie, 1516.

L’utopie, c’est étymologiquement u + topos un lieu qui n’existe pas, et non, comme l’âge d’or, un lieu qui n’existe plus. Influencé par Thomas More, on va voir que Montesquieu cultive lui aussi une vision politique qui porte des aspirations élevées, pour l’avenir.

Quatrième mouvement :
L’émergence de valeurs fondamentales



Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même ; et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d'exemples.

Alors qu’une fable se terminerait simplement sur les aphorismes moraux au présent de vérité générale, ici le conte se prolonge, au passé simple (pour des actions uniques et successives qui font avancer l’histoire).

On perçoit d’ailleurs une certaine accélération du temps dans l’évolution des sujets : les pères, les enfants, le jeune peuple, le nombre. Les générations se succèdent donc à toute vitesse à la fois sous les yeux des personnages et sous les yeux des lecteurs.

La pensée de Montesquieu procède alors par ellipses (on nous laisse deviner des éléments qui sont omis). De quoi doivent être consolés ces bons troglodytes ? On le devine : des difficultés de leur passé, et de leur vieillesse. Ayant donné des exemples vertueux, ils peuvent donc à leur tour avoir confiance en leurs propres enfants.

C’est frappant de voir comment Montesquieu esquisse avant l’heure le principe de l’évolution qu’on trouvera dans les recherches de Darwin au siècle suivant, mais cela montre bien sa volonté de rationaliser au maximum les processus : Chaque génération hérite des caractéristiques qui leur a permis de s’adapter à leur environnement.

Or pour Montesquieu, ceux qui ont survécu et qui ont pu se multiplier sont justement ceux qui ont privilégié l’union, c'est-à-dire, la solidarité. Le moraliste devient presque sociologue, en faisant des sentiments vertueux l’un de ces caractères essentiels à la cohésion des sociétés.

On retrouve d’ailleurs ici ce verbe « élever », mais plus dans un sens individuel (élever un enfant) : il prend maintenant un sens collectif, « accroître … augmenter ». L’entraide des bons troglodytes a initié un cercle vertueux.

Avec ce « l’union fut toujours la même », Usbek répond d’avance à une objection : s’ils sont plus nombreux, est-ce que la solidarité ne diminue pas ? Le lien logique d’opposition « bien loin de … au contraire » répond à cette objection implicite par une démonstration logique : le nombre crée au contraire ce qu’on appellerait aujourd’hui une pression sociale autour de ces valeurs.

Alors que le nom « exemple » était singulier, et objet du verbe (mettre un exemple devant les yeux), il est maintenant au pluriel et complément d’agent, c’est à dire, le sujet réel de la phrase à la voix passive : ce « plus grand nombre d’exemples fortifia la vertu ».

Dans son enfance, Montesquieu a été très marqué par Les Aventures de Télémaque de Fénelon, où on perçoit déjà l’esprit des Lumières naissantes, qui cherche à fonder la société sur la Raison.
Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs, [...] gagnant facilement sa vie par la culture de ses terres, se multiplie à l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, [...] exercé à la vertu, [...] et qui aimerait mieux mourir que perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi appliqué à [...] faire régner sa raison.
Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1694.

Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre ; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.

Ce dernier paragraphe commence par une véritable question rhétorique, c’est à dire, une question dont la réponse est implicite : c’est un bonheur qui ne se décrit pas.

Mais le conditionnel montre bien que Usbek veut en fait aller plus loin ! C’est ce qu’on appelle une prétérition : affirmer qu’on ne parlera pas d’un sujet pour mieux l’aborder. C’est un détour qui prépare son lecteur à tout un nouveau développement sur la vie harmonieuse de ces troglodytes : la question de leur rapport aux dieux.

C’est significatif de voir que la religion n'apparaît qu’ici. Ce n’est pas elle qui a fondé la vertu et le bonheur, elle vient seulement après coup, adoucir des mœurs qui sont déjà dans un cercle vertueux. En distinguant ainsi ce qui relève de la spiritualité, et ce qui relève d’un mécanisme rationnel, Montesquieu ouvre la voie aux Lumières naissantes.

Voilà certainement pourquoi il prend, à travers Usbek, un exemple polythéiste : son raisonnement n’implique pas directement les religions révélées, mais à une première forme, païenne, de religiosité. Il décrit un mécanisme qui prend son origine dans des temps très anciens, son apologue prend alors les dimensions d’un véritable mythe fondateur.

Le respect de la religion apparaît finalement comme une conséquence, avec l’adverbe intensif et le verbe à l’imparfait « un peuple si juste devait être chéri par les dieux ». C’est presque du discours direct libre (un discours cité directement, mais sans être annoncé par des marques spéciales) : ceux qui voient ces bons troglodytes se disent que leur bonheur provient des dieux, alors que lecteur, mis dans la confidence, a pu suivre pas à pas toute leur histoire.

Après Montesquieu, Voltaire se souviendra très certainement de ces troglodytes, quand il décrira dans Candide la religion d’Eldorado :
— Quoi ! vous n’avez point de moines qui enseignent, qui disputent, [...] qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ?
— Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard, nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, 1759.

Conclusion



Montesquieu donne la parole à Usbek, qui raconte une petite histoire enchâssée. Le petit récit, plaisant et dynamique, porte une leçon de morale.

Mais progressivement, Montesquieu dépasse le discours d’un moraliste, et fait une véritable démonstration philosophique, politique et sociale. La représentation des exemples du passé maintient la cohésion d’une société, d’une génération à l’autre.

Ce n’est donc plus simplement l’âge d’or des anciens, ni l’utopie des humanistes... Montesquieu donne à ces valeurs un véritable rôle fondateur, et donc, un véritable outil de gouvernement.

En faisant intervenir la religion dans un deuxième temps, essentiellement comme un phénomène social, comme un phénomène qu’on peut rationaliser, Montesquieu ouvre la voie à la pensée des Lumières.
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