Depuis longtemps, je ne prétends gagner mon procès qu'en appel. Je n'écris que pour être relu [...] Tant pis pour le lecteur paresseux, j'en veux d'autres.
La vie nous présente de toutes parts quantité d'amorces de drames, mais il est rare que ceux-ci se poursuivent et se dessinent comme a coutume de les filer un romancier [...] Le génie du roman fait vivre le possible : il ne fait pas revivre le réel.
— Écoute. J’ai quitté la maison ; ou du moins je vais la quitter ce soir. Je ne sais pas encore où j’irai. Pour une nuit, peux-tu me recevoir ?
Dans cette première scène du Luxembourg, je fais parler les indifférents. On ne doit pas entendre [Olivier], à peine l'entrevoir : mais déjà l'aimer un peu.
— Faites coffrer les femmes ! [...] Mais ne vous saisissez pas des enfants ; contentez-vous de les effrayer [...]
Monsieur,
J’ai découvert [...] que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c’est pour moi un immense soulagement. [...] D'ailleurs j’ai toujours senti [...] votre différence d’égards avec vos autres enfants [...] Dites à ma mère [...] que je ne lui en veux pas de m’avoir fait bâtard [...]
Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu’il me tarde de déshonorer.
Bernard Profitendieu.
Comment lui eût-elle dit qu’elle se sentait emprisonnée dans cette vertu qu’il exigeait d’elle [...] que ce n’était pas tant sa faute qu’elle regrettait à présent, que de s’en être repentie.
Le mauvais romancier construit ses personnages : il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir.
— Elle lui disait : « Vincent, mon amant [...] vous n’avez plus le droit de m’abandonner à présent. » [...] Ensuite elle est restée longtemps, [...] presque contre ma porte, à sangloter.
— Pour Vincent je savais ça déjà depuis longtemps. [...] Tâchez maintenant de parler plus bas, [...] ou taisez-vous.
Je voudrais un personnage (le diable) qui circulerait incognito à travers tout le livre et dont la réalité s'affirmerait d'autant plus qu'on croirait moins en lui.
— Vincent [...] Je désire mettre à votre disposition une somme équivalente à celle que vous avez perdue [...] et que vous allez risquer de nouveau. [...] Vous me la rendrez si vous gagnez. Sinon, tant pis ! nous serons quittes.
— Ils étaient à Pau tous les deux, dans [...] un sanatorium, où on les avait envoyés l’un et l’autre parce qu’on prétendait qu’ils étaient tuberculeux. [...] Comme ils se croyaient condamnés, ils se sont persuadés que tout ce qu’ils feraient ne tirerait plus à conséquence.
Il a pris parti de cette perte, de sorte que, lorsqu'il la regagne, cette somme ne lui paraît plus consacrée à M. et il ne songe qu'à la dépenser.
Il songe à sa nouvelle règle de vie, dont il a trouvé depuis peu la formule : « Si tu ne fais pas cela, qui le fera ? Si tu ne le fais pas aussitôt, quand sera-ce ?
— J’étais sur la Bourgogne le jour où elle a fait naufrage. J’avais dix-sept ans. [...] J’étais à l’arrière d'un canot [...] Deux marins, armés d’une hache [...] coupaient les poignets des nageurs qui [...] s’efforçaient de monter dans notre barque. [...] « S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine. » [...] J’ai compris que j’avais laissé une partie de moi sombrer avec la Bourgogne, qu’à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais [...] les poignets pour les empêcher de [...] faire sombrer mon cœur. [...]
Ce n’est pas qu’il déteste Passavant. Il l’a rencontré parfois et l’a trouvé charmant. [...] Mais [ses] livres lui déplaisent ; Passavant lui paraît moins un artiste qu’un faiseur.
Je n’ose retourner près de mes parents [...] Mon père, s’il apprenait, [...] serait capable de me maudire. [...] Quant à celui qui… [...] pour être mieux à même de m’aider, il s’est malheureusement mis à jouer. [...] Avant de jeter cette lettre à la poste, je vais le revoir une dernière fois. [...] Si vous recevez ceci, c’est donc vraiment que…
Adieu, adieu, je ne sais plus ce que j’écris.
— Laura Douviers —
Édouard somnole ; ses pensées insensiblement prennent un autre cours. Il songe au roman qu’il prépare, [...] il n’est pas assuré que Les Faux-Monnayeurs soit un bon titre. [...] Il y pense sans cesse [...] mais il n’en a pas écrit encore une ligne.
Le roman dans le roman : cette mise en abyme va de pair avec des effets de miroir : le journal se trouve dans le roman. Les actions sont reflétées et déformées. Par exemple, l'amour sincère de Laura pour Édouard fait écho à l'amour destructeur de Lilian pour Vincent. Les Faux Monnayeurs est ce qu'on appelle un roman spéculaire, du latin specularis : en miroir.
— Fais-tu toujours des vers ?
— De temps en temps… J’aurais grand besoin de conseils.
C’est “de vos conseils” qu’il voulait dire. Et le regard [...] le disait si bien qu’Édouard crut qu’il disait cela par déférence [...]
— Oh ! les conseils, [...] ceux des aînés ne valent rien. »
Olivier pensa : « Je ne lui en ai pourtant pas demandé ; pourquoi proteste-t-il ? »
Édouard se méprenait à ce silence [...] « Je l’ennuie [...] Il n’attend qu’un mot de moi pour partir. »
— Qu’est-ce que c’était ce livre ?
— C’est un guide d’Algérie. Mais ça coûte trop cher. Je ne suis pas assez riche.
5 novembre.
La cérémonie a eu lieu [...] dans la petite chapelle de la rue Madame [...] Le vieux La Pérouse à l’harmonium ; [...] Olivier [...] a poussé sa mère pour que je puisse m’asseoir à côté de lui ; puis m’a pris la main et l’a longuement retenue dans la sienne. [...]
— Figurez-vous que votre jeune neveu et quelques-uns de ses camarades ont constitué une [...] espèce de Légion d’honneur enfantine.
— Mais vous [...] pourquoi vous n’avez pas épousé Laura ? alors que vous l’aimiez, paraît-il, et qu'elle se languissait après vous.
— Vous pourriez croire que j’aime Sarah. Mais non… [...] Il ne faut pas non plus que vous jugiez Armand d’après ce qu’il a pu vous dire aujourd’hui [...] C’est une espèce de rôle qu’il joue…
— À peine âgé de vingt ans, il a pris une maîtresse. C’était une élève à moi, une jeune Russe, très bonne musicienne [...] Elle est retournée en Pologne pour ses couches. Mon fils est parti la rejoindre [...] mais il est mort avant de l’avoir épousée.
— Et votre petit-fils… ? [...]
— Le petit Boris fait son éducation [...] dans un collège de Varsovie, je crois. [...] Auriez-vous cru qu’il était possible d’aimer autant un enfant qu’on n’a jamais vu ?…
9 novembre.
Une sorte de tragique a jusqu’à présent, me semble-t-il, échappé presque à la littérature. Le roman s’est occupé des traverses du sort, de la fortune bonne ou mauvaise, des rapports sociaux, du conflit des passions, des caractères, mais point de l’essence même de l’être. [...] le tragique moral.
Je voudrais que les événements ne fussent jamais racontés directement par l'auteur, mais plutôt exposés (plusieurs fois, sous des angles divers).
— Je suis l’ami d’Olivier Molinier… [...] frère de Vincent, votre amant, qui lâchement vous abandonne [...]
— Mais enfin, comment savez-vous ?… Qui vous a dit ?… Vous n’avez pas le droit de savoir…
Il comprenait soudain qu’il s’agissait ici de vie réelle, [...] et tout ce qu’il avait éprouvé jusqu’alors ne lui parut plus que parade et que jeu.
— Depuis ce matin, je suis sans gîte, [...] et sans famille. [...] Oh ! ne me prenez pas pour un voleur. Si j’ai levé votre valise, c’était surtout pour entrer en rapport.
— Olivier, permettez-moi de vous dire que j’ai infiniment plus de confiance dans votre goût qu’en celui de Sidi Dhurmer. Accepteriez-vous d’assumer cette direction littéraire ? [...]
— Écoute, mon petit, [...] il faut vouloir ce que l’on veut. [...] Pour en finir avec Laura, [...] on pourrait bien lui envoyer les cinq mille francs que tu lui avais promis. [...] Tu ne sais pas couper les mains proprement.
En réalité, Vincent a déjà proposé cet argent à Laura, mais elle a refusé l'enveloppe.
— La lumière du jour [...] ne pénètre pas très avant dans la mer. [...] Les dragages [...] ont ramené de ces enfers quantité d’animaux étranges. [...] Et voici qu’on découvre [...] que chacun de ces animaux [...] émet et projette devant soi, [...] sa lumière. Chacun d’eux éclaire, illumine, irradie. [...]
— La nuit [...] il s’attarde jusqu’au matin à relire en pleurant d’anciennes lettres de feu son frère. Il veut que je supporte tout cela sans rien dire !
— Il me semble que… [...] Je m’en irais plus facilement, si seulement j’avais pu le voir.
— Mon pauvre ami [...] Je ferai tout ce qu'il est humainement possible [...] Vous verrez le petit Boris, je vous le promets.
Cher Vieux,
Que je te dise d’abord que j’ai séché le bachot. [...] Une occasion unique s’est offerte à moi de partir en voyage. J’ai sauté dessus [...]
Quand nous sommes arrivés à Saas-Fée, [...] l’hôtel n’a pu nous offrir que deux chambres, une grande à deux lits et une petite [...] c’est Laura qui occupe la petite chambre [...]
La société de l’hôtel est assez divertissante. [...] Nous fréquentons surtout une doctoresse polonaise, qui passe ici ses vacances avec sa fille et un petit garçon qu’on lui a confié. C’est même pour retrouver cet enfant que nous sommes venus jusqu’ici. Il a une sorte de maladie nerveuse que la doctoresse soigne selon une méthode toute nouvelle.
Dis-toi bien que je n’oublie pas que c’est grâce à toi que [...] je dois mon bonheur.
Bernard
Bernard [...] connaissait trop mal Olivier, pour se douter du flot de sentiments hideux que cette lettre allait soulever chez lui [...] Une phrase surtout [...] le torturait « Dans la même chambre ». Il n’était jaloux particulièrement ni d’Édouard, ni de Bernard ; mais des deux. [...] Cette nuit, les démons de l’enfer l’habitèrent. Le lendemain matin il se précipita chez Robert.
— Boris, [...] Tu ne veux pas venir te promener ?
— Oui, je veux bien. Non, je ne veux pas. [...] écoute : on va prendre un bâton ; tu tiendras un bout et moi l’autre. [...] Je te promets de [n'ouvrir les yeux] que quand nous serons arrivés là-bas.
— Il souffre d’une quantité de petits troubles, de tics, de manies [...] Je crois qu’on peut [...] trouver leur origine dans un premier ébranlement de l’être [...] qu’il importe de découvrir. Le malade, dès qu’il devient conscient de cette cause, est à moitié guéri. [...]
— Ce que je veux, c’est présenter d’une part la réalité, et d’autre part l’effort pour la styliser [...] Pour obtenir cet effet, [...] j’invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire.
Ce pur roman, il ne parviendra jamais à l'écrire [...] C'est un amateur, un raté [...] Personnage d'autant plus difficile à établir que je lui prête beaucoup de moi.
— [Il me semble] que si j’écrivais Les Faux-Monnayeurs, je commencerais par présenter la pièce fausse [...] et que voici. [...] On jurerait qu’elle est en or. [...] mais elle est en cristal. À l’usage, elle va devenir transparente.
Ma Laura bien-aimée,
Au nom de ce petit enfant qui va naître, et que je fais serment d’aimer autant que si j’étais son père, je te conjure de revenir. [...] Ne t’accuse pas trop, car c’est de cela surtout que je souffre. [...]
Je t’attends de toute mon âme qui t’adore.
— Félix Douviers —
— Est-ce que vous croyez qu’on peut aimer l’enfant d’un autre autant que le sien propre, vraiment ?
— Je ne sais pas [...] mais je l’espère.
— Pour moi, je le crois [...] Celui qui m’a tenu lieu de père n’a jamais rien fait qui laissât soupçonner que je n’étais pas son vrai fils [...] en lui écrivant [...] que j’avais toujours senti la différence, [...] j’ai mal agi envers lui.
— Boris, vers l’âge de neuf ans, [...] s’est lié avec un camarade de classe [...] qui l’a initié à des pratiques clandestines, que ces enfants [...] croyaient être “de la magie”. [...] La mort du père est survenue. Boris s’est persuadé que ses pratiques [...] avaient reçu leur châtiment [...] C’est alors que [...] son organisme [...] a inventé cette quantité de petits subterfuges [...] qui sont comme autant d’aveux.
Cher vieux,
[...] Une occasion unique s’offrait à moi de partir en voyage. Je balançais encore ; mais après lecture de ta lettre, j’ai sauté dessus. Une légère résistance de ma mère, d’abord ; mais dont a vite triomphé Vincent [...]
Sache que c’est le rédacteur en chef de la nouvelle revue Avant-Garde, qui t’écrit. [...] J'ai accepté d’assumer ces fonctions, dont le comte Robert de Passavant m’a jugé digne.
Il sait admirablement se servir des idées, des images, des gens, des choses ; c’est-à-dire qu’il met tout à profit. Il dit que le grand art de la vie, ce n’est pas tant de jouir que d’apprendre à tirer parti.
Au revoir, mon vieux.
Je crains qu’en confiant le petit Boris aux Azaïs, Édouard ne commette une imprudence. Comment l’en empêcher ? [...]
Je ne puis point me consoler de la passade qui lui a fait prendre la place d’Olivier près d’Édouard. Les événements se sont mal arrangés.
— À vrai dire [...] moi, personnellement, je n’approuvais pas ce voyage. [...] Neuf fois sur dix, quand le mari cède à sa femme, c’est qu’il a quelque chose à se faire pardonner.
— Qu’est-ce qui vous porte à le croire ? [...]
— C’est un enfant naturel [...] Le fruit du désordre [...] porte nécessairement en lui des germes d’anarchie [...] Et puis je crois bien que Profitendieu a [...] quelques soupçons, car son zèle s'est brusquement ralenti.
— Je crains que le départ de sa chère femme pour Sainte-Périne ne l’ait beaucoup affecté. [...] J’ai pensé que je pourrais lui proposer de surveiller les classes d’études, ce qui ne le fatiguerait guère [...]
Madame Vedel ressemble à l’Elvire de Lamartine ; une Elvire vieillie. Sa conversation n’est pas sans charme. Il lui arrive assez souvent de ne pas achever ses phrases, ce qui donne à sa pensée une sorte de flou poétique.
— C'est un homme brutal et vulgaire [...] Il est venu faire à grand-père une scène très pénible, que malheureusement je n’ai pas pu empêcher.
— Vous venez à pic pour la tirer d’une sale angoisse. C’est [...] Alexandre, mon cochon de frère, qui a fait des dettes dans les colonies. [...] Déjà elle avait abandonné la moitié de sa dot pour grossir [...] celle de Laura ; mais cette fois tout le reste y a passé. [...] Maman s’efforce de ne rien comprendre. Quant à papa, il s’en remet au Seigneur ; c’est plus commode. [...] Et grand-père qui "fait le charitable" avec La Pérouse, parce qu’il a besoin d’un répétiteur…
— J’ai chargé l’un des pistolets [...] Mais je n’ai pas eu le courage de tirer. [...] Quelque chose de [...] plus fort que ma volonté, me retenait… Comme si Dieu ne voulait pas me laisser partir.
— Vous n’avez plus de crainte à avoir. [...] Ils sont le seul souvenir qui me reste à présent de mon frère, et j’ai besoin qu’ils me rappellent également que je ne suis qu’un jouet entre les mains de Dieu.
— Ce soir Les Argonautes donnent un banquet. Passavant tient à y assister [...] Tu devrais y amener Édouard [...] Notre premier numéro est presque prêt ; mais, dis… pourquoi ne m’as-tu rien envoyé ?
— Écoute, mon vieux, [...] je ne sais pas si j’écrirai. Il me semble parfois qu’écrire empêche de vivre.
— Grâce à Laura, mes instincts se sont sublimés. Je sens en moi de grandes forces inemployées. [...] C’est comme de la vapeur [qui] peut s’échapper en sifflant (ça c’est la poésie), actionner des pistons [...] ou même faire éclater la machine. [...] Oh ! je sais bien que je ne me tuerai pas ; mais je comprends admirablement Dmitri Karamazov, lorsqu’il affirme qu’on puisse se tuer par enthousiasme, par [...] excès de vie…
— Moi aussi, [...] je comprends qu’on se tue ; mais ce serait après avoir goûté une joie si forte que toute la vie qui la suive en pâlisse.
Mais Olivier remarque que son ami ne l'écoute déjà plus.
— Il faut que les gosses [...] livrent de quoi tenir les parents. Avant de lâcher les pièces, tu tâcheras de leur faire comprendre ça [...]
— Molinier [...] il est mûr. [...] il disait à Phiphi (affaire de l’épater) : “Mon père, lui, il a une maîtresse.” [...] j’ai dit à Georges : “Qu’est-ce que tu en sais ?” — “J’ai vu des lettres”. [...] il a fini par me les a montrer.
— Je n’approuvais pas ce départ, et ce monsieur Passavant [...] ne me plaît guère. Mais, que voulez-vous ? [...] Oscar, lui, cède toujours [...] Vincent lui-même s’en est mêlé. [...] C’est avec vous que j’aurais souhaité qu’il partît.
— Depuis mon retour, je ne comprends pas ce qu’il a. [...] On dirait qu’il a peur de moi. Il a bien tort. Depuis longtemps je suis au courant de ses relations…
— Justement [...] il craint que vous n’ayez pris des lettres qu’il dit n’avoir plus retrouvées.
Immédiatement, ils devinent que c'est Georges qui les a. Édouard promet à Pauline d'aller lui parler.
— Le Vase nocturne ; hein ! quel beau titre !… J’allais le proposer [...] à ta glorieuse revue, mais, [...] je vois bien qu’il n’a pas grand-chance de te plaire.
— J’entends parler de vous depuis si longtemps qu’il me semble déjà vous connaître.
— Et réciproquement », dit Bernard, d’un tel ton que l’aménité de Passavant se glaça.
— Est-ce dans ce milieu que désormais vous allez vivre ?
— Vous trouvez que j’ai tort de fréquenter ces gens-là ?
— Non pas tous, peut-être ; mais certains d’entre eux, assurément.
Son aveuglement, près de Passavant, n’avait-il pas été volontaire ? Sa gratitude pour tout ce que le comte avait fait pour lui, tournait à la rancœur. Il le reniait éperdument.
— Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail.
Il sortit de sa poche un gros pistolet [...] et mit en joue. [...] Bercail voulut montrer qu’il n’avait pas peur et [...] prit une pose napoléonienne. [...] Le coup partit. Le pistolet n’était chargé qu’à blanc. [...] Quand on redonna de la lumière, on admira Bercail, qui gardait la pose, immobile, à peine un peu plus pâle.
— Viens te passer un peu d’eau sur le visage. Tu as l’air d’un fou.
— Emmène-moi.
Bernard [...] a goûté, cette nuit, d’un oubli plus reposant que le sommeil ; exaltation et anéantissement [...] Il a laissé Sarah dormant encore. [...] Est-ce par insensibilité qu’il la quitte ainsi ? Je ne sais pas. Il ne sait lui-même.
Une affreuse odeur de gaz l’avertit. [Dans la salle de bains] il trouva [...] le corps d’Olivier effondré contre la baignoire, dévêtu, glacé, livide [...]
— C’est moi qui lui parlais de suicide, [...] je me rappelle à présent ce qu’il m’a répondu. [...] il comprenait qu’on se tuât, mais seulement après avoir atteint un tel sommet de joie, que l’on ne puisse, après, que redescendre.
Mon cher ami,
Félix vient de partir pour Paris, dans l’intention d’aller vous voir. Il prétend obtenir de vous [...] le nom de celui qu’il voudrait provoquer en duel. [...] Je crois que c’est le désir de forcer mon estime, [...] qui le pousse à cette démarche. [...] Vous seul parviendrez à le dissuader. [...]
Votre amie toujours inquiète et toujours confiante,
Laura.
— Je suis déjà rassurée de savoir Olivier chez vous [...] Je ne le soignerais pas mieux que vous, car je sens bien que vous l’aimez autant que moi.
En disant ces derniers mots, elle m’a regardé avec une bizarre insistance.
— Votre rougeur est éloquente… Mon pauvre ami, n’attendez pas de moi des reproches. [...] Je ne crois pas que les plus chastes adolescents fassent plus tard les maris les meilleurs [...] l’exemple de leur père m’a fait souhaiter d’autres vertus pour mes fils. Mais j’ai peur pour eux [...] des liaisons dégradantes [...] Vous aurez à cœur de le retenir.
— Il faut que tu me promettes [...] de ne jamais chercher à savoir pourquoi j’ai voulu me tuer [...] il ne faut pas que tu penses que c’est à cause de quelque chose de mystérieux dans ma vie, quelque chose que tu ne connaîtrais pas. [...]
Qui sait où nous serons quand cette lettre qu’il emporte vous atteindra ? Peut-être sur les bords de la Casamance ? [...]
Ah ! dear, il faut vivre sur un yacht pour apprendre à connaître l’ennui. [...] Savez-vous à quoi je me suis occupée depuis lors ? À haïr Vincent. Oui, mon cher, l’amour nous paraissant trop fade, nous avons pris le parti de nous haïr. [...]
— Vous savez que j’avais pensé à Olivier pour la direction d’une revue ? Naturellement, il n’en est plus question.
— Cela va sans dire !
Passavant [...] comprit au ton d’Édouard qu’il venait de faire son jeu [...] Tous deux se quittèrent sur un salut des plus froids.
— Je dois vous avouer que, de toutes les nauséabondes émanations humaines, la littérature est une de celles qui me dégoûtent le plus. [...] Nous vivons sur des sentiments admis et que le lecteur s’imagine éprouver, parce qu’il croit tout ce qu’on imprime [...] Ces sentiments sonnent faux comme des jetons. [...] Je vous en avertis si je dirige une revue, ce sera pour [...] y démonétiser tous les beaux sentiments, et ces billets à ordre : les mots.
Écrit trente pages des Faux-Monnayeurs, sans hésitation, sans ratures. [...] Tout le drame surgit de l’ombre, très différent de ce que je m’efforçais en vain d’inventer.
J’étais fermement résolu à ne point lui livrer le nom du séducteur ; mais, à ma surprise, il ne me l’a pas demandé. Je crois que sa jalousie retombe dès qu’il ne se sent plus contemplé par Laura. [...] Il se promet d’aimer l’enfant comme il aimerait le sien propre.
— Depuis quelque temps, des pièces de fausse monnaie circulent. [...] Je sais que le jeune Georges [...] est un de ceux qui s’en servent et les mettent en circulation. [...] Vous ne feriez [...] pas mal de l’effrayer un peu [...]
— Ce que vous seul pouvez lui dire, c’est que je ne lui en veux pas, [...] que je n’ai jamais cessé de l’aimer… comme un fils. [...] et sa mère m’a quitté… oui, définitivement [...]
Profitendieu est à redessiner complètement. Je ne le connaissais pas suffisamment, quand il s'est lancé dans mon livre. Il est beaucoup plus intéressant que je ne le savais.
L’orateur [...] enseignait un moyen certain de ne jamais se tromper, qui était de renoncer à jamais juger par soi-même, mais bien de s’en remettre toujours aux jugements de ses supérieurs.
— Ces supérieurs, qui sont-ils ? demanda Bernard ; et soudain une grande indignation s’empara de lui.
Bernard et l'ange luttèrent jusqu’à l’aube. L’ange se retira sans qu’aucun des deux fût vainqueur.
— Ce n’est pas chez moi que vous devriez coucher ce soir, mais chez lui. Il vous attend.
Bernard cependant se taisait.
— Je vais y réfléchir, dit-il enfin.
— Eudolfe est un nom ridicule. [...] qu’est-ce qu’il devient ensuite ?
— Je ne sais pas encore. Cela dépend de toi.
— Alors, si je vous comprends bien, c’est moi qui dois vous aider à continuer votre livre.
Je compris alors seulement mon erreur. [...] Georges se trouvait flatté d’avoir occupé si longtemps ma pensée. Il se sentait intéressant.
— Le juge d'instruction Profitendieu m’a chargé de t’avertir qu’il savait que tu faisais circuler des fausses pièces…[...] si vous ne cessez pas aussitôt ce trafic, toi et tes copains, il se verrait forcé de vous coffrer.
— Veux-tu savoir la composition de notre premier numéro ? [...] Mon Vase nocturne ; [...] un dialogue de Jarry ; des poèmes en prose du petit Ghéridanisol [...] et puis le "Fer à repasser", un essai [...] qui s'occupe de tirer au clair ce qu'on entend par "chef-d'oeuvre". Par exemple, [...] nous allons donner une reproduction de La Joconde, à laquelle on a collé une paire de moustaches. Tu verras, mon vieux : c’est d’un effet foudroyant.
La Confrérie des Hommes forts n’eut pour raison d’être d’abord que le plaisir de n’y point admettre Boris. Mais il apparut à Ghéridanisol bientôt qu’il serait au contraire bien plus pervers de l’y admettre ; ce serait le moyen de l’amener [...] à quelque acte monstrueux. Il s’agissait d’inventer une « épreuve » à laquelle serait tenu de se soumettre celui des affiliés qui serait désigné par le sort.
L’étude avait commencé à cinq heures et devait durer jusqu’à six. C’est à six heures moins cinq, [...] que Boris devait en finir.
— Encore cinq minutes.
Presque aussitôt [...], Boris [...] s’avança jusqu’à la place marquée. [...] La Pérouse [...] ne comprit pas ce que faisait son petit-fils [...] Mais soudain il reconnut le pistolet ; Boris venait de le porter à sa tempe. [...] Le coup partit. [...] Un instant le corps se maintint, comme accroché dans l’encoignure ; puis la tête, retombée sur l’épaule, l’emporta ; tout s’effondra.
L'affaire des faux-monnayeurs anarchistes du 7 et 8 août 1907 — et la sinistre histoire des suicides d'écoliers de Clermont-Ferrand (5 juin 1909). Fondre cela dans une seule et même intrigue.
Rachel craint la ruine. Quatre familles ont déjà retiré leurs enfants. Je n’ai pu dissuader Pauline de reprendre Georges auprès d’elle ; d’autant que ce petit, profondément bouleversé par la mort de son camarade, semble dispos à s’amender. [...] Armand, soucieux malgré ses airs cyniques, [...] offre à la pension le temps que veut bien lui laisser Passavant [...]
— Nous nous efforçons de croire que tout ce qu’il y a de mauvais sur la terre vient du diable ; mais c’est parce qu’autrement nous ne trouverions pas en nous la force de pardonner à Dieu. [...]
J’apprends par Olivier que Bernard est retourné chez son père ; et, ma foi, c’est ce qu’il avait de mieux à faire. En apprenant par le petit Caloub, fortuitement rencontré, que le vieux juge n’allait pas bien, Bernard n’a plus écouté que son cœur. Nous devons nous revoir demain soir, car Profitendieu m’a invité à dîner avec Molinier, Pauline et les deux enfants. Je suis bien curieux de connaître Caloub.
[Ce roman] s'achèvera brusquement, non point par l'épuisement du sujet, qui doit donner l'impression de l'inépuisable, mais au contraire, par son élargissement et par une sorte d'évasion de son contour. Il ne doit pas se boucler, mais s'éparpiller, se défaire…
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