Couverture pour Madame Bovary

Explication linéaire
de l’incipit (Partie 1 chapitre 1)
Madame Bovary de Flaubert



Extrait étudié




 Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
 Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d'études :
 — Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l'appelle son âge.
 Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses, ni s'appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études fut obligé de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous dans les rangs.
 Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c'était là le genre.
 Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manoeuvre ou qu'il n'eût osé s'y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffure d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.
 — Levez-vous, dit le professeur.
 Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
 Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
 — Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d'esprit.
 Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.
 — Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
 Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
 — Répétez !
 Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe.
 — Plus haut ! cria le maître, plus haut !
 Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot : Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.



Introduction



Don Quichotte, accompagné de son fidèle écuyer Sancho Panza, affronte des moulins à vent, car il a lu trop de romans de chevalerie. Mais après tout, qui ne s’est jamais battu contre des moulins à vent ?

Hé bien Madame Bovary c’est pareil. Ayant lu trop de romances, elle rêve d’un amour romantique, mais elle ne voit pas l’amour que lui porte son mari.

D’ailleurs, quel personnage, dans Madame Bovary, est présent dans les premières pages et dans les dernières pages ? Charles. Charles Bovary est le mari de madame Bovary.

Est-ce que Flaubert utilise Charles pour parler d’Emma ? Est-ce qu’il utilise Emma pour parler des romans ? Ou bien passe-t-il par les romans pour parler de la réalité ? Quel est le but de Flaubert avec Madame Bovary ? Cette incertitude peut mettre mal à l’aise les lecteurs, qui vont trouver les personnages décevants et l’intrigue un peu banale, et qui vont passer à côté de ce qui fait véritablement la saveur de ce roman.

Dans une lettre à Louise Colet datant de 1852, Flaubert écrivait « L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans la création, présent partout mais visible nulle part ». Donc, pas de figures de styles monumentales à la Victor Hugo. Mais en étant attentifs aux détails, vous allez voir que Flaubert écrit avec le sourire en coin et souvent avec les larmes aux yeux. Il se moque de ses personnages, inadaptés, et en même temps, il leur porte une véritable tendresse. Cherchez partout le regard de Flaubert, vous ferez ainsi apparaître entre les lignes un visage humain, qui est peut-être le véritable sujet de ce livre.

Notre passage est le tout début du roman où justement Charles Bovary est le personnage principal. Il est présenté au lecteur, dans un contexte qui ne sera pas celui de la suite du roman. Charles Bovary a 15 ans, il arrive dans une nouvelle école, et se conduit maladroitement. Ce début de roman déroute les attentes du lecteur, qui essaye de situer les personnages, le narrateur, le rapport avec le titre, etc. Flaubert joue avec les codes du roman, il nous donne des fausses pistes, mais c’est pour mieux révéler son projet et ses choix esthétiques.

Problématique


Comment ce début de roman, en présentant Charles Bovary comme le personnage principal, parvient à dérouter le lecteur tout en lui donnant des indications sur le projet de l’auteur ?

Axes de lecture pour un commentaire composé


> Un jeu avec les attentes du lecteur : Comment Flaubert joue-t-il avec les clichés du roman d’apprentissage et rejoint son thème par des chemins détournés.
> Le personnage central dans ce passage est Charles Bovary, comment est-il présenté ? En quoi peut-on dire que c’est un anti-héros ?
> Dans quelle mesure la casquette de Charles Bovary représente-t-elle le personnage de Charles Bovary, et par là même, nous renseigne sur les choix stylistiques de Flaubert ?
> Comment Flaubert parvient-il à nous transmettre, par touches imperceptibles, son projet romanesque ?
> Comment Flaubert utilise-t-il l’ironie et la force du rire pour proposer un regard sur le monde original et distancié ?
> Qu’est-ce que ce passage peut nous apprendre des choix esthétiques de Flaubert ?



Premier mouvement :
Un roman d’apprentissage ?



Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d'études :
— Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l'appelle son âge.


C’est le tout début du roman, nous sommes plongés dans le monde de l’école, ce qui est totalement en décalage avec le titre, Flaubert surprend son lecteur qui attendait l’histoire d’une femme. Certains mots possèdent des majuscules : “Étude” et Proviseur” ce respect exagéré pour les institutions et la hiérarchie, c’est une première marque d’ironie de Flaubert à l’égard des clichés !

D’autres mots ont une typographie en italique “un nouveau”, “les grands” il s’agit ici de mettre en valeur le vocabulaire employé par les enfants, que Flaubert met aussi à distance.

“Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail” Ici le narrateur fait un trait d’humour potache : le lecteur commence à penser que celui qui raconte l’histoire est bien un élève de la classe.

Les pronoms personnels utilisés semblent confirmer cette hypothèse : “Nous étions à l’étude” et “le proviseur nous fit signe de nous rasseoir” la première personne du pluriel semble bien correspondre aux élèves de la classe. Le lecteur serait en droit de penser qu’il vient de commencer un roman d’apprentissage. Mais Flaubert prend un malin plaisir à jouer avec ses attentes.

Par exemple, il ne nous donne pas le nom du garçon, qui reste “un nouveau”. Par contre, il nous donne le nom du maître d’études “Monsieur Roger” alors que ce personnage n’a aucune importance pour la suite.

Dans un autre roman, Le Rouge et le Noir de Stendhal, le personnage principal est recommandé pour ses aptitudes en latin, et pour sa grande sensibilité. On est dans le schéma du Héros romantique. Ici pas du tout « si son travail est méritoire, il passera dans les grands, où l’appelle son âge » Charles Bovary commence par être sous-classé. C’est plutôt un anti-héros.

Deuxième mouvement :
Un portrait décevant



Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.

Ah, voici maintenant la description de notre personnage ! Mais il y a un problème de point de vue. En effet le garçon se trouve “derrière la porte” : si le narrateur est un élève de la classe, il a le don de voir à travers les murs !

Le langage utilisé laisse croire que c’est un élève qui parle : “le nouveau” … “c’était un gars”. Mais parfois les tournures sont beaucoup plus évoluées, avec notamment un subjonctif : “quoiqu’il ne fût pas large des épaules”.

Au tout début, on nous a dit que le nouveau était “habillé en bourgeois”. Toute la description vient casser l’image qu’on a pu s’en faire avec cette indication. On apprend que le garçon vient “de la campagne”. Il n’a pas l’habitude de ces habits : il a “des poignets rouges habitués à être nus”. Les habits ne sont pas si riches que ça : le pantalon est “jaunâtre”. Le suffixe “-âtre” est dépréciatif. Les souliers sont “mal cirés”.

En plus, les éléments du costume sont dépareillés et inadaptés. “son habit-veste … devait le gêner aux entournures” la veste est trop petite. Un pantalon “très tiré par les bretelles”, c'est-à-dire qu’il est trop grand. Ses efforts pour donner bonne impression sont soldés par un échec. “Plus haut de taille qu’aucun de nous tous”, il est différent des autres élèves.

Donc, ce qui caractérise Charles Bovary dès le début, c’est le décalage : il est plein de bonne volonté mais il ne parvient pas à faire bonne impression : il est du côté de la déception.

Troisième mouvement :
Un portrait indirect



On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses, ni s'appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études fut obligé de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous dans les rangs.
Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c'était là le genre.
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manœuvre ou qu'il n'eût osé s'y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux.


De petites anecdotes confirment ce que la description laissait deviner : “n’osant croiser les cuisses ni s’appuyer sur le coude” Charles Bovary a une attitude très rigide, en contraste avec les autres élèves. “attentif comme au sermon” : on imagine un enfant passif et béat, il essaye de faire bonne impression, mais c’est raté, car en fait il ne comprend rien à ce qui se passe “le maître d’étude fut obligé de l’avertir”.

Pour la deuxième anecdote, celle des casquettes, c’est la même chose “Soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre...” Vous voyez cette structure syntaxique ? Ce sont deux hypothèses accablantes pour expliquer le comportement de Charles Bovary. C’est soit de la stupidité, soit de la lâcheté.

Mais Flaubert se moque aussi des élèves : “Nous avions l’habitude de jeter nos casquettes” La première personne du pluriel, le mot “habitude”, montrent bien que c’est un comportement grégaire. “il fallait, dès le seuil de la porte les lancer sous le banc”. La tournure impersonnelle révèle que c’est une injonction sociale. “c’était là le genre” : l’immaturité du narrateur est perceptible dans ses paroles. Ce qui est très fort, c’est que Flaubert parvient à se moquer de son narrateur justement en lui laissant la parole.

C'était une de ces coiffure d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.

Vous vous souvenez que jusqu’ici, le narrateur employait “nous” (“Nous étions à l’Étude”, et “Nous avions l’habitude”). Voici maintenant le pronom indéfini “on”, qui est beaucoup plus flou. “C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil”. Qui désigne ce “on” ? Toutes les personnes qui ont déjà vu ce genre de coiffure d’ordre composite. C'est-à-dire euh… personne. Ce qui est très drôle, c’est que Flaubert fait semblant de croire que c’est une évidence : “vous savez, là, une de ces coiffures... Mais si... composite et tout”.

La casquette est à mettre en parallèle avec la description de Charles. C’est une accumulation de formes improbables : ovoïde, boudins circulaires, bandes, losanges, polygones… Comme les habits de Charles, cette casquette en fait trop, mais sans atteindre son but. Elle est aussi du côté de la déception.

Certaines expressions nous laissent penser que la casquette symbolise Charles lui-même, comme une métonymie* du personnage :

Qu’est-ce qu’une métonymie ? Si je dis « les képis défilent » je parle du couvre-chef pour désigner les militaires, car les deux entretiennent un rapport qu’on appelle de contiguïté. De même notre Charles est quelque peu assimilé à sa casquette.

“Une de ces pauvres choses” c’est une expression affectueuse, un peu vieillie, mais qui s’utilise pour un être humain. “la laideur muette” représente bien le mutisme de Charles Bovary. “des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile” ici, au-delà de la personnification* de la casquette en imbécile, on peut parler d’une très belle figure de style, il s’agit de l’hypallage*, c’est à dire que l’adjectif “imbécile”est attribué à la casquette alors qu’on devrait l’attribuer à Charles Bovary. Vous voulez un autre exemple d’hypallage ? Si je vous dis : Flaubert porte une moustache ironique. Vous comprenez bien que c’est Flaubert qui est ironique : hypallage.

Revenons à notre casquette. C’est sans doute la pièce la plus coûteuse du costume de Charles. Elle se termine avec un “croisillon de fil d’or, en manière de gland”. La description quant à elle, se termine aussi avec le plus drôle : “Elle était neuve ; la visière brillait”. C’est le détail qui tue ! Si la casquette avait été un objet de récupération, ça aurait pu excuser la faute de goût, mais non, cette casquette a été choisie et achetée récemment, sans doute au prix d’un certain sacrifice financier.

La casquette se prolonge indéfiniment avec des parties variées et improbables ? De même l’écriture de la description se prolonge avec des point-virgules et des liens logiques, comme des coutures apparentes : « puis s’alternaient », « venait ensuite »... De même le vocabulaire est varié et improbable : « Ovoïde renflé de baleines ». Quand il décrit la casquette de Charles Bovary, en fait Flaubert nous parle d’un style, d’une esthétique littéraire, qui n’a pas peur de mélanger les clichés et de frayer avec le grotesque.

Enfin, l’aspect composite de cette casquette, composite au point d’en devenir absurde, est un point qu’elle partage avec la réalité. Dans cette description, Flaubert fait un inventaire inachevé de chapeaux existants : « bonnet à poil, chapska, chapeau rond, casquette de loutre, bonnet de coton … » (l.29) en insistant sur la variété des matières provenant de divers animaux : « loutre » (l.28), « poil de lapin » (l.32). La casquette devient une encyclopédie, ou un bestiaire. De même dans ses romans, Flaubert explore la variété des classes sociales, des profils humains. Chacun présente des manies risibles, des défauts amusants, des singularités grotesques. Voilà ce qui explique l’ironie de Flaubert, qui cache en fait un grand éclat de rire.

Quatrième mouvement :
Déploiement de l’ironie flaubertienne



— Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
— Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.


C’est maintenant une mise en scène comique : “Il se leva ; sa casquette tomba” c’est presque un jeu théâtral, un lazzi, avec un accessoire. “Il se rassit et la posa sur ses genoux” c’est absurde car il retourne à la case départ. “il la ramassa encore une fois” crée le comique de répétition. Cette scène obéit exactement à la définition que le philosophe Bergson fait du Rire : « Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l'exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique. »

Avez-vous vu ? Flaubert intervient un bref instant, ce qui est assez rare pour être souligné ! “Le pauvre garçon” il se montre empathique avec Charles, ce qui a pour effet de mettre en évidence la cruauté des autres personnages. “Il y eut un rire éclatant des écoliers” cette fois ce n’est plus les pronoms personnels “nous” et “on”, mais une tournure impersonnelle : clairement, le narrateur prend ses distances avec le rire des enfants.

Le professeur aussi est ridiculisé : “Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d’esprit.” Flaubert souligne ironiquement qu’appeler “casque” une casquette est loin d’être un bon mot d’esprit ! On pourrait presque dire que la subordonnée “qui était un homme d’esprit” est en fait un discours rapporté indirect libre* des pensées du professeur, ce qui crée un effet particulièrement moqueur.

Je n’ai pas encore commenté : “un voisin la fit tomber d’un coup de coude”. Cette mécanique et cette cruauté rappellent le schéma du roman dans son ensemble : Charles va perdre l’estime de sa femme, la récupérer et la perdre à nouveau. Cette scène est beaucoup plus révélatrice qu’il n’y paraît.

— Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
— Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe.
— Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot : Charbovari.


Jusqu’ici, nous ne savons pas encore le nom du personnage principal. Flaubert prend un malin plaisir à retarder le moment de la révélation. D’abord il y a “la récitation des leçons” puis, “à deux heures, quand la cloche sonna” et nous avons ensuite “la prière”. Enfin seulement le professeur pense à demander : “Levez-vous et dites-moi votre nom”.

Mais là encore, notre curiosité ne sera pas satisfaite car le nom est “inintelligible” ! Le verbe “bredouiller” est utilisé deux fois. Le maître d’études exprime l’exaspération du lecteur en disant : “Répétez !”

“Le nouveau prenant alors une résolution extrême … lança à plein poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari”. Est-ce que vous voyez comment Flaubert utilise les compléments circonstanciels pour retarder encore le moment de révélation ?

Mais même au dernier moment, nous n’avons pas clairement un nom et un prénom. “Ce mot”, semble indépendant du personnage qui le prononce “comme pour appeler quelqu’un”. En faisant le rapprochement avec le titre, le lecteur est en mesure de deviner que ce personnage est le futur mari de Madame Bovary.

Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.

Les élèves sont désormais toujours désignés comme un ensemble aux contours indéfinis “les huées de la classe” voire même de manière complètement impersonnelle “ce fut un vacarme”. Les verbes utilisés donnent à voir comme une meute de chiens : “on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait”. Le professeur quant à lui est complètement dépassé par cette hystérie collective. Au lieu de ramener le calme, il va dans le même sens que les enfants, en répétant “plus haut, plus haut”. Il est lui-même entraîné dans ce mouvement de délire général.

Le passage commence avec l’arrivée de Charles, annoncée “à demi-voix”. Plus loin nous avons, au singulier, “un rire éclatant des écoliers”. À la fin, cela devient “les huées de la classe”, et “des éclats de voix aigus” au pluriel. Ce vacarme est personnifié avec le verbe “bondir”. Nous assistons à son gonflement progressif, notamment avec le mot “crescendo”. En plus, le verbe “rouler” met en place une métaphore qui compare le rire à des vagues, comme une force de la nature.

Il y a en effet chez Flaubert un rire dyonisiaque, c'est-à-dire un rire lié aux pulsions animales : “on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : charbovari, charbovari”. La prononciation du mot enivrant, ”charbovari” répété comme une écholalie, illustre cette pulsion. Et pourtant ce rire est esthétisé avec des termes musicaux « crescendo » (l.55) « notes isolées » (l.55). Cela représente en effet la transformation opérée par l’écriture de Flaubert.

Mais son retour mécanique, et la cruauté de la réalité en font aussi un rire de désespoir et de mise à distance. C’est d’ailleurs dans un rire qu’Emma Bovary mourra : “un rire atroce, frénétique, désespéré”.

Conclusion



En ce début de roman, Flaubert va utiliser divers procédés pour dérouter le lecteur : clichés, ambiguïté des points de vue. Au lieu de lui présenter directement Madame Bovary, le personnage éponyme, il va mettre en place un dispositif artificiel de roman d’apprentissage, avec un narrateur, et des personnages qui ne resteront pas.

Cependant, un personnage occupe le centre de la scène, mais nous mettrons du temps à connaître son nom. Charles Bovary est sans doute le personnage le plus important du roman. Présent dès le début, c’est sa mort qui clôt l’ouvrage. Ce personnage est celui qui explique le mieux le projet de Flaubert. Malgré sa bonne volonté, il incarne ce que la réalité a de plus décevant. Victime des autres, moqué, il inspire la pitié mais il fait aussi ressortir ce que la bêtise peut avoir de cruel.

Cet incipit annonce donc, non pas une intrigue avec des personnages dont les rôles seraient distribués d’avance, mais bien plutôt un style et un regard sur le monde. À travers ses personnages, les élèves, mais aussi la casquette de Charles, Flaubert épingle la laideur et la médiocrité du monde, mais il parvient aussi à en tirer une esthétique complexe. Flaubert écrivait dans une lettre à Louise Colet datant de 1852 :

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible si cela se peut. »


Flaubert, Madame Bovary 💼 Partie 1 chapitre 1 (Extrait étudié PDF)

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⇨ * Flaubert, Madame Bovary ☁️ Partie 1 chapitre 1 (Nuage de mots) *

⇨ * Flaubert, Madame Bovary 🔎 Partie 1 chapitre 1 (Explication linéaire) *

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