Couverture pour pluie et vent sur Télumée Miracle

Simone Schwarz-Bart, pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972. Chapitre 12 — Le travail aux champs de cannes.




Extrait étudié



 Nous arrivions à pied d’œuvre sur les quatre heures du matin, mais c’est sur les neuf heures que le soleil était assez haut dans le ciel pour tomber sur nous, véritablement, transpercer les chapeaux de paille et les robes, les peaux humaines.
 Là, dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps. Et je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, feinteur de première, s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge, et c’est au moins ce qu’il possède, s’il n’a rien. Et voyant cela j’ai commencé à boire par petites lampées de rhum, et puis par grandes rasades pour aider la sueur à couler, à sortir de mes pores. Et j’ai plié une feuille de tabac et j’en ai bourré ma pipe, et j’ai commencé à fumer comme si j’étais née avec ça dans mon bec. Et je me disais, c’est là, au milieu des piquants de la canne, c’est là qu’un nègre doit se trouver. Mais le soir, quand je rentrais au morne La Folie, la toile à sac autour du ventre, les mains et le visage fendus, je me sentais envahie d’une tristesse légère, souriante, et je songeais alors qu’à rouler ainsi dans les cannes je me changerais en bête et la mère des hommes elle-même ne me reconnaîtrait plus. Je poussais la porte de ma case, je mangeais un peu de chaud, j’allumais un bout de bougie pour la Reine et là-dessus un Notre-Père, j’étais sur ma paillasse à fermer les yeux sur tout cela. Et parfois je ne me déshabillais même pas, tombais comme une pierre. Et le jour se levait, et je reprenais ma route avec la sueur de la veille, les piquants de la veille, et j’arrivais sur la terre de l’Usine et je brandissais mon coutelas, et je hachais ma peine comme tout le monde, et quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson, et c’était ça, la vie dans les cannes. Et de temps en temps je m’arrêtais, histoire de remettre les choses en place, un peu, dans mon esprit, et je me disais souriante déjà, rassérénée... il y a un Dieu pour chaque chose, un Dieu pour le bœuf, un Dieu pour le charretier... et puis je répétais à mon corps, tranquillement : voilà où un nègre doit se trouver, voilà.