Couverture pour Le chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, 1180. Les retrouvailles de Lancelot et Guenièvre



Extrait étudié



 Le roi l’emmène alors voir la reine. Cette fois, elle ne baissa pas les yeux, mais elle s’avança tout heureuse Ă  sa rencontre. Elle le combla de toutes les marques d’estime possible et le fit asseoir près d’elle. Puis ils eurent tout loisir de parler de ce que bon leur semblait. La matière ne leur manquait pas, car Amour la leur prodiguait en abondance. Et quand Lancelot voit que tout se passe bien et que rien en ses propos ne dĂ©plaĂ®t Ă  la reine, il lui a glissĂ© en confidence :
 — Dame, quel Ă©trange accueil vous m’avez rĂ©servĂ© avant-hier en me voyant ! Vous ne m’avez pas dit un seul mot ! Vous avez failli me faire mourir et je n’ai pas eu alors assez d’audace, comme en cet instant, pour oser vous en demander la raison. Dame, je suis prĂŞt Ă  vous faire rĂ©paration maintenant, si vous me rĂ©vĂ©lez le crime qui m’a causĂ© tant de dĂ©sespoir.
 La reine le lui expose alors :
 — Comment ? La charrette ne vous a-t-elle pas fait honte et inspirĂ© de la crainte ? Vous y ĂŞtes montĂ© bien Ă  contrecĹ“ur, puisque vous avez tardĂ© le temps de faire deux pas ! VoilĂ  pourquoi, en vĂ©ritĂ©, j’ai refusĂ© de vous parler et de vous regarder.
 — Que Dieu me prĂ©serve une autre fois, dit Lancelot, d’un pareil crime ! Et qu’il n’ait jamais pitiĂ© de moi, si vous n’étiez pas tout Ă  fait dans votre droit ! Dame, pour l’amour de Dieu, acceptez Ă  l’instant mĂŞme que j’en fasse rĂ©paration et, si vous devez me pardonner un jour, pour Dieu, dites-le-moi !
 — Ami, vous ĂŞtes tout Ă  fait pardonnĂ©, rĂ©pond la reine, et sans la moindre rĂ©ticence. Je vous pardonne cette faute de bon cĹ“ur.
 — Dame, dit-il, soyez-en remerciĂ©e, mais je ne puis vous dire ici tout ce que je voudrais. Je souhaiterais vous parler plus Ă  loisir, s’il se pouvait.
 La reine lui dĂ©signe alors une fenĂŞtre du regard, et non du doigt, et dit :
 — Venez me parler Ă  cette fenĂŞtre, cette nuit, lorsque tout le monde en ces lieux sera endormi. Vous passerez par ce verger. Mais vous ne pourrez pas entrer ni rester pour la nuit. Je serai dedans et vous dehors : vous ne pourrez pĂ©nĂ©trer ici. Et moi, je ne pourrai me joindre Ă  vous qu’en vous parlant et en vous touchant de la main.