Couverture pour Le chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, 1180. Prologue.




Extrait étudié



 Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette Ă  faire un roman, je le ferai très volontiers, en homme qui lui est entièrement dĂ©vouĂ© pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde, et sans se laisser aller Ă  la moindre flatterie. Mais tel autre pourrait s'y employer, avec la tentation d'y glisser un propos flatteur. Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde, comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. Mais, ma foi, je ne suis pas du genre Ă  vouloir flatter sa dame. Irai-je dire : « Autant qu'une pierre prĂ©cieuse vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines ? » Non, certes, je ne dirai rien de tel, mĂŞme si c'est une vĂ©ritĂ© que je ne saurais nier. Mais je dirai plutĂ´t que ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette Ĺ“uvre que la rĂ©flexion et les efforts que j'y puis consacrer. ChrĂ©tien commence son livre du Chevalier de la Charrette : la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille Ă  la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.