Montesquieu, Les Lettres persanes
Lettre 30 - Curiosité des Parisiens
Explication linéaire
Extrait étudié
LETTRE XXX. — Rica à Ibben. À Smyrne.
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?
À Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
Introduction
Les Lettres persanes sont un formidable succès éditorial, dès leur parution, les lecteurs européens se précipitent sur ce recueil épistolaire, soit-disant traduit du persan, et publié anonymement à Amsterdam pour éviter la censure…
Un ami de Montesquieu, le père Desmolets, lui dit après avoir lu le manuscrit des Lettres Persanes : « cela sera vendu comme du pain. » Il ne pouvait être meilleur prophète, puisque près de trente éditions se succèdent jusqu'à la mort de Montesquieu.
Charles Dédéyan, Montesquieu ou l'alibi persan, 1988.
On dirait bien que cet engouement pour les Lettres persanes était aussi prophétisé dans notre extrait, où les vêtements persans de Rica lui procurent un succès extraordinaire, étrangement excessif !...
D'abord, Rica constate naïvement la curiosité des parisiens, mais étant lui-même de nature curieuse, il va mettre en place toute une expérimentation pour comprendre ce qui les fascine autant. La petite expérience va fonctionner au-delà de ses espérances, et révéler tout un règne d'apparences…
Problématique
Comment Montesquieu utilise-t-il le regard extérieur de Rica pour mieux révéler les travers de la mondanité parisienne ?
Axes de lecture et mouvements
Dans notre passage, le regard circule dans les deux sens, mais la démarche de Rica, soucieux de comprendre — par l'analyse et l'expérimentation — révèle justement toute l'absurdité des mondanités parisiennes, pour le plus grand plaisir du lecteur. Le style épistolaire, léger, et ironique de Rica permet de transmettre des valeurs propres aux Lumières, de tolérance et de juste mesure.
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Premier mouvement :
Une curiosité à double sens
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi.
On retrouve dans cette lettre le dispositif habituel des Lettres persanes, qui a tant plu aux lecteurs de l’époque. Des persans qui racontent leur voyage en occident : Ibben, le correspondant de Rica, se trouve à Smyrne. Aujourd’hui Izmir en Turquie, c’est une ancienne cité grecque qui est devenue un port très important de l’Empire Ottoman : un lieu qui fait rêver les lecteurs de l’époque…
Les dates dans le calendrier lunaire persan participent à ce même jeu, un peu artificiel, mais efficace pour créer une ambiance exotique. Il faut dire que la couleur orientale est particulièrement à la mode en ce début de 18e siècle, notamment depuis la traduction des Mille et une Nuits par Antoine Galland, en 1704, c’est un immense succès éditorial.
Dans cette lettre, on retrouve Rica, plus jeune que Usbek, il a un style plus léger et humoristique. Montesquieu utilise cette polyphonie (la variété des voix) comme un contrepoint, pour ménager des moments de divertissement au lecteur.
En plus, il nous donne l’impression de surprendre une correspondance confidentielle et privée : ce sont deux amis qui échangent : avec la première personne en position de sujet, Rica raconte directement les anecdotes de son expérience. La curiosité du lecteur est sans cesse ravivée.
Mais au-delà de la simple anecdote, il s’agit aussi de bien comprendre et d’interpréter cette expérience. Rica cherche sans cesse à dégager des règles constantes à partir de son vécu : voilà pourquoi la lettre commence au présent de vérité générale (pour des actions vraies en tout temps) : « les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance ». Tout le reste sera un développement pour expliquer cette interprétation.
Ce début de lettre forme donc un raisonnement, regardez : le CCT se décline dans toute une série de situations « si je sortais … si j’étais aux Tuileries … si j’étais aux spectacles », etc. On retrouve plusieurs fois la même structure syntaxique (c’est un parallélisme) : la subordonnée circonstancielle avec le verbe d’état « si j’étais » avec le verbe de perception dans la principale « je voyais ». C’est un véritable retour d’expérience.
En face de cette curiosité du voyageur persan qui cherche à tout comprendre et analyser, on trouve en miroir la curiosité des parisiens… Ce mot a justement un double sens, actif et passif :
1) être curieux, insolite ;
2) être curieux, désireux d’en savoir plus.
Les verbes liés au regard vont donc dans les deux sens : le persan voit les parisiens, mais il est aussi en position d’objet « tout le monde voulait me voir … un arc-en-ciel qui m’entourait » ; et même à la voix passive : « je fus regardé » et « jamais un homme n’a tant été vu »… D’autres expressions renforcent encore ce jeu de regards : « tout le monde se mettait aux fenêtres … cent lorgnettes dressées contre ma figure… »
« Tout le monde se mettait aux fenêtres » c’est le regard de celui qui reste chez lui. Celui qui, justement, ne voyage pas, et se contente de se divertir.
« Dresser sa lorgnette » c’est le regard de celui qui va au théâtre, non pas pour voir la scène, mais pour se donner en spectacle et regarder les autres spectateurs. Voilà pourquoi les femmes portent autant de couleurs.
À l'époque, les salles de théâtre restaient éclairées pendant les représentations… On va au théâtre pour se faire voir, le spectacle se trouve autant sur scène que parmi l’auditoire…
Implicitement, Montesquieu fait allusion à la célèbre métaphore baroque du theatrum mundi : le monde est un théâtre où chacun porte un masque et joue un rôle...
Mais le jeu de regards est fondamentalement asymétrique. La première personne je est isolée face à la multitude des parisiens « vieillards, femmes, enfants, fenêtres … lorgnettes ». Ailleurs dans le paragraphe, le pluriel est ainsi multiplié face au singulier… Avec cette disposition, on se représente bien ce persan plongé au milieu de Paris, dans son costume traditionnel, et pourtant, ce sont bien, à ses yeux, les parisiens qui sont extravagants.
D’ailleurs, l’étymologie de ce nom commun « extravagance », est révélatrice : extra = hors de, vagari = errer, c’est-à-dire, aller sans but. Ce qui est extravagant, c’est ce qui s’égare hors des sentiers de la juste mesure et de la raison. On commence à bien percevoir le projet littéraire de Montesquieu, qui prépare celui des lumières.
On peut aussi interroger cette accumulation sans déterminants : « vieillards, hommes, femmes, enfants » reprise par « tous ». C’est une gradation : une organisation par ordre d’intensité. On s’éloigne progressivement de la curiosité qu’on imagine être celle des vieillards (et qui est justement celle de Rica et de Usbek) : celle qui consiste à interroger le monde pour atteindre la sagesse. Cette gradation interpelle le lecteur qui peut se demander quelles sont les véritables motivations de cette curieuse curiosité des parisiens !
Et en effet, les verbes qui représentent les regards des parisiens sont étrangement superficiels : « regarder comme si … vouloir voir … se mettre aux fenêtres … former un cercle … faire un arc-en-ciel … entourer … dresser des lorgnettes ». À chaque fois, on amorce l’action de regarder, mais on reste à l’extérieur, en périphérie… Ce sont plutôt des mouvements de curiosité qu’une véritable démarche de s’intéresser au persan.
Cette idée de mouvement, on la retrouve dans les sonorités, avec les allitérations (retour de sons consonnes) en v et notamment le son « va » « une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance ». Alors que les persans voyagent justement pour mieux s’arrêter, analyser, comprendre, les parisiens au contraire s’agitent sur place sans vraiment comprendre le monde qui les entoure.
Mais la différence de regard se trouve aussi et surtout dans l’attitude des parisiens : « comme si » ; la comparaison représente bien l’effet excessif du persan sur les parisiens. Un « Envoyé du ciel »... Aujourd’hui, on dirait, un extra-terrestre ! Le voilà classé parmi les êtres surnaturels ! Le Persan au contraire, rappelle avec modestie qu’il n’est « qu’un homme ».
Plusieurs effets permettent d’illustrer cet aspect excessif des réactions des parisiens : l’adverbe de temps « aussitôt » est répété deux fois. « Mille couleurs … cent lorgnettes » ces nombres expriment surtout la démesure « jamais homme n’a été tant vu » : ce sont des hyperboles (figures d’exagération).
Au milieu de ces éléments non humains, à la limite de l’abstraction, qui font barrière : fenêtres, cercle, robes, lorgnettes, on trouve ce qu’il y a de plus commun et de humain : un simple visage.
Ainsi, par contraste, Montesquieu valorise le regard qui sera celui du mouvement des Lumières : éclairer par la Raison, c’est-à-dire, chercher à comprendre à l’aide de critères qui ont une valeur constante et universelle.
Deuxième mouvement :
Un miroir de la société parisienne
Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
De même qu’on avait jusqu’ici deux regards opposés ; on entend maintenant deux voix différentes : Rica, à la première personne, écrit à son ami Ibben, et rapporte dans son propre discours les paroles des parisiens. Avec ces discours imbriqués, le genre épistolaire devient particulièrement vivant et animé.
Et exactement comme les regards, ces deux prises de parole sont asymétriques. La parole de Rica est essentiellement silencieuse : il confie ses pensées à son ami Ibben. D’ailleurs il ne rit pas, il se contente de sourire, et il écoute surtout. Il crée une complicité avec son lecteur.
De l’autre côté, la voix des parisiens est plurielle. Ils parlent surtout entre eux, ils désignent le persan à la troisième personne. Ils restent donc à distance. C’est révélateur d’une différence d’attitude : ils le regardent et commentent à voix haute, mais il n’y a pas de réelle communication.
D’ailleurs, le discours direct (les paroles sont rapportées telles quelles) avec les deux points et le verbe de parole, tout ça met bien leur discours à distance, Rica restitue la citation, mais sans la prendre en charge, c’est un procédé d’ironie qui nous invite à lire l’énoncé avec un regard critique.
Et en effet, c’est une bien étrange citation ! D’un côté, l’affirmation est atténuée avec le verbe « il a l’air » : c’est un modalisateur (qui vient nuancer le sens de l’énoncé). Mais en même temps, l’adverbe intensif vient au contraire en renforcer le sens : « il a l’air bien persan ». Tout cela révèle bien un préjugé, qui repose sur les apparences uniquement.
On peut d’ailleurs aussi se demander pourquoi cet adverbe « bien » est-il placé ici ? Ce n’est pas « il faut bien avouer qu’il a l’air persan » qui insisterait sur l’action d’avouer. Ce n’est pas non plus « il faut avouer qu’il a bien l’air persan », qui confirmerait l’air authentique de ce persan. Non, paradoxalement, l’adverbe intensif porte sur le fait même d’être persan, comme si on pouvait l’être par degré ! L’apparence a remplacé l’identité.
Le verbe « avouer » apparaît alors bien pour ce qu’il est : une précaution oratoire qui permet de faire passer pour une confidence une simple réflexion sans fondement. Tous ces artifices témoignent du souci de chacun de briller en société.
Ce regard des parisiens qui commentent l’apparence de Rica en dit long surtout sur la société parisienne, très refermée sur elle-même. Ce sont « des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre » mais en plus ils n’échangent « entre-eux ». On entend d’ailleurs par paronomase (proximité sonore) le verbe « entrer » qui confirme le « jamais sorti ». Cette insistance de Rica crée une image à la limite de l’absurdité : ce sont des aveugles qui décrivent le monde à d’autres aveugles.
Pour Montesquieu, il est absolument nécessaire de voyager, de faire l’expérience du monde pour mieux le comprendre. Pour rédiger De L’Esprit des Lois, il voyagera à travers toute l’Europe, pendant près de 6 ans.
Le persan découvre alors des portraits de lui « partout … multiplié … ». Les marques du pluriel sont accumulées avec la répétition du déterminant indéfini « toutes les boutiques … toutes les cheminées » : ce sont des hyperboles, qui montrent bien l’omniprésence du règne des apparences.
Le style de Rica est souvent léger et humoristique : « Chose admirable ! ». C’est une phrase nominale (une phrase sans verbe) exclamative, qui appartient au langage oral. Rica vient de découvrir son propre portrait, bien sûr, il ne s’admire pas lui-même. C’est donc bien ici une admiration ironique.
D’ailleurs, le verbe « admirer » au XVIIIe siècle désigne aussi bien le regard élogieux, qu’une surprise un peu vive. Plus on s’étonne, plus on s’éloigne d’un comportement normal et mesuré. Rica fait donc ressortir ce que le comportement parisien peut avoir d'excessif.
Ça va même un peu plus loin que ça « Chose admirable » : on aura à la fin du passage « chose extraordinaire ». Rica imite d’avance l’exclamation des Parisiens, il leur renvoie leur propre image en miroir : le véritable portrait n’est pas dans le sens qu’on croit !
« On craignait de ne m’avoir pas assez vu » : d’abord, le pronom indéfini vise globalement les parisiens : c’est bien un portrait collectif qui est fait dans ce passage.
Ensuite, l’expression est étrangement détournée. Au lieu de dire : ils s’assurent de me voir beaucoup, Rica utilise le verbe craindre avec une négation. C’est une litote : dire moins pour laisser entendre davantage, cette curiosité n’est au fond que la crainte de ne pas savoir, d’être pris en défaut vis-à-vis des autres.
Troisième mouvement :
Une expérimentation révélatrice
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable.
On commence par un paradoxe : une idée qui choque le sens commun. Les « honneurs » sont « à la charge », ils sont pénibles à recevoir. On peut même entendre l'expression militaire « partir à la charge » c'est-à-dire attaquer. Rica se sent pratiquement agressé par toutes ces marques d'honneur.
Le présent de vérité générale donne pratiquement à cette première proposition la valeur d'une maxime : « L'excès des honneurs est un embarras pour l'honnête homme conscient de sa valeur », ou quelque chose comme ça… On peut penser aux nombreuses maximes de La Rochefoucauld sur l'orgueil.
Au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait voir nos défauts, [...] ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumières qu’ils nous donnent pour connaître l’amour-propre et l’orgueil, et pour nous garantir des surprises continuelles qu’ils font à notre raison ?
François de La Rochefoucauld, Maximes et Réflexions morales, 1678.
Les adverbes intensifs à répétition vont justement participer à l’ironie du passage : « tant d’honneurs … très bonne opinion … si curieux et si rare ». Il donne de lui-même une image exagérément flatteuse, mais c'est toujours en parodiant les clichés de la flatterie : « troubler le repos d'une grande ville ». Comme s'il devenait difficile de dormir tant son arrivée est importante !
Mais cette hyperbole est atténuée par une concession « quoique j'aie une très bonne opinion de moi » et un circonstant « où je n'étais point connu ». Ces signaux contradictoires révèlent bien une volonté ironique.
Les modes employés vont dans le même sens : ils dénoncent l’exagération et remettent en cause la réalité de l’hyperbole. Le conditionnel « Je ne me serais jamais imaginé » la soumet à une hypothèse, et le subjonctif « que je dusse troubler » souligne la dimension irréelle de l'action.
Alors que le temps de la narration était plutôt l'imparfait jusqu'ici, on passe soudainement au passé simple (pour des actions de premier plan dans le passé). C'est un moment clé, on progresse dans l'intrigue. D'ailleurs, le verbe « résoudre » est intéressant, il appartient au lexique de l'enquête policière. Rica va maintenant adopter une attitude de philosophe et de chercheur.
Regardez ce glissement de termes : « L'habit persan » est repris par un pronom « un à l'Européenne ». En remplaçant comme ça l'adjectif qualificatif « Persan » , Rica souligne bien qu'on reste dans le domaine de l'apparence. C'est alors tout un vocabulaire qui se rattache au corps : « endosser », la « physionomie ». En faisant son expérience, Rica cherche à distinguer si ses attitudes le trahissent autant que ses habits. « Pour voir si » le CC de But oriente toute l'expérience.
L'adjectif « curieux » renvoie directement au début du passage : la « curiosité » des habitants de Paris. C'est un polyptote : deux mots qui ont une racine commune. Mais cette fois-ci, il est retourné : ce qui caractérisait les parisiens qualifie maintenant le persan. Montesquieu met en scène la réversibilité du terme.
Quatrième mouvement :
Une satire des mœurs parisiennes
Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?
« Cet essai » : le déterminant démonstratif annonce en fait à l’avance l'anecdote qui vient seulement après. De même pour le pronom relatif « ce que je valais ». C'est une cataphore : une référence qui désigne ce qui ne vient qu'après. pour l'instant, le lecteur ne sait pas ce que représente ce « réellement ». Tout est fait pour entretenir sa curiosité.
Le mot « essai » est ici synonyme d’expérience, une expérience quasiment scientifique (on parle bien de tube à essai par exemple). Les verbes sont révélateurs : « ce que je valais » ou encore « apprécier » qui a deux sens ; un sens subjectif : avoir du goût pour quelque chose ou pour quelqu'un ; et un sens objectif : mesurer, déterminer. C'est révélateur qu'on soit obligé au vu de la suite, de garder seulement le deuxième sens.
En plus ici le verbe « voir » est pronominal de sens passif : « je me vis apprécié ». Tout se passe comme si Rica, par ce stratagème, pouvait se voir à distance. Comme souvent chez Montesquieu, ce détour par l'autre permet de mieux faire intervenir la Raison.
On retrouve ce même présupposé dans les deux CC de Manière : « réellement … au plus juste ». Dans l'adverbe « réellement », on entend le mot « réel » : c'est une conviction des philosophes des Lumières : une réalité commune est intelligible à travers des outils d'évaluation objectifs, comme la Raison.
Et dans le deuxième CC de Manière « au plus juste » ; on peut entendre les deux sens du mot « juste », qui correspond aussi à une conviction des philosophes des Lumières et qui va guider Montesquieu tout au long de L'Esprit des Lois : la justesse mène naturellement à la justice.
Mais on peut aussi aller plus loin : « au plus juste », c'est à dire, au minimum, en enlevant, en perdant justement ce qui est superflu, les ornements. En changeant ses habits, le persan peut, symboliquement, voir la Vérité nue. Le tailleur n'est-il pas celui qui taille, c'est-à-dire, celui qui enlève, plus qu'il ne rajoute ?
Cette allusion au tailleur représente bien le style d'humour très imagé de Rica, qui construit une métaphore : le vêtement persan donnait corps à cette attention et à cette estime publique : les deux disparaissent en quelque sorte, en même temps, comme si le tailleur les avait découpés avec sa paire de ciseaux.
Le résultat de l'expérience est immédiat : « en un instant ... tout d'un coup », ce sont deux CC de temps qui montrent bien la réussite de la démarche expérimentale de Rica : il suffit d'enlever un seul facteur pour interrompre la réaction, c'est le néant. Puis l’inverse se produit, tout aussi rapidement (et à son insu) : « par hasard … aussitôt » on entend un « bourdonnement ».
C'est pratiquement un révélateur chimique : il suffit de réintroduire l'élément déclencheur pour relancer la réaction. Ce double retournement de situation rend bien visible les excès d'une nation changeante, commandée par des ressorts simples.
En changeant d'habillement, Rica adopte le point de vue parisien : ses anciens vêtements étaient des « ornements étrangers ». Dès que sa vanité n'est plus flattée, il entre dans un « néant affreux », exactement ce que dirait une coquette par exemple… Tout ça contribue à la dimension ironique du passage : Rica imite les parisiens, afin de mieux faire voir leurs défauts.
Dans le même sens, le terme « par hasard » est bien ironique : évidemment, la remarque ne peut pas être dûe au hasard, il s'agit surtout de créer l'événement, d'avoir une révélation à faire, de briller en société… Sans cesse, Rica nous invite à découvrir les motivations cachées de ceux qui l'entourent.
Le « bourdonnement » de la conversation est comme illustré par des citations qui émanent probablement de voix différentes :
— Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ?
— C'est une chose bien extraordinaire !
— Comment peut-on être Persan ?
C'est une métaphore : la grande ville est comparable à une ruche, comme bousculée par le persan, elle s'anime soudainement.
Avec cette variété de discours rapportés direct, on entre pratiquement dans le domaine du théâtre, voire même de la comédie, puisqu'on entend les rires des spectateurs qui observent maintenant Rica. Ce sont des exclamations, des interrogations, avec la répétition du mot Persan encore associé à l'adv intensif « bien extraordinaire ! ». Toutes ces phrases sont très expressives.
Encore ici, le regard est asymétrique, la communication n'est pas vraiment engagée. Avec le pronom indéfini, on ne s'adresse pas vraiment à Rica. En plus, les questions sont purement rhétoriques (elles n'attendent pas de réponse). La première est une question fermée, (qui implique une réponse positive). La deuxième est une question ouverte (on ne peut pas y répondre par oui ou par non), en fait, elle n'a pas de réponse, ce qui fait ressortir son absurdité.
La dernière phrase du passage est particulièrement célèbre, parce qu'elle concentre de nombreux thèmes des Lettres persanes, tout en révélant son style ironique et mordant : « Comment peut-on être persan ? »
Conclusion
Dans cette dernière phrase, mais également dans toute cette lettre persane, le regard posé sur le persan nous apparaît surtout comme une posture mondaine, pour paraître, briller en société… Ce regard à force d'être superficiel, et foncièrement autocentré, en devient absurde, il défie la Raison.
Et c'est justement ce que Montesquieu veut nous donner à ressentir : en amusant le lecteur avec un bon mot chargé d'ironie, il nous transmet surtout un véritable message philosophique : la Raison permet, au-delà des différences, d'appréhender l'altérité, et de créer un véritable lien entre les hommes.