Françoise de Graffigny, Lettres Péruviennes.
Œuvre abrégée et commentée
En 1747, Françoise de Graffigny s’inspire des Lettres persanes de Montesquieu pour écrire une œuvre extraordinaire : Les Lettres d’une Péruvienne.
C’est aussi un roman épistolaire (une correspondance fictive). Mais ici celle qui écrit n’est pas un prince persan en voyage… Zilia est une Inca, mise en captivité : et ça, ça change beaucoup de choses…
Le décentrement est triple : d’abord, la civilisation Inca est très éloignée de la culture occidentale. Ensuite, Zilia a perdu son rang social : elle incarne le point de vue d’une esclave.
Enfin, Mme de Graffigny met en valeur le point de vue féminin de Zilia (ce qui est rare à l’époque). Son regard sur la condition féminine au XVIIIe siècle garde une certaine actualité…
Ce qui est fascinant, c’est que cette œuvre a été oubliée durant tout le XIXe siècle, et redécouverte seulement dans les années 1960 par les recherches féministes.
Cela montre bien comment le mouvement des Lumières, qui a beaucoup marqué Mme de Graffigny, continue de nourrir les luttes pour l’émancipation.
Dans cette vidéo, je te raconte l’histoire de Zilia, lettre par lettre, avec les citations essentielles, et je t’explique les enjeux au fur et à mesure.
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Avertissement
Dans cet avertissement, Mme de Graffigny explique sa démarche... D’abord, elle s’indigne de nos préjugés sur les incas :
À peine accordons-nous une âme pensante à ces peuples malheureux, cependant leur histoire est entre les mains de tout le monde ; nous y trouvons [...] la solidité de leur philosophie.
Ce peuple qui a subi la violence des conquêtes, a sa propre sagesse. Mais on verra que Mme de Graffigny en profite pour nous transmettre des valeurs universelles, issues des Lumières. Le projet littéraire moraliste se mêle à un projet philosophique.
Ces petites cartes qui apparaissent sur les citations, ce sont des thèmes-clés parfaits pour une fiche de lecture, un sujet de dissertation, d’exposé ou même de mémoire.
Pour écrire son roman, Françoise de Graffigny s’est beaucoup documentée sur la civilisation inca. Elle a lu notamment Los Commentarios Reales de los Incas de Garcilaso de La Vega.
Mais elle prend des libertés avec l’Histoire. La conquête du Pérou a eu lieu au XVIe siècle. Mme de Graffigny la transpose au XVIIIe siècle, pour mieux toucher ses contemporains.
À la fin de cette préface, Mme de Graffigny dit que toutes ces lettres ont été traduites par Zilia elle-même, après avoir appris le français. Les premières seraient même des Quipos : ces cordons que les incas utilisaient pour noter des événements.
Toute cette mise en scène fictive crée un effet d’immersion, et surtout, donne aux critiques de Zilia la force de la naïveté :
On a été scrupuleux de ne rien dérober à l’esprit d’ingénuité [de] cet ouvrage. On s’est contenté [d’en] donner une tournure plus intelligible, [...] sans changer le fond de la pensée.
La forme épistolaire est idéale pour donner la parole à Zilia : jeune femme inca arrachée à son monde, son regard distant va nous en apprendre beaucoup sur nous-mêmes.
Première partie
LETTRE PREMIÈRE
L’enlèvement de Zilia
Zilia écrit à Aza, le prince qu’elle devait épouser, car ils partagent un même sang royal. Mais des barbares pillent la ville de Cuzco, le temple où elle est prêtresse, et l’enlèvent !
Les cris de ta tendre Zilia, tels qu'une vapeur du matin, [...] se dissipent avant d'arriver jusqu'à toi ; [...] en vain j'attends que tu viennes briser les chaînes de mon esclavage !
Dès les premiers mots, le langage très poétique de Zilia crée un effet d'exotisme et nous plonge dans le point de vue d’une Inca, qui dénonce la cruauté des conquistadors :
Quel est le peuple assez féroce pour n'être point ému aux signes de la douleur ? Les barbares Maîtres d'Yalpor, fiers de la puissance d'exterminer ! La cruauté est le seul guide de leurs actions.
Yalpor, c'est le nom Inca du dieu du tonnerre, il désigne en fait les fusils des occidentaux. Mme de Graffigny dénonce la violence des conquêtes tout en imprégnant le discours de Zilia de références culturelles incas.
LETTRES 2 à 5
La rencontre avec Déterville
Zilia rappelle avec émotion à Aza leur première rencontre, puis raconte son enlèvement, dans un bâtiment qui se balance (on devine qu'il s'agit d'un bateau).
Cette maison, comme suspendue et ne tenant point à la terre, [...] dans un balancement continuel. [...] recevait des ébranlements tels que la terre en éprouvera, lorsque la lune en tombant réduira l'univers en poussière.
En écoutant ceux qui l’entourent, Zilia comprend qu’elle a été vendue par les Espagnols à des personnes d’une autre nation, plus aimables, mais d’une politesse étrange, presque excessive. C’est un premier aperçu de la société française.
Un certain empressement [...] prévient en leur faveur ; mais je remarque des contradictions dans leur conduite.
À son chevet, elle dit qu’un « Cacique » (un chef) se montre très attentionné. Le lecteur devine que c’est un officier français déjà amoureux d’elle ! Zilia de son côté suppose que cette dévotion qu’il lui témoigne, est religieuse.
Cette Nation ne serait-elle point idolâtre ? Je n'ai encore vu faire aucune adoration au Soleil ; peut-être prennent-ils les femmes pour l'objet de leur culte ?
LETTRES 6 à 9
La tentative de suicide
Zilia peut enfin s’approcher de la fenêtre, et là, horreur ! Elle voit une étendue d’eau infinie : elle est tentée de se jeter à la mer…
Que la Mer abîme à jamais dans ses flots ma tendresse malheureuse, ma vie et mon désespoir.
Heureusement, ses gardiens l’en empêchent, et elle regrette d'avoir cédé au désespoir. C’est le début d’une réflexion sur le sens de la vie, le bonheur, et le malheur, parcours qu’elle va suivre jusque dans les dernières lettres.
Le Cacique arrive, la mène à la fenêtre, et la fait regarder dans une longue-vue, pour lui montrer qu'ils approchent de la terre.
Par un prodige incompréhensible [...] il m'a fait voir la terre dans un éloignement où, sans le secours de cette merveilleuse machine, mes yeux n'auraient pu atteindre.
Peu à peu, Zilia comprend quelques mots : il s'appelle Déterville, il vient de France. Saura-t-il la respecter ? Il a tout pouvoir sur elle, et lui fait dire des mots qu’elle ne comprend pas encore…
Dès que j'ai répété après lui « je vous aime » [...] la joie se répand sur son visage.
LETTRES 10 à 12
L’arrivée en France
Enfin, ils abordent dans dans un port qui impressionne Zilia par sa taille (probablement Marseille). Une fois logée, Zilia découvre pour la première fois son reflet dans un miroir !
J'ai vu dans l'enfoncement une jeune personne habillée comme une vierge du Soleil. J'ai couru vers elle à bras ouverts. Quelle surprise [...] de ne trouver qu'une résistance impénétrable !
Déterville l’emmène ensuite en société où elle suscite de l’étonnement, des rires, mais aussi des compliments.
Je crus démêler que la singularité de mes habits causait [cette] surprise. [...] Je ne pensai plus qu'à leur persuader par ma contenance, que mon âme ne différait pas tant de la leur.
Elle s’étonne des manières des français : toujours agités, en mouvement, et en cela, très différents des Incas.
À juger [...] par la vivacité de leurs gestes, je suis sûre qu’ils [...] prendraient notre air [...] modeste pour de la stupidité, et la gravité de notre démarche pour un engourdissement.
Déterville lui a donné une « China », c'est-à-dire une servante, qui l’aide à mettre de nouveaux habits. Quand il la voit, Déterville est très ému :
Il parut vouloir me prendre dans ses bras, puis s'arrêtant tout à coup, il me serra fortement la main en prononçant d'une voix émue : Non, le respect, sa vertu...
Les sentiments de Déterville sont visibles, et son geste montre ici qu’il a choisi de respecter cette femme. Mme de Graffigny développe ainsi une intrigue amoureuse secondaire.
Puis Zilia trouve un autre « prodige » : une chambre roulante, tirée par des espèces de Lamas — bien sûr, c’est un carrosse…
Que les prodiges sont familiers en ce pays ! Je sentis cette machine ou cabane, je ne sais comment la nommer, [...] se mouvoir.
Le voyage à travers la France est long, mais Zilia, qui a grandi captive dans un temple, est bouleversée par les paysages.
Que les bois sont délicieux mon cher Aza ! Si les beautés du Ciel et de la terre nous emportent loin de nous par un ravissement involontaire, celles des forêts nous y ramènent par un attrait [...] dont la seule nature a le secret.
Pour Mme de Graffigny, la nature suit des lois morales altérées par nos sociétés artificielles. Véritable débat dans le courant des Lumières, Mme de Graffigny est plus proche d’un philosophe comme Rousseau, que de Voltaire, à ce sujet.
LETTRES 13 à 15
La famille de Déterville
Arrivée à Paris, Zilia s’émerveille de la hauteur des maisons :
[Les maisons] sont si prodigieusement élevées, qu'il est plus facile de croire que la nature les a produites telles qu'elles sont, que de comprendre comment des hommes ont pu les construire.
On retrouve ici un clin d’œil aux Lettres persanes de Montesquieu :
Paris est aussi grand qu'Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues.
Ensuite, Déterville présente Zilia à sa famille. Sa mère et son frère aîné sont froids et dédaigneux, alors que sa sœur, Céline, du même âge que Zilia, se distingue par sa douceur.
Zilia voit en Céline et en Déterville des qualités plus proches de celles de incas :
Les manières simples, la bonté naïve, [...] de Céline feraient volontiers penser qu'elle a été élevée parmi nos Vierges. La douceur honnête, le tendre sérieux de son frère, persuaderaient facilement qu'il est né du sang des Incas.
LETTRES 16 à 18
Découvertes culturelles
Déterville emmène Zilia au théâtre. D’abord, une tragédie où elle ne voit que des personnages écrasés par les passions et le malheur ; ensuite, un opéra joyeux, avec chants et danses, qu’elle préfère nettement. Elle oppose les deux spectacles :
Celui-là est cruel, effrayant, révolte la raison, et humilie l'humanité. Celui-ci, amusant, agréable, imite la nature et fait honneur au bon sens.
Zilia pose une vraie question morale : faut-il vraiment montrer le vice pour conduire à la vertu ? Chez les Incas, c’est tout l’inverse :
Notre Nation [...] chérit le bien par ses propres attraits ; il ne nous faut que des modèles de vertu pour devenir vertueux.
Elle souligne aussi la force universelle de la musique :
L'intelligence des sons [semble] universelle, car il ne m'a pas été plus difficile de m'affecter des différentes passions que l'on a représentées, que si elles eussent été exprimées dans notre langue.
À la sortie, un jeune homme glisse un mot à Céline, qui se met à trembler… C’est une relation interdite. Zilia, elle, ne peut pas encore comprendre les enjeux du mariage en France…
Sur le peu que je devinai de leur entretien, j'aurais pensé qu'elle aimait le jeune homme [...] s'il était possible qu'on s'effrayât de la présence de ce qu'on aime.
Mais en apprenant le français, la lecture et l’écriture avec un professeur particulier, elle réalise toute la complexité de la société qui l’entoure.
À mesure que j'en ai acquis l'intelligence, un nouvel univers s'est offert à mes yeux. les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m'a découvert un nouveau malheur !
C’est un moment clé du récit, parce que Zilia garde son regard étranger extérieur, mais sa naïveté laisse place à une capacité d’analyse qui lui permettra de forger, puis d’assumer son indépendance d’esprit.
LETTRES 19 et 20
Les injustices de la société française
Zilia découvre les inégalités de la société française, à l’opposé du modèle inca où les puissants protègent leurs sujets :
Au lieu que le Cacique [pourvoit] à la subsistance de ses peuples, en Europe les Souverains [la tirent] de leurs sujets ; aussi [...] les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal satisfaits.
Un événement terrible arrive alors : Déterville part à la guerre, et sa mère en profite pour placer Céline et Zilia chez les religieuses.
La Divinité du pays exige qu'elles renoncent à tous ses bienfaits, aux connaissances de l'esprit, aux sentiments du cœur, et je crois même à la raison, du moins leurs discours le font-ils penser.
Céline, séparée de son amoureux et dépossédée de son héritage au profit de son frère aîné, est abattue. Zilia, isolée, se tourne vers les livres, qui deviennent pour elle une source de salut.
Je comprends qu'ils sont à l'âme ce que le Soleil est à la terre, et que je trouverais avec eux toutes les lumières, tous les secours dont j'ai besoin.
Ce pluriel au mot « lumières » n’est pas anodin : le mouvement des Lumières interroge le pouvoir politique, les relations sociales, la notion de bonheur et bien sûr, la Religion…
Lettres 21 et 22
Rencontre avec un prêtre
Zilia rencontre un prêtre français, qu'elle appelle Cusipata. Il lui explique la religion chrétienne, et Zilia en admire la morale, mais s’étonne du décalage avec les pratiques des français…
De la façon dont il m'a parlé des vertus qu'elle prescrit, elles sont tirées de la Loi naturelle [...] mais je n'ai pas l'esprit assez subtil pour apercevoir [leur] rapport [...] avec les usages de la nation.
Par contre, le dédain du prêtre pour la religion des Incas la choque beaucoup. Alors qu’elle pourrait lui répondre que la vie de Jésus n’est pas plus vraisemblable que celle de Manco Capac, elle choisit la tolérance :
Si les lois de l'humanité défendent de frapper son semblable, [...] à plus forte raison ne doit-on pas blesser son âme par le mépris de ses opinions.
Mais voilà qu’il se met à condamner sa relation avec Aza : s’il est du même sang qu’elle, leur amour est un péché, un crime ! C’en est trop pour Zilia, qui s’emporte :
À ces paroles insensées, la plus vive colère s'empara de mon âme, j'oubliai la modération que je m'étais prescrite, je l'accablai de reproches, [...] et sans attendre ses excuses, je le quittai.
LETTRES 23 à 25
Le retour de Déterville
Déterville est de retour ! Il est émerveillé par les progrès de Zilia, qui parle français. Touchée par tout ce qu’il a fait pour elle, elle lui dit « je vous aime », mais il se demande ce qu’elle veut dire.
— Vous ne parlez pas assez bien français pour détruire mes justes craintes [...] Quel sens attachez-vous à ces mots : je vous aime ?
— Ces mots [...] doivent, je crois, vous faire entendre [...] que l'amitié et la reconnaissance m'attachent à vous.
Zilia précise que son amour est pour Aza : elle veut le retrouver à tout prix. Déterville, blessé dans ses sentiments, mais fidèle au respect qu’il témoigne à Zilia, lui promet de l’aider :
— Oui, s'il est possible, je serai le seul malheureux. Vous connaîtrez ce cœur que vous dédaignez, [...] et je vous forcerai au moins à me plaindre.
Un nouveau drame survient alors : la mère de Déterville meurt et lègue tous ses biens au fils aîné. Déterville doit repartir pour défendre l’héritage de Céline.
Lettres 26 et 27
Deux bonnes nouvelles
Déterville revient avec une première bonne nouvelle : Céline a gagné son procès ! Elle récupère son héritage, elle peut quitter le couvent et épouser l’homme qu’elle aime !
Deuxième bonne nouvelle : Déterville a retrouvé la trace d’Aza, en sécurité à la cour d'Espagne, et, malgré ses propres sentiments pour Zilia, promet de le faire venir à Paris.
Céline et Déterville font alors à Zilia un don extraordinaire : quatre coffres d’objets sauvés du Temple du Soleil. Zilia se trouble : un tel don est très gênant, selon les usages français. Déterville la rassure : ces trésors lui reviennent de plein droit :
— Ces trésors sont à vous, belle Zilia, puisque je les ai trouvés sur le vaisseau qui vous portait.
Entourée d’objets familiers, Zilia retrouve l’espoir, d’autant plus qu’Aza est désormais sur le point d’arriver.
Seconde partie
LETTRES 28 et 29
La vanité des français
En 1752, Françoise de Graffigny décide de renforcer la dimension satirique de son œuvre. Elle allonge la lettre 28 et ajoute la lettre 29.
Au début, Zilia est surtout émerveillée : lors du mariage de Céline, elle admire le feu d’artifice spectaculaire :
Le feu, ce terrible élément, je l'ai vu [...] prendre toutes les formes qu'on lui prescrit ; [...] dessinant un vaste tableau de lumière sur un ciel obscurci par l'absence du Soleil.
Elle admire aussi la maison et les jardins à la française, mais quelque chose la gêne dans cet étrange rapport à la nature :
On voit la terre étonnée, nourrir et élever [...] les plantes des climats les plus éloignés, [...] sans nécessités apparentes que celles d'obéir aux arts et d'orner l'idole du superflu.
En observant et en questionnant les Français, Zilia, mal à l’aise, comprend peu à peu la logique de leurs mœurs.
C'est avec une [...] légèreté hors de toute croyance que les Français dévoilent les secrets de la perversité de leurs mœurs.
Zilia doit revenir alors sur son admiration. Elle découvre une société obsédée par le paraître et le luxe.
La vanité dominante des Français est celle de paraître opulents. [...] Leur goût effréné pour le superflu a corrompu leur raison, leur cœur, et leur esprit.
Surtout, Zilia relie cette passion pour le superflu à l’entreprise coloniale dont est victime son propre peuple.
Au mépris des biens solides [...] que la France produit en abondance, ils tirent [...] de toutes les parties du monde, les meubles [...] sans usage qui font l'ornement de leurs maisons.
LETTRES 30 et 31
Les sentiments de Déterville
Un jour que Zilia s’était retirée dans le jardin, Déterville la rejoint. Il cache ses sentiments, mais sa tristesse est bien visible :
— Ah, Déterville, que vous êtes injuste, si vous croyez souffrir seul ! [...] Je vous aime presque autant que j'aime Aza, mais je ne puis jamais vous aimer comme lui.
Déterville décide alors de s'éloigner, pour ne plus souffrir de cet amour impossible :
— Adieu [...] Je vous aimerai, mais je ne vous verrai plus [...] Puisse Aza ne pas vous faire éprouver les tourments qui me dévorent, puisse-t-il être [...] digne de votre cœur.
LETTRES 32 à 34
Les français et les femmes
De retour à Paris avec Céline, Zilia comprend que les Français sont surtout influencés par le milieu où ils se trouvent…
Parmi nous, ils deviendraient vertueux : la coutume [est le tyran] de leur conduite. Tel [...] médit pour n'être pas méprisé [...] Tel autre serait bon [...] s'il ne craignait d'être ridicule.
Très vite, elle s’interroge sur la condition des femmes, placées en position d’infériorité par leur éducation, d’abord au couvent :
On confie le soin d'éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d'en avoir, et qui sont incapables de leur former le cœur qu'elles ne connaissent pas.
Avant le mariage, on leur apprend surtout à paraître aimables.
Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l'extérieur, sont les points essentiels de l'éducation. Ils ne leur disent pas que la contenance honnête n'est qu'une hypocrisie si elle n'est l'effet de l'honnêteté de l'âme.
Une fois mariée, la femme n’est plus qu’un ornement dans sa propre maison :
Sans confiance, son mari ne cherche pas à la former au soin des affaires, de sa famille et de sa maison. Elle ne participe au tout de ce petit univers que par la représentation. C'est une figure d'ornement pour amuser les curieux.
Mais les femmes françaises ne sont pas dépourvues de mérite ! Certaines parviennent à se former seules, malgré tout :
Mon cher Aza, garde-toi bien de croire qu'il n'y ait point ici de femme de mérite. Il en est d'assez heureusement nées pour se donner à elles-mêmes ce que l'éducation leur refuse.
Mme de Graffigny met beaucoup d’elle-même dans ce passage. À 17 ans, elle est mariée à François Huguet de Graffigny : homme alcoolique et violent. Heureusement, elle obtient la séparation, grâce aux témoignages de ses proches.
Devenue veuve, elle se tourne vers une amie, Émilie du Châtelet. Grande figure de l’époque : femme de lettres, mathématicienne physicienne renommée… Elle l’héberge dans son château de Cirey, où elle loge aussi son amant : un certain Voltaire. Mme de Graffigny a donc bien connu le philosophe !
Dans notre roman, on retrouve une trace de cet enjeu, pour un femme seule, de trouver un lieu où vivre librement.
Lettres 35 à 37
La maison de Zilia
Céline et Déterville emmènent Zilia à la campagne, c’est une surprise : ils lui offrent une magnifique maison, où se trouve un cabinet de lecture orné d’objets du Temple du Soleil.
Les trésors du Temple [...] soutenus par des pyramides dorées, ornaient [...] ce magnifique cabinet. La figure du Soleil, suspendue au milieu d'un plafond [...] achevait par son éclat d'embellir cette charmante solitude.
Zilia s’inquiète de la tristesse de Déterville... Mais il la rassure et lui annonce qu’Aza arrive bientôt.
Après cet éclaircissement, je ne cherche plus d'autre cause à la tristesse qui le dévore que ta prochaine arrivée. [...] Je compatis à sa douleur, je lui souhaite un bonheur qui ne dépende point de mes sentiments, et qui soit une digne récompense de sa vertu.
Mais la veille de l’arrivée d’Aza, sans prévenir Zilia, Déterville est parti pour l’île de Malte. Zilia lui reproche son départ :
Non, la mer ne vous séparera jamais de ce qui vous est cher ; [...] vous écouterez mes prières ; le sang et l'amitié reprendront leurs droits sur votre cœur.
LETTRES 38 et 39
La rupture d’Aza
Zilia a enfin retrouvé Aza ! Mais c’est un désastre : il lui annonce qu’il s’est converti au catholicisme, et qu’il repart en Espagne.
Ce ne sont plus les inquiétudes d'une tendresse innocente qui m'arrachent des pleurs ; c'est la bonne foi violée qui [déchire] mon âme. Aza est infidèle.
Aza dit que sa nouvelle foi lui interdit d’épouser une personne du même sang. Zilia s’indigne, mais comprend surtout qu’il aime désormais une autre femme.
Le cruel Aza n'a conservé de la candeur de nos mœurs que le respect pour la vérité, dont il fait un si funeste usage. Séduit par les charmes d'une jeune espagnole, [...] il n'a consenti à venir en France que pour se dégager de la foi qu'il m'avait jurée.
Zilia évolue alors : progressivement, l’amitié et la recherche du savoir deviennent des valeurs plus importantes que l’amour.
Lettres 40 et 41
La sagesse de Zilia
Zilia va mieux, grâce à Céline, qui a pris soin d'elle, et grâce aux livres, qui l’aident à accepter son malheur :
Je sais qu'Aza est arrivé en Espagne, [...] ma douleur n'est pas éteinte, mais la cause n'est plus digne de mes regrets.
Aza a rendu ses lettres à Zilia, qui se retire dans son cabinet de lecture. Céline lui rend visite et lui dit qu'il n'est pas décent pour une femme de vivre seule, mais Zilia a déjà pris sa décision.
Peut-être la [...] décence de votre nation ne permet-elle pas à mon âge l'indépendance [mais] la véritable décence est dans mon cœur.
Déterville, de retour à Paris, retrouve Zilia, qui lui propose de cultiver avec elle les sciences, les arts, et l’amitié :
Renoncez aux sentiments tumultueux, destructeurs imperceptibles de notre être, venez apprendre [...] les plaisirs innocents et durables. [...] Vous trouverez dans mes sentiments [...] tout ce qui peut vous dédommager de l'amour.
Zilia choisit donc l’indépendance, la connaissance, et l’amitié fidèle plutôt que les liens amoureux. Cette fin de roman rejoint le cheminement philosophique de Mme de Graffigny elle-même.
Après un mariage violent dont elle se libère, elle trouve l’amour avec Léopold Desmarets, mais elle ne l'épouse pas, et conserve son indépendance.
Elle se construit grâce à ses amitiés : Émilie du Châtelet, François‑Antoine Devaux, avec qui elle échange plus de 2 500 lettres, particulièrement précieuses pour les historiens du XVIIIe siècle !
Mme de Richelieu, son ancienne dame de compagnie, loge Mme de Graffigny à Paris, où elle commence à écrire pour le théâtre, sans grand succès.
Mais en 1747, ses Lettres d’une Péruvienne sont un triomphe ! Les salons parisiens adoptent même une mode péruvienne et s’interrogent sur la place des femmes dans la société.
Mme de Graffigny ouvre alors son propre Salon littéraire, fréquenté par de grands noms : Marivaux, l’abbé Prévost, Voltaire, Rousseau…
Les valeurs philosophiques de Zilia à la fin du roman, ce sont celles de Françoise de Graffigny : l’indépendance d’esprit, les liens humains, le respect de la nature… Elle meurt en 1758 entourée de ceux dont elle n’a jamais cessé de cultiver l’amitié…
Louis Tocque, Portrait de Mme de Graffigny (retouché), vers 1772.