Couverture pour Les Faux-Monnayeurs

André Gide, Les Faux-Monnayeurs
Résumé-analyse



Les Faux-Monnayeurs est comme un jeu de piste. C'est un peu un roman policier où le lecteur serait lui-même enquêteur. Les indices sont cachés, et l'on continue d'en redécouvrir à chaque relecture du roman.
Depuis longtemps, je ne prétends gagner mon procès qu'en appel. Je n'écris que pour être relu [...] Tant pis pour le lecteur paresseux, j'en veux d'autres.

Je vais régulièrement citer ce Journal des Faux-Monnayeurs, qu'André Gide rédige en même temps que son roman, car il en présente de nombreuses clés de compréhension.

Première partie — Paris



I. — Le jardin du Luxembourg.



En fouillant un tiroir, Bernard Profitendieu découvre des lettres d'amour de sa mère. Le respectable juge d’instruction Profitendieu n'est pas son père ! Le premier thème des faux-monnayeurs, c'est l'écart entre la réalité et les apparences.

Suite à cette découverte, Bernard décide de fuguer, il va se chercher lui-même. Le deuxième thème des Faux-Monnayeurs, c'est le roman d'apprentissage.

On ne saura rien sur l'amant de Marguerite Profitendieu, même pas le prénom. Souvent, des zones d'ombre et de mystère ouvrent sur d'autres romans possibles :
La vie nous présente de toutes parts quantité d'amorces de drames, mais il est rare que ceux-ci se poursuivent et se dessinent comme a coutume de les filer un romancier [...] Le génie du roman fait vivre le possible : il ne fait pas revivre le réel.

Bernard se rend au jardin du Luxembourg où il retrouve des camarades du lycée qui parlent de littérature : Dhurmer, peu imaginatif, représente l'école réaliste. Lucien Bercail, plus sensible, veut faire une description symboliste du jardin du Luxembourg. Gide émaille ainsi son roman de réflexions sur le travail de l'artiste et de l'écrivain.

Bernard retrouve enfin Olivier :
— Écoute. J’ai quitté la maison ; ou du moins je vais la quitter ce soir. Je ne sais pas encore où j’irai. Pour une nuit, peux-tu me recevoir ?
Olivier donne rendez-vous à son ami à onze heure.

Dans cette première scène du Luxembourg, je fais parler les indifférents. On ne doit pas entendre [Olivier], à peine l'entrevoir : mais déjà l'aimer un peu.

II. — La famille Profitendieu.



Albéric Profitendieu, le père officiel de Bernard, accompagne son collègue Oscar Molinier, le père d’Olivier. Ils parlent d'une affaire de prostitution impliquant des mineurs. Molinier conseille d'étouffer l'affaire :
— Faites coffrer les femmes ! [...] Mais ne vous saisissez pas des enfants ; contentez-vous de les effrayer [...]

À son retour chez lui, Albéric Profitendieu découvre la lettre d'adieu de son fils :
Monsieur,
J’ai découvert [...] que je dois cesser de vous considérer comme mon père, et c’est pour moi un immense soulagement. [...] D'ailleurs j’ai toujours senti [...] votre différence d’égards avec vos autres enfants [...] Dites à ma mère [...] que je ne lui en veux pas de m’avoir fait bâtard [...]
Je signe du ridicule nom qui est le vôtre, que je voudrais pouvoir vous rendre, et qu’il me tarde de déshonorer.
Bernard Profitendieu.


Albéric et Marguerite ne parviennent plus à se parler :
Comment lui eût-elle dit qu’elle se sentait emprisonnée dans cette vertu qu’il exigeait d’elle [...] que ce n’était pas tant sa faute qu’elle regrettait à présent, que de s’en être repentie.

Dans Les Faux-Monnayeurs, Gide explore toutes les difficultés de la communication. Les mots sont trompeurs, comme de la fausse monnaie, tandis que les gestes sont révélateurs, mais parfois difficiles à interpréter.

Le mauvais romancier construit ses personnages : il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir.

III. — Bernard et Olivier.



Onze heures du soir, Bernard retrouve Olivier dans la chambre qu'il partage avec son petit frère Georges, qui dort déjà. Ils éteignent les lumières et discutent. Olivier raconte sa première expérience sexuelle, avec une fille que Dhurmer lui a présenté. Il en est dégoûté.

Olivier raconte ensuite comment son grand frère Vincent a abandonné son amante. Il a entendu leur conversation derrière la porte.
— Elle lui disait : « Vincent, mon amant [...] vous n’avez plus le droit de m’abandonner à présent. » [...] Ensuite elle est restée longtemps, [...] presque contre ma porte, à sangloter.

Vous allez voir que les relations hétérosexuelles sont toujours des échecs dans ce roman. En fait, André Gide critique d'une manière générale les relations fausses, c'est à dire sans amour, mais qui se nouent par intérêt, habitude, etc. Dans ces mêmes années, André Gide publie un essai Corydon, et Si le Grain ne Meurt, une autobiographie, où il parle notamment de son homosexualité.

Georges les interrompt : il faisait semblant de dormir et a entendu leur conversation :
— Pour Vincent je savais ça déjà depuis longtemps. [...] Tâchez maintenant de parler plus bas, [...] ou taisez-vous.

IV. — Chez le comte de Passavant.



Dans ce passage, le diable est cité plusieurs fois, c'est un personnage important, qui va influencer les événements.
Je voudrais un personnage (le diable) qui circulerait incognito à travers tout le livre et dont la réalité s'affirmerait d'autant plus qu'on croirait moins en lui.

Ce même soir, Vincent, le grand frère d'Olivier, se rend chez le comte Robert de Passavant. Il a besoin d'argent pour la grossesse de son amante. Pour un mobile encore inconnu, Passavant veut l'aider :
— Vincent [...] Je désire mettre à votre disposition une somme équivalente à celle que vous avez perdue [...] et que vous allez risquer de nouveau. [...] Vous me la rendrez si vous gagnez. Sinon, tant pis ! nous serons quittes.

Les transactions monétaires symbolisent les relations entre les personnages. Ici, Robert de Passavant veut que Vincent lui soit redevable, pour mieux pouvoir le manipuler ensuite.

Robert de Passavant vient d'apprendre la mort de son père, mais il ne se montre pas affecté du tout. Il laisse son jeune frère Gontran faire la veillée funèbre avec la domestique Séraphine. Gide montre que le cynisme est ce qui détruit le mieux les relations humaines.

V. — Vincent retrouve Passavant chez Lady Griffith.



Robert de Passavant se rend chez Lilian Griffith, une amie tout aussi cynique que lui, qui se dit amoureuse de Vincent. Contre Robert, elle parie que Vincent va gagner au jeu.

Lilian raconte alors comment Vincent a rencontré son amante, Laura Douviers, une femme mariée.
— Ils étaient à Pau tous les deux, dans [...] un sanatorium, où on les avait envoyés l’un et l’autre parce qu’on prétendait qu’ils étaient tuberculeux. [...] Comme ils se croyaient condamnés, ils se sont persuadés que tout ce qu’ils feraient ne tirerait plus à conséquence.

Vincent rentre alors vainqueur, il a gagné 50 000 francs. Lilian laisse éclater sa joie d’avoir gagné son pari. Mais Vincent n’a plus du tout l’air décidé à venir en aide à Laura.
Il a pris parti de cette perte, de sorte que, lorsqu'il la regagne, cette somme ne lui paraît plus consacrée à M. et il ne songe qu'à la dépenser.

VI. — Réveil de Bernard.



Sans réveiller son ami, Bernard sort et se met à flâner dans Paris.
Il songe à sa nouvelle règle de vie, dont il a trouvé depuis peu la formule : « Si tu ne fais pas cela, qui le fera ? Si tu ne le fais pas aussitôt, quand sera-ce ?

Il dépense tout son argent puis il retourne au jardin du Luxembourg et s'endort sur un banc.

VII. — Lady Griffith et Vincent.



Lilian influence Vincent, elle va peu à peu le modeler à son image. Dans les Faux-Monnayeurs, les personnages ne sont pas figés : ils sont transformés par leurs fréquentations.
— J’étais sur la Bourgogne le jour où elle a fait naufrage. J’avais dix-sept ans. [...] J’étais à l’arrière d'un canot [...] Deux marins, armés d’une hache [...] coupaient les poignets des nageurs qui [...] s’efforçaient de monter dans notre barque. [...] « S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine. » [...] J’ai compris que j’avais laissé une partie de moi sombrer avec la Bourgogne, qu’à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais [...] les poignets pour les empêcher de [...] faire sombrer mon cœur. [...]

VIII. — Édouard rentre à Paris. Lettre de Laura.



Dans le train qui le ramène à Paris, Édouard lit le livre de Passavant, La Barre Fixe :
Ce n’est pas qu’il déteste Passavant. Il l’a rencontré parfois et l’a trouvé charmant. [...] Mais [ses] livres lui déplaisent ; Passavant lui paraît moins un artiste qu’un faiseur.

Ensuite Édouard lit une lettre de Laura où elle lui confie qu'elle est enceinte de son amant.
Je n’ose retourner près de mes parents [...] Mon père, s’il apprenait, [...] serait capable de me maudire. [...] Quant à celui qui… [...] pour être mieux à même de m’aider, il s’est malheureusement mis à jouer. [...] Avant de jeter cette lettre à la poste, je vais le revoir une dernière fois. [...] Si vous recevez ceci, c’est donc vraiment que…
Adieu, adieu, je ne sais plus ce que j’écris.
— Laura Douviers —


Dans son journal, Édouard retranscrit ses pensées à propos de Laura. On comprend qu'ils ont eu ensemble une relation amoureuse qui les a profondément modelés.

Édouard somnole ; ses pensées insensiblement prennent un autre cours. Il songe au roman qu’il prépare, [...] il n’est pas assuré que Les Faux-Monnayeurs soit un bon titre. [...] Il y pense sans cesse [...] mais il n’en a pas écrit encore une ligne.
Le roman dans le roman : cette mise en abyme va de pair avec des effets de miroir : le journal se trouve dans le roman. Les actions sont reflétées et déformées. Par exemple, l'amour sincère de Laura pour Édouard fait écho à l'amour destructeur de Lilian pour Vincent. Les Faux Monnayeurs est ce qu'on appelle un roman spéculaire, du latin specularis : en miroir.


IX. — Édouard et Olivier se retrouvent.



Édouard retrouve Olivier à la gare mais ils n'osent pas s'avouer les sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre... Édouard est tellement nerveux qu'il laisse tomber le ticket pour récupérer sa valise.
— Fais-tu toujours des vers ?
— De temps en temps… J’aurais grand besoin de conseils.
C’est “de vos conseils” qu’il voulait dire. Et le regard [...] le disait si bien qu’Édouard crut qu’il disait cela par déférence [...]
— Oh ! les conseils, [...] ceux des aînés ne valent rien. »
Olivier pensa : « Je ne lui en ai pourtant pas demandé ; pourquoi proteste-t-il ? »
Édouard se méprenait à ce silence [...] « Je l’ennuie [...] Il n’attend qu’un mot de moi pour partir. »


X. — Bernard et la valise.



Au jardin du Luxembourg, Bernard se réveille sur son banc et décide de se rendre à la gare Saint-Lazare dans l'espoir de retrouver son ami. Mais quand il voit Olivier en compagnie de son oncle, il les prend en filature. C'est alors qu'il voit le bout de papier s'échapper de la main d'Édouard.

Avec le bulletin de consigne, et un petit coup de pouce du démon, Bernard récupère la valise d'Édouard. Il utilise le portefeuille pour prendre une chambre d'hôtel et se met à lire le fameux journal.

XI. — Journal d’Édouard : Georges Molinier.



Édouard raconte une anecdote : un jour qu'il flâne sur les quais de Seine, il surprend un gamin voler un livre sur l'étalage d'un bouquiniste. Mais le gamin s'aperçoit qu'on le regarde. Il remet alors le livre en place le plus naturellement possible.
— Qu’est-ce que c’était ce livre ?
— C’est un guide d’Algérie. Mais ça coûte trop cher. Je ne suis pas assez riche.


Édouard lui donne de quoi l'acheter et aperçoit les cahiers du garçon dans son cartable, c'est Georges Molinier, son propre neveu !

Cette anecdote se trouve dans le Journal des Faux-Monnayeurs. Gide, comme son personnage Édouard, se demande si l'anecdote ne serait pas plus intéressante, racontée du point de vue de l'enfant. Ainsi, elle existe virtuellement dans plusieurs versions, que l'auteur nous laisse le soin d'imaginer.

XII. — Journal d’Édouard : Le mariage de Laura.



5 novembre.
La cérémonie a eu lieu [...] dans la petite chapelle de la rue Madame [...] Le vieux La Pérouse à l’harmonium ; [...] Olivier [...] a poussé sa mère pour que je puisse m’asseoir à côté de lui ; puis m’a pris la main et l’a longuement retenue dans la sienne. [...]


Dès son arrivée chez les Vedel-Azaïs, Édouard retrouve Laura, et ils évoquent ensemble des souvenirs de leur enfance dans la pension.

Édouard va également parler au grand-père de Laura :
— Figurez-vous que votre jeune neveu et quelques-uns de ses camarades ont constitué une [...] espèce de Légion d’honneur enfantine.
Cette histoire intrigue Édouard, qui se promet de tirer ça au clair. De nombreux indices annoncent déjà la fin du roman, c'est ce qu'on appelle l'ironie tragique : ce procédé emprunté à la tragédie consiste à laisser paraître les mécanismes de la fatalité au yeux du spectateur averti.

Édouard cherche Olivier, et le retrouve dans la chambre de Sarah en compagnie d'Armand et d'une petite Anglaise (Armand et Sarah sont les frères et sœurs de Laura). Ivres, Olivier et Sarah flirtent tandis qu'Armand joue le provocateur :
— Mais vous [...] pourquoi vous n’avez pas épousé Laura ? alors que vous l’aimiez, paraît-il, et qu'elle se languissait après vous.

Mais plus tard Édouard a l'occasion de parler avec Olivier :
— Vous pourriez croire que j’aime Sarah. Mais non… [...] Il ne faut pas non plus que vous jugiez Armand d’après ce qu’il a pu vous dire aujourd’hui [...] C’est une espèce de rôle qu’il joue…

Bernard, à mesure qu’il avançait dans sa lecture, s’étonnait toujours plus, admirait toujours plus, mais un peu douloureusement, de quelle diversité se montrait capable cet ami qu’il croyait connaître si bien.

André Gide crée des personnages complexes. Dotés d'une certaine liberté, ils peuvent agir de manière imprévisible.
Je tâche à enrouler les fils divers de l'intrigue et la complexité de mes pensées autour de ces petites bobines vivantes que sont chacun de mes personnages.

XIII. — Journal d’Édouard : Première visite à La Pérouse.



Ayant aperçu le vieux La Pérouse lors du mariage de Laura, Édouard s’est promis de lui rendre visite. La Pérouse raconte qu'il a eu un fils :
— À peine âgé de vingt ans, il a pris une maîtresse. C’était une élève à moi, une jeune Russe, très bonne musicienne [...] Elle est retournée en Pologne pour ses couches. Mon fils est parti la rejoindre [...] mais il est mort avant de l’avoir épousée.
— Et votre petit-fils… ? [...]
— Le petit Boris fait son éducation [...] dans un collège de Varsovie, je crois. [...] Auriez-vous cru qu’il était possible d’aimer autant un enfant qu’on n’a jamais vu ?…


9 novembre.
Une sorte de tragique a jusqu’à présent, me semble-t-il, échappé presque à la littérature. Le roman s’est occupé des traverses du sort, de la fortune bonne ou mauvaise, des rapports sociaux, du conflit des passions, des caractères, mais point de l’essence même de l’être. [...] le tragique moral.


Chez André Gide, tous les personnages ne sont pas complexes, certains, aveuglés par leur point de vue unique, sont incapables de changer et vont tout droit vers leur tragédie personnelle.

XIV. — Bernard et Laura.



Bernard termine sa lecture avec la lettre de Laura : c'est une révélation ! Laura, la sœur de Sarah et Armand, est donc la maîtresse de Vincent ! Il décide d'aller la sauver.

Les deux morceaux de l’intrigue se rejoignent à ce moment précis, grâce au croisement des informations. La variété des points de vue permet d’avoir une vision plus complète de la réalité.
Je voudrais que les événements ne fussent jamais racontés directement par l'auteur, mais plutôt exposés (plusieurs fois, sous des angles divers).

Bernard se rend donc à l’adresse qui se trouve indiquée dans la lettre. :
— Je suis l’ami d’Olivier Molinier… [...] frère de Vincent, votre amant, qui lâchement vous abandonne [...]
— Mais enfin, comment savez-vous ?… Qui vous a dit ?… Vous n’avez pas le droit de savoir…
Il comprenait soudain qu’il s’agissait ici de vie réelle, [...] et tout ce qu’il avait éprouvé jusqu’alors ne lui parut plus que parade et que jeu.


Bernard qui était jusqu'alors lecteur du journal d'Édouard devient maintenant un véritable acteur de l'histoire.

Entre alors Édouard, qui a entendu toute la conversation derrière la porte. Il rassure Laura, et demande des explications à Bernard au sujet du vol de sa valise :
— Depuis ce matin, je suis sans gîte, [...] et sans famille. [...] Oh ! ne me prenez pas pour un voleur. Si j’ai levé votre valise, c’était surtout pour entrer en rapport.

Amusé par Bernard, voyant qu’il n’a nulle part où aller, Édouard accepte de le prendre comme secrétaire.

XV. — Olivier chez Passavant.



Olivier se rend chez le comte Robert de Passavant, dont il a reçu l’invitation par son frère Vincent. Robert de Passavant lui propose de devenir le directeur de sa revue :
— Olivier, permettez-moi de vous dire que j’ai infiniment plus de confiance dans votre goût qu’en celui de Sidi Dhurmer. Accepteriez-vous d’assumer cette direction littéraire ? [...]

Pour rédiger le manifeste de la revue, il veut inviter Olivier à partir avec lui pendant l'été, mais Olivier n'est pas convaincu.

Comme un certain Strouvilhou est annoncé, Robert met fin à sa conversation avec Olivier en lui offrant son roman dédicacé.

La dédicace, faisant référence à Orlando, un personnage de la pièce de Shakespeare Comme il vous plaira, révèle à demi-mot que Passavant veut séduire Olivier.

XVI. — Vincent avec Lady Griffith.



Lilian trouve Vincent trop indécis :
— Écoute, mon petit, [...] il faut vouloir ce que l’on veut. [...] Pour en finir avec Laura, [...] on pourrait bien lui envoyer les cinq mille francs que tu lui avais promis. [...] Tu ne sais pas couper les mains proprement.
En réalité, Vincent a déjà proposé cet argent à Laura, mais elle a refusé l'enveloppe.


XVII. — La soirée à Rambouillet.



Vincent et Lilian retrouvent Robert de Passavant et vont dîner à Rambouillet. Vincent parle de sa passion pour la biologie marine. Dans ce passage, la mer représente en fait le roman lui-même :
— La lumière du jour [...] ne pénètre pas très avant dans la mer. [...] Les dragages [...] ont ramené de ces enfers quantité d’animaux étranges. [...] Et voici qu’on découvre [...] que chacun de ces animaux [...] émet et projette devant soi, [...] sa lumière. Chacun d’eux éclaire, illumine, irradie. [...]

Robert flatte Vincent, et finit par parler de son projet d'emmener Olivier en voyage : il aimerait que Vincent intervienne en sa faveur auprès de ses parents. Voilà donc enfin le mobile de Passavant pour fréquenter Vincent !

XVIII. — Journal d’Édouard : Seconde visite à La Pérouse.



Édouard raconte sa deuxième visite au vieux La Pérouse. Cette fois-ci, c’est Mme La Pérouse qui vient lui ouvrir. Elle se plaint beaucoup de son mari :
— La nuit [...] il s’attarde jusqu’au matin à relire en pleurant d’anciennes lettres de feu son frère. Il veut que je supporte tout cela sans rien dire !

Arrive alors La Pérouse, qui entraîne Édouard un peu plus loin.
— Elle m’accuse de me relever la nuit pour manger en cachette, parce qu’une fois elle m’a surpris en train de me préparer une tasse de chocolat [...]

On apprend aussi qu'il a mis de l'argent de côté pour mettre sa femme en pension.

Le vieux La Pérouse lui parle alors de son petit fils, qui se trouve en Suisse actuellement :
— Il me semble que… [...] Je m’en irais plus facilement, si seulement j’avais pu le voir.
— Mon pauvre ami [...] Je ferai tout ce qu'il est humainement possible [...] Vous verrez le petit Boris, je vous le promets.


Deuxième partie — Saas-Fée



I. — Lettre de Bernard à Olivier.



Dans une lettre, Bernard raconte toute son aventure à Olivier. Il lui confie que Laura est enceinte de Vincent, et qu'il est parti avec elle et Édouard en voyage en Suisse.
Cher Vieux,
Que je te dise d’abord que j’ai séché le bachot. [...] Une occasion unique s’est offerte à moi de partir en voyage. J’ai sauté dessus [...]
Quand nous sommes arrivés à Saas-Fée, [...] l’hôtel n’a pu nous offrir que deux chambres, une grande à deux lits et une petite [...] c’est Laura qui occupe la petite chambre [...]
La société de l’hôtel est assez divertissante. [...] Nous fréquentons surtout une doctoresse polonaise, qui passe ici ses vacances avec sa fille et un petit garçon qu’on lui a confié. C’est même pour retrouver cet enfant que nous sommes venus jusqu’ici. Il a une sorte de maladie nerveuse que la doctoresse soigne selon une méthode toute nouvelle.
Dis-toi bien que je n’oublie pas que c’est grâce à toi que [...] je dois mon bonheur.
Bernard
Bernard [...] connaissait trop mal Olivier, pour se douter du flot de sentiments hideux que cette lettre allait soulever chez lui [...] Une phrase surtout [...] le torturait « Dans la même chambre ». Il n’était jaloux particulièrement ni d’Édouard, ni de Bernard ; mais des deux. [...] Cette nuit, les démons de l’enfer l’habitèrent. Le lendemain matin il se précipita chez Robert.


II. — Journal d’Édouard : Le petit Boris.



Je n’ai pas eu de mal à trouver le petit Boris. Le lendemain de notre arrivée, il s’est amené sur la terrasse de l’hôtel et a commencé de regarder les montagnes à travers une longue vue montée sur pivot. [...] Une fillette un peu plus grande que lui l’a bientôt rejoint [...]
— Boris, [...] Tu ne veux pas venir te promener ?
— Oui, je veux bien. Non, je ne veux pas. [...] écoute : on va prendre un bâton ; tu tiendras un bout et moi l’autre. [...] Je te promets de [n'ouvrir les yeux] que quand nous serons arrivés là-bas.


Édouard rencontre alors Sophroniska, la doctoresse qui s'occupe de Boris :
— Il souffre d’une quantité de petits troubles, de tics, de manies [...] Je crois qu’on peut [...] trouver leur origine dans un premier ébranlement de l’être [...] qu’il importe de découvrir. Le malade, dès qu’il devient conscient de cette cause, est à moitié guéri. [...]

André Gide avait lui-même commencé et interrompu une psychanalyse avec Sokolnicka, qui est le modèle de ce personnage dans le roman.

III. — Édouard expose ses idées sur le roman.



Un jour, Édouard prend le thé avec Laura, Bernard et Sophroniska, qui lui demande de leur parler de son roman :
— Ce que je veux, c’est présenter d’une part la réalité, et d’autre part l’effort pour la styliser [...] Pour obtenir cet effet, [...] j’invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire.

Dans son journal, Gide prend ses distances avec Édouard :
Ce pur roman, il ne parviendra jamais à l'écrire [...] C'est un amateur, un raté [...] Personnage d'autant plus difficile à établir que je lui prête beaucoup de moi.

Ainsi Laura pense qu'Édouard va faire un auto-portrait, Sophroniska craint que son roman ne devienne trop abstrait. Bernard a une idée pour faire sortir Édouard de l'abstraction :
— [Il me semble] que si j’écrivais Les Faux-Monnayeurs, je commencerais par présenter la pièce fausse [...] et que voici. [...] On jurerait qu’elle est en or. [...] mais elle est en cristal. À l’usage, elle va devenir transparente.

La fausse pièce, c'est certainement Bernard lui-même, qui va se révéler peu à peu à lui-même : il va devenir transparent.

IV. — Bernard et Laura.



Laura montre à Bernard une lettre qu’elle vient de recevoir de son mari.
Ma Laura bien-aimée,
Au nom de ce petit enfant qui va naître, et que je fais serment d’aimer autant que si j’étais son père, je te conjure de revenir. [...] Ne t’accuse pas trop, car c’est de cela surtout que je souffre. [...]
Je t’attends de toute mon âme qui t’adore.
— Félix Douviers —


Laura explique à Bernard qu'elle a décidé de retourner auprès de son mari, bien sûr ce n'est pas une décision facile.
— Est-ce que vous croyez qu’on peut aimer l’enfant d’un autre autant que le sien propre, vraiment ?
— Je ne sais pas [...] mais je l’espère.
— Pour moi, je le crois [...] Celui qui m’a tenu lieu de père n’a jamais rien fait qui laissât soupçonner que je n’étais pas son vrai fils [...] en lui écrivant [...] que j’avais toujours senti la différence, [...] j’ai mal agi envers lui.


Avant son départ, Laura demande à Bernard la fausse pièce qu'il a montrée l'autre jour, ce sera un souvenir de lui.

V. — Journal d’Édouard : Conversation avec Sophroniska.



Édouard rapporte une discussion où Sophroniska lui révèle ses découvertes concernant la thérapie de Boris :
— Boris, vers l’âge de neuf ans, [...] s’est lié avec un camarade de classe [...] qui l’a initié à des pratiques clandestines, que ces enfants [...] croyaient être “de la magie”. [...] La mort du père est survenue. Boris s’est persuadé que ses pratiques [...] avaient reçu leur châtiment [...] C’est alors que [...] son organisme [...] a inventé cette quantité de petits subterfuges [...] qui sont comme autant d’aveux.

Malgré ses mauvais pressentiments, Édouard propose à Sophroniska de placer Boris dans la pension Vedel-Azaïs, et il lui parle de La Pérouse, qui serait heureux de voir son petit-fils. Sophroniska accepte.

VI. — Lettre d’Olivier à Bernard.



Bernard reçoit une lettre d'Olivier qui se trouve en Corse, à Vizzavone avec Robert de Passavant.

Cher vieux,
[...] Une occasion unique s’offrait à moi de partir en voyage. Je balançais encore ; mais après lecture de ta lettre, j’ai sauté dessus. Une légère résistance de ma mère, d’abord ; mais dont a vite triomphé Vincent [...]
Sache que c’est le rédacteur en chef de la nouvelle revue Avant-Garde, qui t’écrit. [...] J'ai accepté d’assumer ces fonctions, dont le comte Robert de Passavant m’a jugé digne.
Il sait admirablement se servir des idées, des images, des gens, des choses ; c’est-à-dire qu’il met tout à profit. Il dit que le grand art de la vie, ce n’est pas tant de jouir que d’apprendre à tirer parti.
Au revoir, mon vieux.


VII. — L’auteur juge ses personnages.



Je crains qu’en confiant le petit Boris aux Azaïs, Édouard ne commette une imprudence. Comment l’en empêcher ? [...]

Je ne puis point me consoler de la passade qui lui a fait prendre la place d’Olivier près d’Édouard. Les événements se sont mal arrangés.


Troisième partie — Paris



I. — Journal d’Édouard : Oscar Molinier



La rencontre de La Pérouse avec son petit-fils Boris a été très décevante. Au bout d'une heure seulement, Sophroniska a retrouvé l'enfant boudant dans un coin de la pièce.

Édouard rencontre Oscar Molinier, le père d'Olivier, et lui fait part de ses inquiétudes concernant le voyage d'Olivier avec Passavant :
— À vrai dire [...] moi, personnellement, je n’approuvais pas ce voyage. [...] Neuf fois sur dix, quand le mari cède à sa femme, c’est qu’il a quelque chose à se faire pardonner.

Oscar avoue alors qu'il entretient une liaison adultère depuis cinq ans, mais les lettres de son amante ont subitement disparu, il pense que sa femme Pauline les a trouvées.

Oscar lui parle ensuite de l'affaire de moeurs qui occupe son collègue Profitendieu. Il pense que Bernard est impliqué :
— Qu’est-ce qui vous porte à le croire ? [...]
— C’est un enfant naturel [...] Le fruit du désordre [...] porte nécessairement en lui des germes d’anarchie [...] Et puis je crois bien que Profitendieu a [...] quelques soupçons, car son zèle s'est brusquement ralenti.


II. — Journal d’Édouard : chez les Vedel



Édouard reçoit un message de Rachel, la soeur de Laura, qui souhaite le voir. Il se rend donc chez les Vedel où il rencontre d'abord le vieil Azaïs. Il lui parle aussitôt de La Pérouse :
— Je crains que le départ de sa chère femme pour Sainte-Périne ne l’ait beaucoup affecté. [...] J’ai pensé que je pourrais lui proposer de surveiller les classes d’études, ce qui ne le fatiguerait guère [...]

Il raconte aussi que Laura lui a confié qu'elle était enceinte de son mari. Évidemment, le lecteur réalise que chacun lui raconte ce qu'il a envie d'entendre.

Édouard discute ensuite avec la femme du pasteur :
Madame Vedel ressemble à l’Elvire de Lamartine ; une Elvire vieillie. Sa conversation n’est pas sans charme. Il lui arrive assez souvent de ne pas achever ses phrases, ce qui donne à sa pensée une sorte de flou poétique.

Édouard retrouve enfin Rachel. Elle est affreusement gênée, car elle doit lui demander de l'argent pour payer un répétiteur :
— C'est un homme brutal et vulgaire [...] Il est venu faire à grand-père une scène très pénible, que malheureusement je n’ai pas pu empêcher.

Édouard donne de l'argent à Rachel qui le laisse un instant pour aller payer son créancier. Arrive alors Armand :
— Vous venez à pic pour la tirer d’une sale angoisse. C’est [...] Alexandre, mon cochon de frère, qui a fait des dettes dans les colonies. [...] Déjà elle avait abandonné la moitié de sa dot pour grossir [...] celle de Laura ; mais cette fois tout le reste y a passé. [...] Maman s’efforce de ne rien comprendre. Quant à papa, il s’en remet au Seigneur ; c’est plus commode. [...] Et grand-père qui "fait le charitable" avec La Pérouse, parce qu’il a besoin d’un répétiteur…

III. — Journal d’Édouard : Troisième visite à La Pérouse



Édouard rend visite au vieux La Pérouse, il lui raconte qu'il a tenté de mettre fin à ses jours :
— J’ai chargé l’un des pistolets [...] Mais je n’ai pas eu le courage de tirer. [...] Quelque chose de [...] plus fort que ma volonté, me retenait… Comme si Dieu ne voulait pas me laisser partir.

J’aurais voulu qu’il me confiât ses pistolets dont [...] il n’avait plus que faire ; mais il ne consentit pas à me les laisser.
— Vous n’avez plus de crainte à avoir. [...] Ils sont le seul souvenir qui me reste à présent de mon frère, et j’ai besoin qu’ils me rappellent également que je ne suis qu’un jouet entre les mains de Dieu.

IV. — La rentrée



Dans ce chapitre, l'auteur nous présente les garçons qui se trouvent dans la pension Vedel-Azaïs :
Gontran de Passavant, le jeune frère de Robert.
Boris très timide et ignoré par les autres élèves.
Georges Molinier et Philippe Adamanti veulent impressionner Léon Ghéridanisol, le petit cousin de Strouvilhou, en racontant qu'ils ont failli se faire coffrer avec les prostituées qu'ils fréquentent.

[Ce qu'ils ignoraient], c’est que Profitendieu avait eu grand soin d’attendre, pour cette opération, une date où les délinquants mineurs seraient dispersés, désireux [...] d’épargner ce scandale à leurs parents.

V. — Bernard retrouve Olivier, à la sortie de son examen.



Olivier retrouve son ami Bernard. C'est la première fois qu'ils se revoient depuis les vacances. Bernard perçoit avec exaspération qu'Olivier est de plus en plus sous l'influence du comte depuis qu'il a été nommé directeur de l'Avant-Garde.
— Ce soir Les Argonautes donnent un banquet. Passavant tient à y assister [...] Tu devrais y amener Édouard [...] Notre premier numéro est presque prêt ; mais, dis… pourquoi ne m’as-tu rien envoyé ?
— Écoute, mon vieux, [...] je ne sais pas si j’écrirai. Il me semble parfois qu’écrire empêche de vivre.


Olivier lui demande s'il est toujours amoureux de Laura :
— Grâce à Laura, mes instincts se sont sublimés. Je sens en moi de grandes forces inemployées. [...] C’est comme de la vapeur [qui] peut s’échapper en sifflant (ça c’est la poésie), actionner des pistons [...] ou même faire éclater la machine. [...] Oh ! je sais bien que je ne me tuerai pas ; mais je comprends admirablement Dmitri Karamazov, lorsqu’il affirme qu’on puisse se tuer par enthousiasme, par [...] excès de vie…
— Moi aussi, [...] je comprends qu’on se tue ; mais ce serait après avoir goûté une joie si forte que toute la vie qui la suive en pâlisse.
Mais Olivier remarque que son ami ne l'écoute déjà plus.


Pendant ce temps, Ghéridanisol parle avec son grand cousin Strouvilhou de leur trafic de fausses pièces :
— Il faut que les gosses [...] livrent de quoi tenir les parents. Avant de lâcher les pièces, tu tâcheras de leur faire comprendre ça [...]
— Molinier [...] il est mûr. [...] il disait à Phiphi (affaire de l’épater) : “Mon père, lui, il a une maîtresse.” [...] j’ai dit à Georges : “Qu’est-ce que tu en sais ?” — “J’ai vu des lettres”. [...] il a fini par me les a montrer.


VI. — Journal d’Édouard : Madame Molinier



Dans son journal, Édouard raconte son entretien avec Pauline Molinier. Elle s'inquiète pour Olivier :
— Je n’approuvais pas ce départ, et ce monsieur Passavant [...] ne me plaît guère. Mais, que voulez-vous ? [...] Oscar, lui, cède toujours [...] Vincent lui-même s’en est mêlé. [...] C’est avec vous que j’aurais souhaité qu’il partît.

Pauline raconte aussi qu'elle soupçonne Georges de lui avoir volé de l'argent. Elle essaye de lui trouver des excuses, mais sans y parvenir. Elle s'inquiète également pour son mari.
— Depuis mon retour, je ne comprends pas ce qu’il a. [...] On dirait qu’il a peur de moi. Il a bien tort. Depuis longtemps je suis au courant de ses relations…
— Justement [...] il craint que vous n’ayez pris des lettres qu’il dit n’avoir plus retrouvées.
Immédiatement, ils devinent que c'est Georges qui les a. Édouard promet à Pauline d'aller lui parler.


VII. — Olivier va voir Armand Vedel



Olivier rend visite à son camarade Armand Vedel à la pension. Son ironie semble cacher une profonde amertume, à l'image du poème qu'il présente à Olivier :
— Le Vase nocturne ; hein ! quel beau titre !… J’allais le proposer [...] à ta glorieuse revue, mais, [...] je vois bien qu’il n’a pas grand-chance de te plaire.

Olivier invite Armand au banquet des Argonautes, et lui demande de transmettre son invitation à sa soeur Sarah.

VIII. — Le banquet des Argonautes.



Bernard et Édouard vont à la pension Vedel pour chercher Sarah. Armand les aide en les faisant passer discrètement par sa chambre. Sarah est un personnage très intéressant, indépendant et féministe avant l'heure.

Arrivés à la taverne du Panthéon, ils entendent le discours de Justinien des Brousses, le directeur des Argonautes. Il fait des compliments exagérés à Passavant et à Olivier, qui, contrairement au comte, est visiblement gêné.

Passavant force la rencontre et tend la main à Bernard.
— J’entends parler de vous depuis si longtemps qu’il me semble déjà vous connaître.
— Et réciproquement », dit Bernard, d’un tel ton que l’aménité de Passavant se glaça.


Olivier et Édouard trouvent enfin un moment pour parler ensemble :
— Est-ce dans ce milieu que désormais vous allez vivre ?
— Vous trouvez que j’ai tort de fréquenter ces gens-là ?
— Non pas tous, peut-être ; mais certains d’entre eux, assurément.


Ces mots bouleversent Olivier :
Son aveuglement, près de Passavant, n’avait-il pas été volontaire ? Sa gratitude pour tout ce que le comte avait fait pour lui, tournait à la rancœur. Il le reniait éperdument.

C'est alors qu'entre en scène un personnage réel, Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi :
— Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail.
Il sortit de sa poche un gros pistolet [...] et mit en joue. [...] Bercail voulut montrer qu’il n’avait pas peur et [...] prit une pose napoléonienne. [...] Le coup partit. Le pistolet n’était chargé qu’à blanc. [...] Quand on redonna de la lumière, on admira Bercail, qui gardait la pose, immobile, à peine un peu plus pâle.


Suite à cet épisode confus, Dhurmer, jaloux du succès d'Olivier, vient le provoquer, Olivier tente de le gifler, mais il manque son but. Certains convives veulent qu'ils aillent jusqu'au duel, mais Édouard prend Olivier par le bras.
— Viens te passer un peu d’eau sur le visage. Tu as l’air d’un fou.
— Emmène-moi.


IX. — Olivier a voulu se tuer.



On retrouve Bernard, qui s'est réveillé auprès de Sarah :
Bernard [...] a goûté, cette nuit, d’un oubli plus reposant que le sommeil ; exaltation et anéantissement [...] Il a laissé Sarah dormant encore. [...] Est-ce par insensibilité qu’il la quitte ainsi ? Je ne sais pas. Il ne sait lui-même.

Quand Édouard se réveille, il a un mauvais pressentiment. Il fait déjà jour, Olivier n'est pas là.
Une affreuse odeur de gaz l’avertit. [Dans la salle de bains] il trouva [...] le corps d’Olivier effondré contre la baignoire, dévêtu, glacé, livide [...]

Édouard constate alors que le cœur d'Olivier bat encore, il le transporte sur le divan. Arrivent alors Lucien, et Bernard, qui se souvient alors de sa conversation avec Olivier :
— C’est moi qui lui parlais de suicide, [...] je me rappelle à présent ce qu’il m’a répondu. [...] il comprenait qu’on se tuât, mais seulement après avoir atteint un tel sommet de joie, que l’on ne puisse, après, que redescendre.

X. — Convalescence d’Olivier Journal d’Édouard.



Édouard reçoit une lettre de Laura :
Mon cher ami,
Félix vient de partir pour Paris, dans l’intention d’aller vous voir. Il prétend obtenir de vous [...] le nom de celui qu’il voudrait provoquer en duel. [...] Je crois que c’est le désir de forcer mon estime, [...] qui le pousse à cette démarche. [...] Vous seul parviendrez à le dissuader. [...]
Votre amie toujours inquiète et toujours confiante,
Laura.


Édouard rend visite à Pauline Molinier. Il lui dit qu'Olivier a fait une crise de foie.
— Je suis déjà rassurée de savoir Olivier chez vous [...] Je ne le soignerais pas mieux que vous, car je sens bien que vous l’aimez autant que moi.
En disant ces derniers mots, elle m’a regardé avec une bizarre insistance.
— Votre rougeur est éloquente… Mon pauvre ami, n’attendez pas de moi des reproches. [...] Je ne crois pas que les plus chastes adolescents fassent plus tard les maris les meilleurs [...] l’exemple de leur père m’a fait souhaiter d’autres vertus pour mes fils. Mais j’ai peur pour eux [...] des liaisons dégradantes [...] Vous aurez à cœur de le retenir.


De retour chez lui, Édouard remarque qu'Olivier va mieux.
— Il faut que tu me promettes [...] de ne jamais chercher à savoir pourquoi j’ai voulu me tuer [...] il ne faut pas que tu penses que c’est à cause de quelque chose de mystérieux dans ma vie, quelque chose que tu ne connaîtrais pas. [...]

Olivier : son caractère peu à peu se déforme. Il commet des actions profondément contraires à sa nature et à ses goûts — par dépit et par violence. Un abominable dégoût de lui-même s'ensuit.

XI. — Passavant reçoit Édouard, puis Strouvilhou.



Édouard se rend le matin suivant chez Passavant pour récupérer les affaires d'Olivier. Il pensait que Passavant ferait des difficultés, ce n'est pas le cas. Passavant essaye de l'attrister en lui montrant une lettre de Lilian :
My dear,
Qui sait où nous serons quand cette lettre qu’il emporte vous atteindra ? Peut-être sur les bords de la Casamance ? [...]
Ah ! dear, il faut vivre sur un yacht pour apprendre à connaître l’ennui. [...] Savez-vous à quoi je me suis occupée depuis lors ? À haïr Vincent. Oui, mon cher, l’amour nous paraissant trop fade, nous avons pris le parti de nous haïr. [...]


Voyant que cela laisse Édouard indifférent, il change de sujet :
— Vous savez que j’avais pensé à Olivier pour la direction d’une revue ? Naturellement, il n’en est plus question.
— Cela va sans dire !
Passavant [...] comprit au ton d’Édouard qu’il venait de faire son jeu [...] Tous deux se quittèrent sur un salut des plus froids.


Passavant reçoit ensuite Strouvilhou, qu'il veut faire parler pour voir s'il ferait un bon directeur pour sa revue :
— Je dois vous avouer que, de toutes les nauséabondes émanations humaines, la littérature est une de celles qui me dégoûtent le plus. [...] Nous vivons sur des sentiments admis et que le lecteur s’imagine éprouver, parce qu’il croit tout ce qu’on imprime [...] Ces sentiments sonnent faux comme des jetons. [...] Je vous en avertis si je dirige une revue, ce sera pour [...] y démonétiser tous les beaux sentiments, et ces billets à ordre : les mots.

XII. — Journal d’Édouard : Édouard reçoit Douviers, puis Profitendieu.



Écrit trente pages des Faux-Monnayeurs, sans hésitation, sans ratures. [...] Tout le drame surgit de l’ombre, très différent de ce que je m’efforçais en vain d’inventer.

Édouard rencontre Félix Douviers, le mari de Laura :
J’étais fermement résolu à ne point lui livrer le nom du séducteur ; mais, à ma surprise, il ne me l’a pas demandé. Je crois que sa jalousie retombe dès qu’il ne se sent plus contemplé par Laura. [...] Il se promet d’aimer l’enfant comme il aimerait le sien propre.

Les personnages qui, d’un bout à l’autre du roman ou du drame, agissent exactement comme on aurait pu le prévoir… On propose à notre admiration cette constance, à quoi je reconnais au contraire qu’ils sont artificiels et construits.

Reçu la visite, bien inattendue, de Monsieur le juge d’instruction Profitendieu.
— Depuis quelque temps, des pièces de fausse monnaie circulent. [...] Je sais que le jeune Georges [...] est un de ceux qui s’en servent et les mettent en circulation. [...] Vous ne feriez [...] pas mal de l’effrayer un peu [...]

Mais soudainement, le juge d'instruction se met à parler de son fils Bernard, avec beaucoup d'émotion.
— Ce que vous seul pouvez lui dire, c’est que je ne lui en veux pas, [...] que je n’ai jamais cessé de l’aimer… comme un fils. [...] et sa mère m’a quitté… oui, définitivement [...]

Gide parle de ce retournement dans son Journal des Faux Monnayeurs :
Profitendieu est à redessiner complètement. Je ne le connaissais pas suffisamment, quand il s'est lancé dans mon livre. Il est beaucoup plus intéressant que je ne le savais.

XIII. — Bernard et l’ange.



Bernard a reçu son bac, mais il n'a personne avec qui partager cette bonne nouvelle. Il erre dans le jardin du Luxembourg, et rencontre un ange… L'ange emmène Bernard dans un meeting politique et l'invite à s'engager.
L’orateur [...] enseignait un moyen certain de ne jamais se tromper, qui était de renoncer à jamais juger par soi-même, mais bien de s’en remettre toujours aux jugements de ses supérieurs.
— Ces supérieurs, qui sont-ils ? demanda Bernard ; et soudain une grande indignation s’empara de lui.

Bernard et l'ange luttèrent jusqu’à l’aube. L’ange se retira sans qu’aucun des deux fût vainqueur.


XIV. — Bernard chez Édouard.



Bernard sonne chez Édouard, il a été mis à la porte de la pension Vedel, à cause de sa relation avec Sarah.
Bernard [...] au début, parfaitement insubordonné. Se motive, précise et limite tout le long du livre, à la faveur de ses amours.

Édouard lui rapporte alors les paroles de son père :
— Ce n’est pas chez moi que vous devriez coucher ce soir, mais chez lui. Il vous attend.
Bernard cependant se taisait.
— Je vais y réfléchir, dit-il enfin.


XV. — Journal d’Édouard L’entretien avec Georges.



Édouard rend visite à Georges pour arrêter son trafic de fausses pièces. Plutôt que de le sermonner directement, Édouard décide alors de lui faire lire un passage de son roman :
Ce geste, maintenant, me paraît absurde. Mais précisément, dans mon roman, c’est par une lecture semblable que je pensais devoir avertir le plus jeune de mes héros.

— Eudolfe est un nom ridicule. [...] qu’est-ce qu’il devient ensuite ?
— Je ne sais pas encore. Cela dépend de toi.
— Alors, si je vous comprends bien, c’est moi qui dois vous aider à continuer votre livre.
Je compris alors seulement mon erreur. [...] Georges se trouvait flatté d’avoir occupé si longtemps ma pensée. Il se sentait intéressant.

— Le juge d'instruction Profitendieu m’a chargé de t’avertir qu’il savait que tu faisais circuler des fausses pièces…[...] si vous ne cessez pas aussitôt ce trafic, toi et tes copains, il se verrait forcé de vous coffrer.


XVI. — Armand vient voir Olivier.



Olivier rend visite à son ami Armand, il a été nommé rédacteur en chef de la revue de Passavant, pour le remplacer.
— Veux-tu savoir la composition de notre premier numéro ? [...] Mon Vase nocturne ; [...] un dialogue de Jarry ; des poèmes en prose du petit Ghéridanisol [...] et puis le "Fer à repasser", un essai [...] qui s'occupe de tirer au clair ce qu'on entend par "chef-d'oeuvre". Par exemple, [...] nous allons donner une reproduction de La Joconde, à laquelle on a collé une paire de moustaches. Tu verras, mon vieux : c’est d’un effet foudroyant.

Dans ce passage, André Gide se moque du mouvement Dada et notamment de Marcel Duchamp qui a détourné Joconde en l'affublant de moustaches et en l'intitulant LHOOQ. LHOOQ date de 1919, Alfred Jarry est mort en 1907.
Il n'est sans doute pas adroit de situer l'action de ce livre avant la guerre et d'y faire entrer des préoccupations historiques ; je ne puis tout à la fois être rétrospectif et actuel.

Enfin Armand montre à Olivier une lettre qu'il vient de recevoir d'Alexandre, son grand-frère parti aux colonies, et qui a établi un commerce sur les bords de la Casamance.

Dans sa lettre, Alexandre raconte qu'il a rencontré un jeune homme un peu fou qui dans un état de demi-sommeil parle de mains coupées, et qui a vraisemblablement noyé sa compagne. Olivier ne se doute pas que cette lettre parle de Vincent.

XVII. — La confrérie des hommes forts.



Madame Sophroniska apporte une triste nouvelle : Bronja est morte après avoir attrapé froid lors de son retour en Pologne. À partir de ce moment-là, Boris est de plus en plus isolé.
La Confrérie des Hommes forts n’eut pour raison d’être d’abord que le plaisir de n’y point admettre Boris. Mais il apparut à Ghéridanisol bientôt qu’il serait au contraire bien plus pervers de l’y admettre ; ce serait le moyen de l’amener [...] à quelque acte monstrueux. Il s’agissait d’inventer une « épreuve » à laquelle serait tenu de se soumettre celui des affiliés qui serait désigné par le sort.

Comme convenu avec les deux autres, Ghéridanisol s'arrange pour que le nom de Boris sorte du chapeau.

XVIII. — Le suicide de Boris.



L’étude avait commencé à cinq heures et devait durer jusqu’à six. C’est à six heures moins cinq, [...] que Boris devait en finir.
— Encore cinq minutes.

Presque aussitôt [...], Boris [...] s’avança jusqu’à la place marquée. [...] La Pérouse [...] ne comprit pas ce que faisait son petit-fils [...] Mais soudain il reconnut le pistolet ; Boris venait de le porter à sa tempe. [...] Le coup partit. [...] Un instant le corps se maintint, comme accroché dans l’encoignure ; puis la tête, retombée sur l’épaule, l’emporta ; tout s’effondra.


Pour écrire son roman, Gide est parti de deux faits divers :
L'affaire des faux-monnayeurs anarchistes du 7 et 8 août 1907 — et la sinistre histoire des suicides d'écoliers de Clermont-Ferrand (5 juin 1909). Fondre cela dans une seule et même intrigue.

Rachel craint la ruine. Quatre familles ont déjà retiré leurs enfants. Je n’ai pu dissuader Pauline de reprendre Georges auprès d’elle ; d’autant que ce petit, profondément bouleversé par la mort de son camarade, semble dispos à s’amender. [...] Armand, soucieux malgré ses airs cyniques, [...] offre à la pension le temps que veut bien lui laisser Passavant [...]

La Pérouse est plus pessimiste que jamais :
— Nous nous efforçons de croire que tout ce qu’il y a de mauvais sur la terre vient du diable ; mais c’est parce qu’autrement nous ne trouverions pas en nous la force de pardonner à Dieu. [...]

J’apprends par Olivier que Bernard est retourné chez son père ; et, ma foi, c’est ce qu’il avait de mieux à faire. En apprenant par le petit Caloub, fortuitement rencontré, que le vieux juge n’allait pas bien, Bernard n’a plus écouté que son cœur. Nous devons nous revoir demain soir, car Profitendieu m’a invité à dîner avec Molinier, Pauline et les deux enfants. Je suis bien curieux de connaître Caloub.

Cette fin correspond bien à la volonté de Gide d'écrire un roman inachevé, comme il le précise dans son journal :
[Ce roman] s'achèvera brusquement, non point par l'épuisement du sujet, qui doit donner l'impression de l'inépuisable, mais au contraire, par son élargissement et par une sorte d'évasion de son contour. Il ne doit pas se boucler, mais s'éparpiller, se défaire…


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