Couverture pour Le Rouge et le Noir

Stendhal, Le Rouge et le Noir
Livre 1 - Chapitres 1 à 7
(Lecture accompagnée)



Alors, qu’est-ce qu’on entend sur Le Rouge et le Noir quand on tend l’oreille ?
— Le Rouge et le Noir, c’est politique ça…
— Mais non, maître, c’est un roman d’amour !
— Encore mieux !

Joann Sfar, Le Chat du Rabbin, 2011.

Et le rabbin a raison : l’amour est peut-être encore plus subversif que la politique ! En ce début de XIXe siècle, l’ordre social, très hiérarchisé, très codifié, repose sur les mariages arrangés… Et soudain, une génération revendique le droit d’aimer, et la séduction devient un moyen de parvenir...

C’est là que Stendhal intervient : qu’est-ce qui est réellement important ? Les honneurs, la richesse, l’orgueil, ou bien l’amour et la beauté... ? Julien Sorel va faire toutes les erreurs possibles, s’égarer dans ses passions, dans l’hypocrisie... Le lecteur va suivre son évolution, et grandir avec lui...

Avec ce roman, Stendhal a voulu capter la sensibilité d’une époque. Mais comment décrire cette réalité avec art ? C’est donc bien plus qu’un roman d’amour dans un contexte politique, social et religieux écrasant…

On peut y voir un roman subversif, où le narrateur malicieux explore des points de vue variés, où l’opinion publique et les intérêts particuliers manipulent le théâtre des apparences…

C’est aussi un roman initiatique, démontrant le rôle émancipateur des livres, et où la tentation du cynisme nécessaire à l’ascension sociale s’oppose sans cesse à la recherche du bonheur.

On y trouve aussi le meilleur du roman psychologique : les personnages ont des motivations cachées souvent inconciliables : passions, héroïsme, attrait pour la beauté, interrogations sur le sens de la vie et de la mort…

Livre premier


La vérité, l'âpre vérité.
DANTON.

Pour vous aider à vous repérer, je vais indiquer à chaque fois le numéro du chapitre, et l’épigraphe qui va avec. Mais il ne faut pas s’y tromper, elles sont apocryphes : c’est à dire que leur authenticité n’est pas établie. On devine même que c’est Stendhal lui-même qui les invente…
Sous une apparence quasi scientifique [...] les épigraphes ont une fonction ludique : elles permettent des jeux de masque au romancier, qui peut prendre la parole sans en avoir l'air.
Marie Parmentier, Préface pour Le Rouge et le Noir, 2013.

L'épigraphe doit augmenter la sensation, l'émotion du lecteur [...] et non pas présenter un jugement [...] philosophique sur la situation.
Stendhal, Notes en marge d'Armance, 25 mai 1830.

Chapitre 1
Une petite ville



Put thousands together
Less bad,
But the cage less gay.

HOBBES.

Le roman s'ouvre sur la charmante ville de Verrière :
La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges, s’étendent sur la pente d’une colline [...]. Le Doubs coule [...] au-dessous de [...] fortifications, bâties jadis par les Espagnols.

Les descriptions sont courtes chez Stendhal, mais elles en disent toujours plus long qu’il n’y paraît. La beauté est souvent chez lui un guide, un révélateur.

Par exemple, ces fortifications espagnoles en ruine représentent un passé héroïque remplacé par des industries : les scies à bois, les fabriques de toiles peintes, et surtout la fabrique de clous, annoncent une contexte social accablant :
Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous.

Une autre particularité de ce début de roman, c'est que le narrateur malicieux n’hésite pas à guider son lecteur, par exemple ici comme si c'était un voyageur parisien :
Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens [...] on lui répond avec un accent traînard : Eh ! elle est à M. le maire.

Et en effet, le Maire de Verrière est à l'image de la ville et de ses habitants : son abord agréable cache un esprit fermé. Ce thème théâtral est très présent chez Stendhal : les rôles joués par les personnages cachent souvent des intérêts particuliers.
Bientôt le voyageur parisien est choqué d’un certain air [...] de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif.

M. de Rênal, avec la particule : c’est un noble (il ne devrait pas travailler, et pourtant c’est un industriel). Pour Stendhal, ce personnage est le parfait représentant de ceux qui ont pris le pouvoir à la Restauration.

Et voilà pourquoi Le Rouge et le Noir est sous-titré « Chroniques de 1830 » : pour Stendhal, la littérature doit s’ajuster aux enjeux d'un peuple et d’une époque, c’est ce qu’il appelle le romanticisme :
Le Romanticisme est l’art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands pères.
Stendhal, Racine et Shakespeare, 1823.

Après la Révolution puis la chute de Napoléon en 1815, la monarchie est restaurée. Louis XVIII, puis Charles X : les deux frères de Louis XVI ! Vous imaginez ? Après la Révolution française et les conquêtes napoléoniennes, la jeunesse de ce début du XIXe siècle retrouve la monarchie de droit divin abolie par leurs parents au siècle précédent.

Si la charte constitutionnelle du 4 juin 1814 rétablit la dynastie des Bourbons, et fait du roi un "souverain par la grâce de Dieu", son pouvoir est tout de même limité par une chambre des députés, élus par un suffrage censitaire. Ce n'est donc plus une monarchie absolue comme sous Louis XIV, mais bien une monarchie constitutionnelle. Face à ce nouvel ordre politique, la jeunesse de l'époque est partagée entre résignation et soif de liberté, fatalisme et volonté de progrès.

Dans la littérature de l’époque, Stendhal n’est pas le seul à décrire ces préoccupations, on peut penser par exemple à Alfred de Musset, qui parle d’une « maladie du siècle » :
Il restait [aux jeunes gens] [...] l’esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n’est ni la nuit ni le jour. [...] La maladie du siècle présent vient de deux causes [...] : Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore.
Alfred de Musset, La Confession d’un Enfant du Siècle, 1836.

Chapitre 2
Un maire



L'importance ! Monsieur, n'est-ce rien ? Le respect des sots, l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.

M. de Rênal a fait aménager la promenade publique de Verrière, renommée officiellement « Cours de la Fidélité » ... Il a notamment fait construire un grand mur, qu’il présente comme une victoire politique.
Malgré l’opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu’il soit ultra et moi libéral, je l’en loue) [...] Ce que je reprocherais au Cours de la Fidélité, c’est la manière barbare dont l’autorité fait tailler [...] ces vigoureux platanes.

Comme c’est souvent le cas quand le narrateur intervient dans le récit, la parenthèse est révélatrice : c'est en fait un paysage politique que Stendhal représente, avec d'un côté, ceux qui veulent élargir les libertés, et de l'autre, ceux qui veulent au contraire les limiter.

En gros, les libéraux veulent prolonger les acquis de la Révolution, tandis que les ultras prônent un retour à l'Ancien régime. À leurs yeux, la Révolution et l’Empire ne sont que des accidents de l’Histoire :
En cherchant ainsi à renouer la chaîne des temps, que de funestes écarts avait interrompue, nous avons effacé de notre souvenir, comme nous voudrions qu’on pût les effacer de l’Histoire, tous les maux qui ont affligé la patrie durant notre absence.
réambule de la Charte.

Mais Stendhal va aussi nous montrer que ces enjeux politiques cachent bien souvent des intérêts particuliers :
Les libéraux de l’endroit prétendent [...] que M. le vicaire Maslon [s'empare] des produits de la tonte. Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années, pour surveiller l’abbé Chélan et quelques curés des environs.

L'abbé nommé en haut lieu pour contrôler les autres est donc malhonnête : il s'approprie les branches des platanes, c'est à dire, le bien public... Il faut savoir qu'à l'époque, le bois est l'un des principaux moyens de se chauffer : c'est une source de revenus non négligeable !

Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L’étranger qui arrive [...] s’imagine [...] que ses habitants sont sensibles au beau [...] mais c’est parce qu’elle attire quelques étrangers dont l’argent [...] rapporte du revenu à la ville.

On le voit, pour décrire la réalité d’une époque tout en préservant la beauté, Stendhal utilise des détours variés : personnages représentatifs, interventions humoristiques, sélection des points de vue…

Chapitre 3
Le bien des pauvres



Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
FLEURY.

Par un beau jour d’automne, M. de Rênal se promène avec sa femme le long du Cours de la Fidélité. Il est très en colère contre un certain abbé Chélan. Un rapide retour en arrière permet au lecteur de se faire une idée du personnage :
Le curé de Verrières, vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l’air vif de ces montagnes une santé et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l’hôpital et même le dépôt de mendicité.

Le dépôt de mendicité, c’est le lieu où sont enfermés les vagabonds et les mendiants. En ce début de XIXe siècle, ce sont des délits punis par la loi.

Un inspecteur, M. Appert, est venu de Paris pour contrôler le dépôt de mendicité de Verrière. Il est d’ailleurs bien nommé, puisqu’il doit rendre visible ce qui est caché. Avec l’abbé Chélan, ils se heurtent au geôlier :
— M. le curé [...] j’ai l’ordre [de] M. le préfet [...] de ne pas admettre M. Appert dans la prison. [...] Si je suis dénoncé on me destituera.

Le directeur du dépôt de mendicité, M. Valenod, et le maire lui-même viennent réprimander l’abbé Chélan.
— Eh bien, messieurs ! je serai le troisième curé de quatre-vingts ans d’âge, que l’on destituera dans ce voisinage. Quel mal [...] cet homme, venu de Paris [...] peut-il faire à nos pauvres ?

* * *

Maintenant qu'on comprend mieux la colère de M. de Rênal contre M. Chélan, retour à sa conversation avec sa femme, mais décidément, elle ne le comprend pas :
— Mais [...] quel tort peut [...] vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité ?
— Il ne vient que pour déverser le blâme, [...] dans les journaux du libéralisme. [...] Non, je ne pardonnerai jamais au curé.


Soudain, Mme de Rênal pousse un cri : l'un de ses fils est monté sur le mur de la promenade. C’est symbolique : face à ce contexte écrasant, la nouvelle génération surmonte les obstacles. L’inertie s’oppose à l’énergie. Sans systématiser, Stendhal joue avec des antagonismes fondamentaux.
L’enfant, qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.

M. de Rênal change alors de sujet : il veut engager le fils Sorel comme précepteur.
— J’avais quelques doutes sur sa moralité ; car il était le protégé de ce vieux chirurgien, qui [...] a [suivi] Buonaparté en Italie, et même [...] signé non pour l’Empire. [...] Mais ce Sorel étudie la théologie [...] il n’est donc pas libéral, il est latiniste.

À une époque où la messe est en latin et l’Église associée à la monarchie, M. de Rênal imagine que les latinistes sont plutôt royalistes. De même, pour un aristocrate comme lui, Napoléon était un usurpateur étranger : d’où la prononciation à l’italienne. Mais il y a pire encore que d’être bonapartiste : avoir dit non à l’Empire, il voulait donc une République !

Mais ce qui importe à M. de Rênal c’est surtout le prestige :
— Tous ces marchands de toile me portent envie, [...] eh bien ! j’aime assez qu’ils voient passer [mes] enfants [...] à la promenade sous la conduite de leur précepteur.

Mme de Rênal est bien éloignée de ces soucis d’apparence :
Ni la coquetterie, ni l’affectation, n’avaient jamais approché de ce cœur. M. Valenod, le [...] directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ; ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu. [...] C’était une âme naïve, qui jamais ne s’était élevée [...] jusqu’à juger son mari, et à s’avouer qu’il l’ennuyait.

Souvent, de petites remarques comme celle-ci laissent déjà supposer la suite du récit : l’ennui de Mme de Rênal pourrait la pousser à l’adultère... Pour ceux qui aiment bien les figures de style, on appelle ça une prolepse.

Chapitre 4
Un père et un fils



sarà mia colpa, Se cosi è ?
MACHIAVELLI.

Quand M. de Rênal vient le voir, le père Sorel est surpris de voir un homme si considérable le prier d'engager son fils ! C’est la première apparition de Julien dans le roman :
À cinq ou six pieds de haut, [...] sur une pièce de la toiture [...] au lieu de surveiller [...] [le] mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel. [...] Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second coup [...] lui fit perdre l’équilibre.
— Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ?
Julien [...] avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur [...], que pour la perte de son livre [...] le Mémorial de Sainte-Hélène.


Le Mémorial de Sainte-Hélène, ce sont les dernières réflexions de Napoléon où il justifie sa philosophie politique. On comprend alors que Julien a bien hérité des convictions du vieux chirurgien major, bonapartiste et républicain.

Ce passage met bien en scène des valeurs opposées : au sol, le père, l’ordre social, la machine qui transforme les troncs d’arbres en planches. En hauteur, Julien absorbé par l’épopée Napoléonienne, et dont la position élevée annonce déjà l’orgueil et l’ambition. Cette dimension symbolique est encore un moyen pour Stendhal de représenter le réel avec art.

Pour certains traits, Stendhal met beaucoup de lui-même dans ce personnage. De son vrai nom Henri Beyle, Stendhal a perdu sa mère jeune, et ne s’entendait pas avec son père :
Mon horreur était de vendre un champ [...] en finassant pendant huit jours, [...] c'était là sa passion. Rien de plus naturel. [...] Mon père à 18 ans [...] se trouva avec [...] dix sœurs à établir. [...] L'argent fut donc avec raison, [sa] grande pensée [...] et moi je n'y ai jamais songé qu'avec dégoût.
Stendhal, Vie Henry Brulard, 1890 (posthume).

Chapitre 5
Une négociation



Cunctando restituit rem.
ENNIUS.

Quand Julien apprend qu’il est engagé comme précepteur chez M. de Rênal, l’orgueil de Julien se révolte : pas question de devenir domestique :
« Plutôt mourir. [...] Je me sauve cette nuit ; en deux jours [...] je suis à Besançon ; là je m’engage comme soldat. »

L’ascension sociale de Julien accompagne son évolution psychologique, et oppose sans cesse l’ambition et la recherche du bonheur… C’est en cela qu’on peut dire que Le Rouge et le Noir est un roman initiatique.

Il est révélateur que Julien songe à devenir soldat, avant même ses premiers pas dans le monde ! Souvent, Stendhal ouvre comme ça le champ des possibles : on peut garder cet axe si on veut creuser la complexité du roman stendhalien…

[Avec] le recueil des bulletins de la Grande Armée et le Mémorial de Sainte-Hélène, [...] Les Confessions de Rousseau [...] était le seul livre à l’aide duquel son imagination se figurait le monde. [...] Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre.

Le narrateur se moque de son personnage, qui ne voit le monde qu’à travers 3 livres, et finalement, 2 modèles : Napoléon, et Rousseau (lui aussi de basse extraction, devenu précepteur dans une famille noble). Mais Julien connaît aussi d'autres ouvrages plus utiles à son avancement...
Il avait appris par cœur le Nouveau Testament en latin ; il savait aussi le livre du Pape de M. de Maistre, et croyait à l’un aussi peu qu’à l’autre.

Joseph de Maistre, c'est le philosophe anti-révolutionnaire par excellence : sur la ligne des ultras, il défend avant tout l’autorité du pape :
La révolution française [...] est satanique dans son essence. [Mais] ce n'est pour la noblesse qu'une éclipse : [...] elle reprendra sa place [...]. La rage anti-religieuse du dernier siècle [...] s'était tournée surtout contre le Saint-Siège [sans lequel] tout l'édifice du christianisme est miné.
Joseph de Maistre, Du Pape, 1821.

Tout ce chapitre nous montre que l’hypocrisie de Julien est en fait le fruit d’une longue évolution. L’exemple du juge de paix menacé par l'abbé Maslon fait tomber toutes ses illusions.
Une idée [...] s’empara de lui avec la toute-puissance de la première idée qu’une âme passionnée croit avoir inventée.
Quand Bonaparte fit parler de lui, [...] le mérite militaire était nécessaire [...]. Aujourd’hui [...] ce juge de paix [...] si honnête [...] se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire [...]. Il faut être prêtre.


L’abbé Maslon appartient à la « Congrégation » (une société religieuse au service du gouvernement). L’ordre politique a changé, la carrière religieuse offre désormais de meilleures perspectives que la carrière militaire.

C’est une idée qui revient souvent dans Le Rouge et le Noir, mais est-ce que Stendhal est sérieux quand il en fait la clé ultime de ce titre ?
« Le rouge signifie que, venu plus tôt, Julien [...] eût été soldat ; mais à l’époque où il vécut, il fut forcé de prendre la soutane, de là le noir. » Il était clair que notre ingénieux confrère se moquait [...] de nous.
Émile Forgues, Le National, 1er avril 1842.

Julien décide de cacher ses convictions, et de devenir prêtre puis grand vicaire. Mais il fait un dernier faux-pas :
Julien [...] fut trahi par une irruption soudaine du feu qui dévorait son âme [...] à un dîner de prêtres [où le bon abbé Chélan] l’avait présenté comme une prodige d’instruction, il [loua] Napoléon avec fureur.

* * *

Le père Sorel négocie les conditions d’engagement de Julien : il lui obtient de meilleurs gages, un habit neuf, et il pourra manger sans les domestiques.

Avant de prendre son poste chez M. de Rênal, Julien décide de se rendre à l’église, pour donner une certaine apparence à sa piété. Sur le prie-Dieu, il remarque un morceau de papier :
Il y porta les yeux et vit : Détails de l’exécution [...] de Louis Jenrel, exécuté à Besançon. [...] Pauvre malheureux, [...] son nom finit comme le mien… En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier [...] : le reflet des rideaux rouges [...] la faisait paraître du sang.

Cette petite anecdote étrangement prémonitoire est invraisemblable : Louis Jeanrel, c’est même l’anagramme de Julien Sorel !... Et paradoxalement, c’est aussi un clin d’oeil à la genèse particulièrement réaliste du roman, car pour écrire Le Rouge et le Noir, Stendhal s’inspire d’un fait divers :
Antoine Berthet, [...] né d’artisans pauvres, [...] [et d’une] intelligence supérieure à sa position [...] entra [...] au petit séminaire de Grenoble. [...] À la pressante sollicitation de son protecteur [le curé de Brangues] il fut reçu par M. Michoud, qui lui confia l’éducation [...] de ses enfants.
La Gazette des Tribunaux, décembre 1827.

Stendhal assume cet emprunt, comme une méthode d’écriture qui lui permet de donner de l’importance, non pas aux faits eux-mêmes, mais à leur portée :
Je ne puis mettre de haute portée ou d'esprit dans le dialogue tant que je songe au fond. De là l'avantage de travailler sur un conte tout fait comme Julien Sorel.
Stendhal, Note en marge de Lucien Leuwen, 1894 (posthume).

Chapitre 6
L'ennui



Non so più cosa son, Cosa facio.
MOZART. (FIGARO.)

Mme de Rênal attend le nouveau précepteur avec beaucoup d’appréhension quand elle aperçoit Julien près de la porte. On verra qu’à chaque étape de son ascension sociale, Julien est représenté sur le seuil d’un lieu nouveau.
Le teint de ce petit paysan était si blanc [...] que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée :
— Que voulez-vous ici, mon enfant ?


La scène de rencontre est un lieu commun en littérature…
Dès que l’on jette un coup d’œil sur l’ensemble de notre trésor littéraire, la scène de rencontre est partout. [...] Une tradition tenace la répète depuis deux millénaires, non sans variantes, écarts ou amplifications.
Jean Rousset, Leurs Yeux se rencontrèrent, 1981.

Mais on va voir que Le Rouge et le Noir est bien plus qu’un roman d’amour : il illustre les réflexions de Stendhal dans son essai De l’Amour, où il transpose ce qu’il a lui-même vécu.
Il faut, pour suivre avec intérêt un examen philosophique de ce sentiment, autre chose que de l'esprit chez le lecteur ; il est de toute nécessité qu'il ait vu l'amour.
Stendhal, De l’Amour, 1822.

Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de madame de Rênal :
— Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin. [...]
Madame de Rênal resta interdite [...] Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu ?
— Est-il vrai, monsieur, [...] vous savez le latin ?
— Oui, madame, [...] je sais le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.
— Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?
— Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.


Arrive alors M. de Rênal, qui sort de son cabinet :
— M. le curé a dit que vous étiez un bon sujet. [...] Tout le monde ici va vous appeler monsieur, et vous sentirez l’avantage d’entrer dans une maison de gens comme il faut ; maintenant, monsieur, il n’est pas convenable que les enfants vous voient en veste.

Ce détail est intéressant : Julien découvre l’importance accordée à ce marqueur social… M. de Rênal lui donne une redingote à lui, et un habit noir commandé chez le tailleur.

Une fois changé, Julien donne aux enfants leur première leçon de latin, avec son air le plus sérieux :
— Je suis ici, messieurs [...] pour vous apprendre le latin. [...] Voici la sainte Bible. [...] Ouvrez-la au hasard. [...]
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page, avec la même facilité que s’il eût parlé français. M. de Rênal regardait sa femme d’un air de triomphe. Les enfants [...] ouvraient de grands yeux.


Bientôt, tout Verrière est témoin de ce talent extraordinaire :
Pour que rien ne manquât au triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod [...] et M. Charcot de Maugiron. [...] Le soir, tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.

Chapitre 7
Les affinités électives



Ils ne savent toucher le cœur qu’en le froissant.
UN MODERNE.

Stendhal nous en apprend un peu plus sur Mme de Rênal. Comme de nombreux écrivains avant et après lui, il critique vivement l'éducation donnée dans les couvents :
Élevée chez des religieuses [...] du Sacré-Cœur de Jésus, Madame de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier bientôt [...] tout ce qu’elle avait appris au couvent ; mais elle [...] finit par ne rien savoir.

L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles valent.
Stendhal, De l’Amour, 1822.

Du coup, Mme de Rênal pense que tous les hommes sont comme son mari, M. Valenod ou le sous-préfet :
La [...] plus brutale insensibilité à tout ce qui n’était pas intérêt d’argent, [...] la haine aveugle pour tout raisonnement qui les contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter des bottes.

Elle se sent donc plus proche de la sensibilité de Julien :
La générosité, la noblesse d’âme, l’humanité lui semblèrent [...] n’exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute la sympathie et même l’admiration que ces vertus excitent chez les âmes bien nées.

C’est peut-être là une première cristallisation, comme Stendhal la décrit dans De l’Amour :
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente, la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.
Stendhal, De l’Amour, 1822.

Dans De L’Amour, Stendhal raconte qu’en visitant les mines de sel de Salzbourg, il découvrit qu’un rameau abandonné dans la mine s’était couvert de cristaux… De même, l’amour couvre l’être aimé de qualités imaginaires.

Mme de Rênal remarque que Julien doit souvent voir Élisa, la femme de chambre, pour faire laver son linge. Elle décide alors d’offrir elle-même une somme d’argent à Julien :
— Mes fils font des progrès… si étonnants… que je voudrais vous prier d’accepter un petit présent, [...] pour vous faire du linge. Mais… Il serait inutile [...] de parler de ceci à mon mari.
— Je suis petit, madame, mais je serais bien bas [...] si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit de relatif à mon argent.


Mme de Rênal déconcertée, finit par en parler à son mari :
— Comment [...] avez-vous pu tolérer un refus de la part d’un domestique ? [...] [Car] tout ce qui [...] chez nous [...] reçoit un salaire est votre domestique. Je vais dire deux mots à ce M. Julien.

Pour réparer son faux-pas, Mme de Rênal emmène Julien chez le libraire (malgré sa réputation de libéralisme).
Jamais il n’avait osé entrer en un lieu aussi profane, son cœur palpitait. [...] Il rêvait profondément au moyen qu’il y aurait, pour un jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.

Pour l’instant, Mme de Rênal ne se doute pas qu'elle est en train de tomber amoureuse de Julien.
N’ayant de sa vie éprouvé [...] rien qui ressemblât [...] à l’amour, [...] elle regardait comme une exception [...] celui qu’elle l’avait trouvé dans le très petit nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, madame de Rênal, [...] occupée sans cesse de Julien, était loin de se faire le plus petit reproche.

Comme dans certains passages étonnants de La Princesse de Clèves, longtemps avant Freud et la psychanalyse, Stendhal donne à ses personnages des motifs inconscients :
L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer [...] s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. [...] La cristallisation reconnaît son objet au trouble qu'il inspire.
Stendhal, De l’Amour, 1822.


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