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Couverture pour Le chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette. Retrouvailles de Lancelot et Guenièvre (explication linéaire)



Extrait étudié


 Le roi l’emmène alors voir la reine. Cette fois, elle ne baissa pas les yeux, mais elle s’avança tout heureuse à sa rencontre. Elle le combla de toutes les marques d’estime possible et le fit asseoir près d’elle. Puis ils eurent tout loisir de parler de ce que bon leur semblait. La matière ne leur manquait pas, car Amour la leur prodiguait en abondance. Et quand Lancelot voit que tout se passe bien et que rien en ses propos ne déplaît à la reine, il lui a glissé en confidence :
 — Dame, quel étrange accueil vous m’avez réservé avant-hier en me voyant ! Vous ne m’avez pas dit un seul mot ! Vous avez failli me faire mourir et je n’ai pas eu alors assez d’audace, comme en cet instant, pour oser vous en demander la raison. Dame, je suis prêt à vous faire réparation maintenant, si vous me révélez le crime qui m’a causé tant de désespoir.
 La reine le lui expose alors :
 — Comment ? La charrette ne vous a-t-elle pas fait honte et inspiré de la crainte ? Vous y êtes monté bien à contrecœur, puisque vous avez tardé le temps de faire deux pas ! Voilà pourquoi, en vérité, j’ai refusé de vous parler et de vous regarder.
 — Que Dieu me préserve une autre fois, dit Lancelot, d’un pareil crime ! Et qu’il n’ait jamais pitié de moi, si vous n’étiez pas tout à fait dans votre droit ! Dame, pour l’amour de Dieu, acceptez à l’instant même que j’en fasse réparation et, si vous devez me pardonner un jour, pour Dieu, dites-le-moi !
 — Ami, vous êtes tout à fait pardonné, répond la reine, et sans la moindre réticence. Je vous pardonne cette faute de bon cœur.
— Dame, dit-il, soyez-en remerciée, mais je ne puis vous dire ici tout ce que je voudrais. Je souhaiterais vous parler plus à loisir, s’il se pouvait.
La reine lui désigne alors une fenêtre du regard, et non du doigt, et dit :
— Venez me parler à cette fenêtre, cette nuit, lorsque tout le monde en ces lieux sera endormi. Vous passerez par ce verger. Mais vous ne pourrez pas entrer ni rester pour la nuit. Je serai dedans et vous dehors : vous ne pourrez pénétrer ici. Et moi, je ne pourrai me joindre à vous qu’en vous parlant et en vous touchant de la main.


Introduction



Accroche


• Fin XIIe siècle, la littérature courtoise connaît un grand succès dans les cours seigneuriales
• Impulsion de figures comme Marie de Champagne, protectrice de Chrétien de Troyes.
• Éthique nouvelle : Fin’Amor, amour courtois. Subversif au cœur de cette société féodale : met l’amour devant la vie, l’honneur, les règles féodales et religieuses…

Situation


• Rôle de l’art : questionner les certitudes d’une société en mouvement. Le Chevalier de la Charrette, participe à cela au Moyen Âge.
• Notre extrait raconte la 2e rencontre entre Lancelot et Guenièvre : illustre ce moment où l’amour courtois supplante le devoir féodal.

Problématique


Comment cette scène de retrouvailles, d’aveu et de réconciliation, mettant en scène une véritable leçon d’amour courtois, nous révèle sa dimension subversive à l’égard des valeurs féodales ?


Mouvements de l'explication linéaire


Les échanges au cœur du passage dessinent trois mouvements :
1) Un accueil chaleureux mais surprenant
2) Un pardon qui est aussi une leçon d’amour courtois
3) Une invitation qui a une dimension transgressive

Axes de lecture pour un commentaire composé


I. Une scène de réconciliation mise en scène
 1) La théâtralisation des rôles
 2) Les jeux de regard révélateurs
 3) la complicité de l’espace et du temps
II. Les paradoxes de l’amour courtois
 1) Le revirement de l’attitude de la reine
 2) Un reproche marqué par le paradoxe
 3) L’abnégation du chevalier qui demande pardon
III. Une poétique de l’amour marquée par la subversion
 1) Des valeurs qui se confrontent implicitement
 2) Un déplacement vers l’intimité et la clandestinité
 3) Les décisions d’une reine en faveur de l’amour


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Premier mouvement :
Un accueil chaleureux mais surprenant



Ancien Français



Lors l'en mainne
li rois la reïne veoir.
Lors ne lessa mie cheoir
la reïne ses ialz vers terre,
einz l'ala lieemant requerre,
si l'enora de son pooir,
et sel fist lez li aseoir.
Puis parlerent tot a leisir
de quanque lor vint a plaisir,
ne matiere ne lor failloit,
qu'Amors assez lor an bailloit.
Et quant Lanceloz voit son eise,
qu'il ne dit rien que molt ne pleise
la reïne, lors a consoil
a dit : « Dame, molt me mervoil
por coi tel sanblant me feïstes
avant hier, quant vos me veïstes,
n'onques un mot ne me sonastes.
A po la mort ne m'an donastes,
ne je n'oi tant de hardemant
que tant com or vos an demant
vos en osasse demander.
Dame, or sui prez de l'amander,
mes que le forfet dit m'aiez
dom j'ai esté molt esmaiez. »


Français moderne



 Le roi l’emmène alors voir la reine. Cette fois, elle ne baissa pas les yeux, mais elle s’avança tout heureuse à sa rencontre. Elle le combla de toutes les marques d’estime possible et le fit asseoir près d’elle. Puis ils eurent tout loisir de parler de ce que bon leur semblait. La matière ne leur manquait pas, car Amour la leur prodiguait en abondance. Et quand Lancelot voit que tout se passe bien et que rien en ses propos ne déplaît à la reine, il lui a glissé en confidence :
 — Dame, quel étrange accueil vous m’avez réservé avant-hier en me voyant ! Vous ne m’avez pas dit un seul mot ! Vous avez failli me faire mourir et je n’ai pas eu alors assez d’audace, comme en cet instant, pour oser vous en demander la raison. Dame, je suis prêt à vous faire réparation maintenant, si vous me révélez le crime qui m’a causé tant de désespoir.


La mise en scène d’une seconde rencontre


• Le roi guide Lancelot qui est COD « le roi l’emmène ». Moment crucial pour le chevalier : revoir la reine.
• Mise en scène par des liens chronologiques : « Alors… Cette fois… Puis… ». Démonstratif souligne « cette » nouvelle rencontre différente de la précédente.
• Jeu de regard révélateur : la reine ne baisse pas les yeux (avec le possessif « ses ials » en Ancien Français).
• Ancien Français, rime révélatrice : « veoir… cheoir » : il voit la reine, elle garde les yeux levés vers lui.
• Revirement de la reine spectaculaire : « mais s’avança tout heureuse ». En Ancien français : « einz » = opposition très forte qui introduit « lieemant » : une joie très visible.
► La mise en scène de ces retrouvailles insiste sur l’attitude chaleureuse de la reine, très éloignée de son ancienne froideur.

La présence de l’Amour entre les deux personnages


• La reine montre « toutes les marques d’estime possible » en Ancien Français « l'enora de son pooir ». Jeu de regard complexifié : devant la cour, elle respecte les convenances, et cache son trouble.
• Allégorie de l'Amour qui leur « prodiguec en abondance » des sujets de conversation nous révèle bien leurs sentiments réciproques.
• Dialogue narrativisé : on sait qu'ils parlent beaucoup : « ils eurent tout loisir de parler de ce que bon leur semblait ». On les voit, mais on n’entend pas leur conversation.
• Puis discours direct (bien présent en AF) nous invite à entendre l’entretien entre les deux amants.
► Le lecteur entre dans l’intimité de ce couple, et peut alors entendre leur dialogue : il se pose la même question que Lancelot.

Lancelot prend des précautions pour interroger la reine


• Lien de conséquence « Et quand il voit que tout se passe bien » marque un tournant dans la discussion.
• Manière de parler de Lancelot délicate : il s’adresse à sa « Dame » avec beaucoup de respect et sur le ton de la « confidence ».
• Il n’accuse pas la reine directement, mais exprime un sentiment de surprise très intense : « quel étrange accueil… ! ». En Ancien Français, « merveil » est très fort (cela justifie le point d’exclamation).
• Lancelot insiste sur « l’audace » et le fait qu’il « ose » enfin poser la question. En Ancien Français, le verbe « demander » est même répété deux fois, ce qui est traduit par « comme en cet instant ».
► Lancelot revient sur ce moment douloureux : la mystérieuse froideur de la reine. Le lecteur est impliqué dans cette énigme.

Lancelot rappelle un passé proche douloureux


• CC de temps « avant-hier » et les passés simples « feïstes, deïstes, sonastes, donastes » reviennent sur la dernière entrevue, où la reine s'était montrée très froide (c’est une analepse).
• Quand il dit « vous avez failli me faire mourir » c’est d’abord une hyperbole (une figure d’exagération) pour exprimer ce qu’il a ressenti en voyant le dédain de la reine.
• Référence aussi à sa tentative de suicide, provoquée par le désespoir d’avoir été rejeté par la reine.
► Cela prouve qu’il met son amour pour la reine devant sa propre vie.

Lancelot demande pardon avec sensibilité


• Champ lexical judiciaire pour parler de sa faute, un « crime » ( « forfait » en Ancien Français). Il veut en « faire réparation » ( « l’amender » en Ancien Français).
• exprime des émotions fortes avec l’intensif : « tant de désespoir » (le verbe « esmaier » est aussi très fort en Ancien Français).
• Urgence exprimée à travers le verbe attribut if « je suis prêt » et le CC de temps « maintenant ». En Ancien Français, la formule est encore plus concise et rapide « or sui prez ».
► Lancelot se présente comme un amant totalement soumis, vulnérable, prêt à subir la sentence de sa dame pourvu que le mystère soit levé.

Deuxième mouvement :
Un pardon qui est aussi une leçon d’amour courtois



Ancien Français



Et la reïne li reconte :
« Comant ? Don n'eüstes vos honte
de la charrete, et si dotastes ?
Molt a grant meismez i montastes
quant vos demorastes deus pas.
Por ce, voir, ne vos vos je pas
ne aresnier ne esgarder.
– Autre foiz me doint Dex garder,
fet Lanceloz, de tel mesfet,
et ja Dex de moi merci n'et
se vos n'eüstes molt grant droit.
Dame, por Deu, tot or endroit
de moi l'amande an recevez,
et se vos ja le me devez
pardoner, por Deu sel me dites !
– Amis, toz an soiez vos quites,
fet la reïne, oltreemant :
jel vos pardoing molt boenemant.


Français moderne



 La reine le lui expose alors :
 — Comment ? La charrette ne vous a-t-elle pas fait honte et inspiré de la crainte ? Vous y êtes monté bien à contrecœur, puisque vous avez tardé le temps de faire deux pas ! Voilà pourquoi, en vérité, j’ai refusé de vous parler et de vous regarder.
 — Que Dieu me préserve une autre fois, dit Lancelot, d’un pareil crime ! Et qu’il n’ait jamais pitié de moi, si vous n’étiez pas tout à fait dans votre droit ! Dame, pour l’amour de Dieu, acceptez à l’instant même que j’en fasse réparation et, si vous devez me pardonner un jour, pour Dieu, dites-le-moi !
 — Ami, vous êtes tout à fait pardonné, répond la reine, et sans la moindre réticence. Je vous pardonne cette faute de bon cœur.


La mise en scène du reproche


• Trois répliques équilibrées : Lancelot comprend enfin l’attitude passée de la reine.
• Verbe « ex-poser » traduit l’Ancien Français « re-conte ». Le préfixe « re- » et le préfixe « ex- » soulignent bien l’intention didactique.
• La reine interroge « Comment ? Ne vous a-t-elle pas fait honte ». Question rhétorique : amener Lancelot à voir sa faute.
• Passé accompli « vous y êtes monté à contrecœur » place la faute dans le CC de manière. En AF « a grant enviz » signifie « malgré lui ».
► La faute n’était donc pas d’être monté dans la charrette, mais d’avoir hésité à y monter ! Cela révèle bien les paradoxes de l’amour courtois.

Un reproche qui révèle les valeurs de l’amour courtois


• La faute est triple : « honte », « crainte » et enfin, « à contrecœur ». C’est une gradation : manque de courage, manque d’abnégation.
• Gradation de la faute renvoie à une gradation de la sanction : elle a refusé de lui « parler » mais aussi de le « regarder ». C’est une double négation en Ancien Français : « ne aresnier ne esgarder ».
• Le détail même des « deux pas » (numéral), est extraordinaire. C'est l'un des mystères du roman : la rumeur et la renommée circulent de manière magique.
• Lien de cause « puisque vous avez tardé » motivations intérieures de Lancelot en jeu plutôt que son geste. En Ancien Français « et si dotastes ».
• Moment de révélation avec le présentatif « voilà pourquoi » et Guenièvre insiste : « en vérité » (malgré le paradoxe apparent) !
► Par ces procédés, la reine révèle combien l’amour courtois demande une abnégation absolue.

Lancelot reconnaît sa faute et sa soumission


• Pour attester sa bonne foi, Lancelot fait appel à Dieu lui-même « Que Dieu me préserve ».
• Ensuite, les deux CC de but « pour l’amour de Dieu » et « pour Dieu » viennent sacraliser sa relation avec la reine.
• La formule « qu’il n’ait jamais pitié de moi » est hyperbolique : risquer le salut de son âme sur une parole de sa Dame.
• En affirmant que la reine est « dans son droit » (avec le possessif), Lancelot reconnaît sa souveraineté absolue : l’intensif « tout à fait » traduit « molt grant droit » en AF.
► On comprend alors que si le salut de l’âme surpasse la vie et l’honneur, l’amour courtois surpasse toutes ces valeurs féodales et religieuses ! C’est un positionnement particulièrement subversif.

Une demande de réparation spontanée


• Lancelot insiste sur l’urgence de réparer « à l’instant même » (« tot or endroit » en AF) mais en même temps, il ne presse par la reine : « un jour ». Ce jeu avec les CC de temps est d’une grande délicatesse.
• Les impératifs sont intéressants ici : le verbe « recevez » a une valeur performative (la parole vaut pour un acte) : si la reine accepte cette demande, alors la réparation est accomplie.
• Le dernier impératif « dites-le-moi » est un euphémisme (figure d’atténuation) car il porte sur la communication du jugement, et non sur la demande de pardon elle-même.
• La reine répond d’emblée par une apostrophe affectueuse « Ami » c’est déjà une indice que le pardon sera accordé.
► Lancelot fait preuve d'une grande délicatesse : il offre une réparation immédiate tout en laissant à la reine son jugement.

L’octroi du pardon de la reine


• La reine reprend la valeur performative du pardon : le passé composé « vous êtes pardonné ».
• Le même verbe « pardonner » est repris par la reine « me pardonner » devient « vous êtes pardonné ». C’est un polyptote (formes différentes d’un mot).
• La locution : « sans la moindre réticence » est un pléonasme (répéter la même idée d’une manière différente). Il traduit l’adverbe Ancien Français « oltreemant » (= totalement, sans limite).
• La réplique se termine sur l'expression « de bon cœur » (« molt boenemant » en AF). La racine « bon » renvoie à la vertu morale qui caractérise une âme noble et courtoise.
► Le pardon de la reine est à la fois immédiat et intégral, car Lancelot a finalement apporté la preuve de son dévouement absolu.

Troisième mouvement :
Une invitation qui a une dimension transgressive



Ancien Français


– Dame, fet il, vostre merci,
mes je ne vos puis mie ci
tot dire quanque je voldroie.
Volantiers a vos parleroie
plus a leisir, s'il pooit estre. »
Et la reïne une fenestre
li mostre, a l'uel, non mie au doi,
et dit : « Venez parler a moi
a cele fenestre anquenuit,
quant par ceanz dormiront tuit,
et si vanroiz par cel vergier.
Ceanz antrer ne herbergier
ne porroiz mie vostre cors.
Je serai anz et vos defors,
que ceanz ne porroiz venir,
ne je ne porrai avenir
a vos, fors de boche ou de main.


Français moderne


 — Dame, dit-il, soyez-en remerciée, mais je ne puis vous dire ici tout ce que je voudrais. Je souhaiterais vous parler plus à loisir, s’il se pouvait.La reine lui désigne alors une fenêtre du regard, et non du doigt, et dit :
 — Venez me parler à cette fenêtre, cette nuit, lorsque tout le monde en ces lieux sera endormi. Vous passerez par ce verger. Mais vous ne pourrez pas entrer ni rester pour la nuit. Je serai dedans et vous dehors : vous ne pourrez pénétrer ici. Et moi, je ne pourrai me joindre à vous qu’en vous parlant et en vous touchant de la main.


Lancelot réclame un entretien plus intime


• Lancelot s’adresse à sa « Dame » : « soyez-en remerciée ». Tournure passive qui l’efface.
• Lien d’opposition « mais » marque une étape de la conversation. Le lieu : « ici » est trop officiel, il ne convient plus à leurs épanchements.
• Verbes « puis, voudrait, souhaiterais, pouvait » forment un chiasme (en miroir). Le conditionnel insiste sur le souhait.
• Lancelot s’exprime à demi-mot « je ne puis vous dire ici tout ce que je voudrais » : annonce une déclaration d’amour ! (c’est une prétérition).
• Circonstants « ici » et « plus à loisir » préparent ce changement de cadre. En concluant avec une hypothèse « s’il se pouvait », Lancelot laisse l’initiative du changement à la reine.
► Lancelot sollicite un nouvel entretien, plus intime, où il pourrait lui confier ce qu’il ne peut dire dans ce lieu trop public.

La reine prend la décision d’organiser cet entretien secret


• Suite à cette demande de Lancelot, le lien logique « alors » introduit les actions de « la reine » (sujet de la phrase) qui organise à l’impératif (« venez ») puis au futur (« vous passerez… vous ne pourrez… »)
• La reine commande pour ainsi dire au doigt et à l'œil : la gestuelle est mise en scène par les CC de manière « du regard, et non du doigt ».
• La précision « du regard et non du doigt » (avec la négation « non mie au doi » en AF) laisse entendre que d’autres personnes pourraient les voir de loin : elle lui indique où aller en toute discrétion.
► Guenièvre détourne la surveillance de la cour par une gestuelle furtive et désigne la fenêtre comme le futur théâtre de leur rencontre.

La complicité du décor


• Les lieux ont une importance symbolique. D’abord, « une fenêtre » reprise avec le démonstratif : « cette fenêtre ». Elle représente la frontière entre l’extérieur et l’intérieur, au seuil de l’intimité.
• CC de temps et de lieu préparent un nouveau décor nocturne : « à cette fenêtre… cette nuit… lorsque tout le monde sera endormi ».
• La précision « tout le monde » en Ancien Français « tuit » indique bien que le couple doit se retrouver à l’écart de la communauté.
• Le déplacement passe par un autre lieu symbolique « ce verger » : lieu intermédiaire, lieu biblique évoquant le paradis perdu (donc peut-être aussi, le fruit défendu, le péché originel).
► L’espace et le temps se font complices de la rencontre entre les amants, et la placent sous le signe du secret et de la tentation.

Les interdictions et le risque de transgression


• Plusieurs interdictions, introduites par le lien d’opposition « mais » et les négations « vous ne pourrez pas » (deux fois), puis « je ne pourrais ».
• Lancelot doit rester à l’extérieur « vous ne pourrez pas rentrer ni rester pour la nuit ». La négation est aussi coordonnée en Ancien Français « Ceanz entrer ne herbergier ».
• Mise en scène en miroir : Lancelot d’un côté, Genièvre de l’autre « Je sera dedans et vous dehors ». Le parallélisme est renforcé par l’antithèse (mise en présence de termes opposés).
• Futur proleptique (annonce la suite) avec ironie car Lancelot va rester toute la nuit avec la reine (transgression annoncée !)
► La reine dresse une frontière spatiale stricte : en posant l'interdiction de pénétrer dans l'enceinte, elle préserve l'obstacle tout en annonçant implicitement sa future transgression.

Une sensualité qui est déjà transgressive


• Ces interdictions ont une exception, la restriction : « je ne pourrai me joindre à vous qu’en… ». En Ancien Français, adverbe « fors de boche ou de main ».
• En français moderne, on perd l’allusion au baiser, la traduction insiste sur la parole : « en vous parlant. » Sensualité dans les verbes de perception : « pénétrer, joindre, toucher… ».
• Ces deux gérondifs « en vous parlant et en vous touchant la main » soulignent la durée, la simultanéité de ces contacts : Guenièvre met alors elle aussi l’amour courtois devant ses autres devoirs…
► Cette promesse d’intimité donne à la fin’amor toute sa dimension subversive, face à l’ordre féodal et religieux de l’époque.

Conclusion



Bilan


• D'abord, notre passage s'ouvre sur des retrouvailles chaleureuses qui tranchent avec la froideur passée de la reine, réveillant chez Lancelot le besoin de comprendre les raisons de cette froideur passée.
• Alors, l'échange prend la forme d'une leçon d'amour courtois où Guenièvre révèle que ce n’est pas d’être monté dans la charrette, mais au contraire, d’avoir hésité à y monter, qui lui est reproché : avec humilité, Lancelot accepte la sentence.
• Enfin, la scène bascule vers la préparation d'un rendez-vous nocturne à la fenêtre de la reine, invitation qui scelle leur complicité amoureuse mais qui a aussi une dimension particulièrement subversive.

Ouverture


• De même dans Le Cid de Corneille, Rodrigue et Chimène incarnent le tiraillement extrême entre amour et devoir.
RODRIGUE. — Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.

Corneille, Le Cid, 1637.
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