La Bruyère, Les Caractères
3 citations clés expliquées
Voici trois citations des Caractères de La Bruyère. Je te propose qu’on les analyse ensemble en gardant à l’esprit l’idée que dans cette œuvre, la représentation de la société emprunte bien souvent au théâtre et notamment à la comédie…
🗝️ Première citation : de la conversation
Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? [...] — Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d’ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ? — Qu’importe, Acis ?
Dans cette première citation, La Bruyère se moque de ces personnages qui parlent de manière trop sophistiquée… Comme Molière dans Les Précieuses Ridicules, il se moque ici de cette mode de la préciosité dans les salons.
Il nous rapporte donc son dialogue avec Acis, mais uniquement ses interrogations : « que dites-vous ?... Comment ?... Vous plairait-il de recommencer ? » Le discours d’Acis est passé sous silence, comme s’il était impossible à retranscrire.
Mais pourquoi Acis est-il aussi obscur ? Cette-fois La Bruyère lui donne la parole directement : « qui ne pourrait pas en dire autant ? » Acis vient de se trahir : son unique but est de se distinguer des autres : il est dans un monde d’apparences !
D’ailleurs, la justification d’Acis se retourne contre lui : « Mais cela est bien uni et bien clair » : ce qui lui semble être un défaut, est au contraire un qualité pour La Bruyère, écrivain classique.
La Bruyère nous donne alors une leçon de clarté par l’exemple : Il part d’un discours indirect « vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid » pour le tourner de manière directe « que ne disiez-vous “il fait froid” ». La répétition des mots leur rend toute leur force.
Acis est un peu maladroit, mais cela nous prépare à rencontrer d’autres personnages bien plus manipulateurs…
🗝️ Deuxième citation : de la cour
Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
Dans notre deuxième citation, nous avons affaire à un « maître » en « dissimulation ». Il « sait la cour ». Ce personnage est un véritable acteur : ses « gestes » sont calculés, son « visage » est un masque.
D’ailleurs, les thèmes de la « dissimulation » et du « déguisement » appartiennent bien au monde du théâtre. Ce portrait évoque irrésistiblement le Tartuffe de Molière !
Et en effet, ce personnage n’est pas seulement « profond et impénétrable » il a quelque chose d’effroyable. Ses actions sont de « mauvais offices », il agit contre ses « ennemis ». La Bruyère le juge très négativement avec la restriction : « Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice ».
Cette citation se termine par une chute très intéressante… La Bruyère donne un nom à ce « vice » : c’est la « fausseté ». L’homme de cour cultive ce « raffinement » souvent en pure perte, puisque cela lui est aussi « inutile » que « la vertu ».
La Bruyère fait donc ici la satire d’une société où la « franchise et la sincérité » n’ont tout simplement pas leur place, même lorsque aucun intérêt n’est en jeu !
🗝️ Troisième citation : des grands
Tu es grand, tu es puissant : ce n’est pas assez ; fais que je t’estime, afin que je sois triste d’être déchu de tes bonnes grâces, ou de n’avoir pu les acquérir.
Dans cette dernière citation, La Bruyère critique ceux qui comptent uniquement sur leur statut social : « Tu es grand, tu es puissant : ce n’est pas assez ». Le tutoiement est d’ailleurs révélateur : La Bruyère moraliste met les qualités humaines devant la puissance et la grandeur.
Pour lui, le véritable pouvoir réside dans la capacité à inspirer le respect et l'admiration : « Fais que je t’estime » à l’impératif, devient comme une règle de conduite. Un lien émotionnel est créé entre les deux personnes « je t’estime … je suis triste d’être déchu de tes bonnes grâces ».
Mais La Bruyère tourne cela comme un véritable argument rationnel avec le lien de conséquence : « Afin que je sois triste ». Être digne de respect, ce n’est pas une posture morale, c’est un outil pragmatique de gouvernement, parce qu’il donne une valeur authentique aux « bonnes grâces » des puissants.
Ce ne sont donc pas les inégalités sociales que La Bruyère condamne, mais les défaillances d’une aristocratie qui devrait mériter son nom (du grec aristos, le meilleur).
Ainsi le roi devrait réunir les plus grandes vertus… Mais La Bruyère s’interroge à la fin du livre X « Du Souverain ou de la République », voilà donc une quatrième citation en bonus !
Il est vrai qu’il est rare de les voir réunies dans un même sujet : il faut que trop de choses concourent à la fois, l’esprit, le cœur, les dehors, le tempérament ; et il me paraît qu’un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de Grand.
Versailles, portrait présumé de La Bruyère (retouché).
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