Couverture pour pluie et vent sur Télumée Miracle

Simone Schwarz-Bart, pluie et vent sur Télumée Miracle. Incipit : Présentation des miens (explication linéaire)



   Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays, sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur. Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité. Mais je ne suis pas venue sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie...
   Dans mon enfance, ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine. Elle en parlait avec ferveur et vénération, car, disait-elle, tout éclairée par son évocation, Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. Ma mère la vénérait tant que j’en étais venu à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique, habitant ailleurs que sur terre, si bien que toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende.
   J’avais pris l’habitude d’appeler ma grand-mère du nom que les hommes lui avaient donné, Reine Sans Nom ; mais de son vrai nom de jeune fille, elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.
   Elle avait eu pour mère la dénommée Minerve, femme chanceuse que l’abolition de l’esclavage avait libérée d’un maître réputé pour ses caprices cruels. Après l’abolition, Minerve avait erré, cherchant un refuge loin de cette plantation, de ses fantaisies, et elle s’était arrêtée à L’Abandonnée. Des marrons avaient essaimé là par la suite et un village s’était constitué. Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge, et beaucoup se refusaient à s’installer nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens.


Introduction



Accroche


• En 1972 dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwarz-Bart donne la parole à un personnage féminin : Télumée, qui présente une lignée de femmes noires ayant vécu en Guadeloupe après l’abolition de l’esclavage.
• Derrière le récit de la vie de ces personnages se trouve un hommage à toutes les femmes qui ont, dans le dénuement, surmonté les épreuves les plus douloureuses.
• Cet hommage est présent dès le début de l’ouvrage à travers cette citation de Paul Éluard :
Belle sans la terre ferme
Sans parquet
sans souliers sans draps

Paul Eluard, Les Yeux Fertiles, 1936.

Situation


• Ce roman est considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature antillaise, car il participe à l’enrichissement d’une culture créole, sans cesse en mouvement.
• Notre extrait est l’incipit (le tout début du récit) qui introduit la première partie du roman : « Histoire des Miens », précédant une deuxième partie « Histoire de ma vie ».
• Télumée expose dans ce texte ce qui lui a permis de «  tenir debout » : son lien avec ses aïeules et avec la Guadeloupe.

Problématique


Comment ce début de roman présente-t-il la démarche d’une femme qui forge son identité à travers une mémoire marquée par l’esclavage, et son attachement à un territoire ?

Mouvements de l'explication linéaire


Les trois personnages principaux présentés dans cet extrait, mettent en évidence trois mouvements successifs.
1) D’abord s’élève la voix de Télumée, qui exprime son lien à la Guadeloupe, où se trouve son jardin, et où elle veut mourir.
2) Ensuite, elle rapporte indirectement les récits que Victoire, sa mère, fait de Reine Sans Nom, figure mythique et tutélaire.
3) Enfin, on remonte encore le temps pour découvrir Minerve, femme libérée par l’abolition de l’esclavage.

Axes de lecture pour un commentaire composé


I. L'exploration d'un passé douloureux
    1) Un retour en arrière significatif
    2) Le poids de l'esclavage
    3) Le risque de l'errance
II. Une lignée de femmes qui surmontent les épreuves
    1) Des personnages mythiques
    2) Une transmission orale de valeurs clés
    3) Le choix de l'humilité et du bonheur
III. Le choix d’un enracinement malgré tout
    1) Un lieu d'élection
    2) Une démarche courageuse
    3) Un enracinement qui donne du sens

Premier mouvement :
Télumée, son attachement à la Guadeloupe



Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays, sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur. Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité. Mais je ne suis pas venu sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie.

Une vérité du cœur mise en avant


• Le texte s’ouvre sur une formule proverbiale : « Le pays dépend du cœur de l’homme ». Le présent de vérité générale lui confère une valeur universelle.
• Ce qui est concret, le territoire, « le pays » prend une valeur symbolique « le cœur » : c’est un paradoxe car on ne mesure pas habituellement ainsi la surface d’un pays !
• Quelle est la valeur défendue dans cette première phrase ? Le « cœur » peut représenter l’amour, la générosité, mais aussi le courage (qui partage la même racine latine : cor, cordis).
⇨ Ce proverbe semble issu d’une sagesse populaire qui met en avant des valeurs morales, s’opposant à un colonialisme pour lequel l’étendue du pays est avant tout exploitable.

Deux visions opposées d’un même pays


• Alors, deux visions du pays s’opposent : « minuscule et petit » d’un côté « grand et immense » de l’autre. C’est une antithèse (mise en présence de termes opposés). Seul le cœur permet d’adopter une vision apaisée qui apportera le bonheur.
• La narratrice envisage les deux situations : « minuscule si le cœur est petit // immense si le cœur est grand ». Le parallélisme (même structure syntaxique) confronte les deux conditions « si… // si… ». C’est une véritable alternative : il faut un certain courage pour choisir.
• Cette idée de grandeur est symbolique : les adjectifs « minuscule, petit » sont péjoratifs (mesquin, calculateur) tandis que « immense, grand » sont mélioratifs (magnanime, généreux). Le cœur généreux est capable de lâcher prise pour vivre en paix dans un pays exigu.
⇨ Le proverbe créole révèle ainsi deux conceptions du monde, deux philosophies de vie opposées, tout en nous invitant au courage, à la générosité, et à la modestie.

Une narratrice qui fait preuve d’humilité


• Le proverbe est nuancé « bien souvent » : ces deux adverbes, modalisateurs traduisent une certaine modestie.
• Cette sagesse proverbiale est d’ailleurs tout de suite illustrée par l’histoire de la narratrice : « je n’ai jamais souffert ». Le pronom personnel « je » inaugure le récit autobiographique.
• Mais la narratrice ne trouve pas que son pays soit grand : « l'exiguïté de mon pays ». Le possessif désigne la Guadeloupe : « mon pays ».
• Pour elle, la douleur vient d’ailleurs  : « je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays ». La négation est partielle : elle dénonce autre chose. On peut supposer que c’est l’exploitation qui réduit le pays.
• Ainsi la narratrice ne revendique finalement aucune grandeur mais au contraire une certaine humilité « sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur ». Le subjonctif écarte ces prétentions.
⇨ Dès le début, la narratrice partage avec simplicité et sincérité ce qui fait de la Guadeloupe son pays d’élection.

Un enracinement volontaire


• Télumée n’a pas choisi de naître en Guadeloupe, mais elle se réapproprie cette liberté : « si on m’en donnait le choix… je choisirais ». L’hypothèse et le conditionnel lui permettent d’accepter son destin.
• Elle affirme même résolument son appartenance à ce pays « c’est ici même que je choisirais ». Le présentatif, les adverbes de lieu nous plongent dans un paysage qui s’ouvre sous nos yeux.
• Elle évoque l’idée d’un retour, d’une deuxième vie : « je choisirais de renaître » : le préfixe « re- » exprime la répétition.
• Son choix est donc marqué d’une dimension existentielle : « renaître, souffrir, mourir » ces trois infinitifs décrivent un cycle de vie, reflet de son histoire, qui inclut bien la souffrance dont elle parlait au début.
⇨ Une philosophie de vie se dessine alors : Télumée nous montre par l’exemple comment disposer son cœur, justement pour adopter un lieu et un destin, sans le subir. Ce n’est pas une démarche facile.

Une démarche qui impose un effort


• En effet, cet attachement ne va pas de soi : « Pourtant ». L’adverbe d’opposition introduit un contestation forte.
• D’abord à cause d’un passé douloureux « mes ancêtres furent esclaves », un état qui est encore assez récent pour laisser des traces « il n’y a guère ». Le CC de Temps insiste sur la continuité.
• Elle donne alors à la Guadeloupe quatre caractéristiques « île à volcans, à cyclones, à moustiques, à mauvaise mentalité ». La tournure familière « île à moustiques » mêle avec humour les calamités naturelles et humaines (impliquant le cadre politique du colonialisme).
• D’ailleurs, dans tout le roman, les aléas climatiques « pluie et vent » prendront une dimension symbolique complexe et nuancée.
⇨ Cette volonté d’enracinement montre un attachement passionné à la terre en dépit du contexte difficile et douloureux.

Une attitude valorisant la légèreté et de bonheur


• Malgré ces défauts, Télumée défend son choix de vie. Le lien d’opposition « Mais » introduit ce qui va expliquer son choix.
• C’est d’abord une révolte contre un sens qui lui serait imposé : « je suis pas venue sur terre ». La négation totale exprime ce refus.
• Télumée refuse de prendre sur elle tout le fardeau du mal « pour soupeser toute la tristesse du monde ». Le verbe « soupeser » rend très concrète la métaphore du fardeau, le poids d’un lourd passé.
• Impossible d’évaluer ce que représente « toute la tristesse du monde » : l’hyperbole révèle bien un poids écrasant.
• Télumée opte au contraire pour la légèreté « À cela, je préfère rêver » : le pronom « cela » rejette en bloc le poids de monde.
• Elle assume cette attitude, sans cesse renouvelée : «  encore et encore » : l’anaphore de l’adverbe insiste sur la constance du rêve.
⇨ La légèreté de cette philosophie de vie est une première attitude de ce cœur qui refuse la souffrance. Mais ce n’est pas la seule.

Une attitude valorisant la dignité


• La posture du corps révèle une attitude fière : « debout au milieu de mon jardin ». C’est une prolepse qui annonce les épreuves du roman.
• Il s’agit d’ailleurs d’une sagesse partagée « comme toutes les vieilles de mon âge ». Le pluriel désigne bien toute une génération.
• Télumée reste digne jusqu’à la fin : « jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve ». La répétition du mot « rêve » vient même remplacer le mot « vie » qu’on attendrait normalement ici.
• Elle conserve ce qui est le plus précieux : « toute ma joie ». Cela entre en écho avec la fin du roman « quelle joie !... » : les points de suspension ouvrent justement sur l’inconnu, peut-être l’au-delà…
⇨ L’ancrage dans la terre de Guadeloupe va de pair avec le refus de la victimisation et le choix de la résilience et de la joie.

Deuxième mouvement :
Reine sans nom, figure mythique et tutélaire



Dans mon enfance, ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine. Elle en parlait avec ferveur et vénération, car, disait-elle, tout éclairée par son évocation, Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. Ma mère la vénérait tant que j’en étais venu à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique, habitant ailleurs que sur terre, si bien que toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende.
J’avais pris l’habitude d’appeler ma grand-mère du nom que les hommes lui avaient donné, Reine Sans Nom ; mais de son vrai nom de jeune fille, elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.


La parole de Victoire est fondatrice


• La présentation des trois générations est touchante : «  mon enfance, ma mère, mon aïeule ». L’enchaînement des pronoms possessifs participe à une allitération en M très douce.
• Le prénom de la mère «  Victoire » a une valeur symbolique forte. On apprendra plus tard qu’il a été choisi après la mort d’une autre enfant.
• Ces moments de partage sont réguliers : « Victoire me parlait souvent ». L’adverbe « souvent » accompagne l’imparfait d’habitude.
• Télumée insiste sur cette transmission orale : « Victoire me parlait… Elle en parlait ». Les verbes de parole sont répétés.
• La parole est même mise en abyme : « une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête… » Les mots de Victoire évoquent ceux de Toussine venant en aide à ses proches.
⇨ La transmission orale est essentielle dans cette lignée féminine, et contribue à construire une aura sacrée autour de Toussine.

La parole de Victoire sacralise Toussine


• En parlant de sa mère Toussine, Victoire exprime une émotion presque mystique : « avec ferveur et vénération » (lexique religieux).
• Un peu plus loin « ma mère la vénérait » : le retour d’une même racine sous une forme grammaticale différente, c’est un polyptote.
• Victoire est « éclairée par son évocation » : la métaphore de la lumière montre Victoire transfigurée quand elle parle de sa mère.
• Cette dévotion de Victoire explique pourquoi Télumée appelle sa grand-mère « aïeule » avec une certaine distance respectueuse.
• Avec humour, Télumée utilise même un mot qui en devient presque un épithète homérique (qualifier un nom propre pour lui donner une dimension épique) : « la négresse Toussine ». Elle revendique ainsi sa « négritude » (notion forgée par le poète antillais Aimé Césaire afin de lui donner une connotation positive).
⇨ Télumée, héritière de cette lignée de femme, est marquée par le discours de sa mère qui lui transmet les convictions de sa grand-mère.

La transmission de la parole de Toussine


• Toussine a pour première qualité de « vous aider à ne pas baisser la tête devant la vie ». C’est une métaphore où l’on retrouve la posture de la femme restant debout devant l’adversité.
• La générosité de Toussine qui « vous aide » est valorisée par ce pronom de 2e personne du pluriel inclut même le lecteur dans cet encouragement universel.
• Cette qualité de Toussine est aussi extraordinaire : « rares sont les personnes à posséder ce don ». L’adjectif « rare » en tête de phrase et le présent de vérité générale lui donnent des allures de proverbe.
• L’admiration se transmet de mère en fille « ma mère l’admirait tant que… si bien que… » ces deux subordonnées de conséquence illustrent bien ce mécanisme de transmission.
⇨ La représentation de Toussine à travers les paroles de Victoire contribue à faire d’elle une figure aux qualités hors du commun. Dans la tradition antillaise, c’est une femme « poto-mitan » : pilier du foyer.

Toussine devient un être mythique


• Cette histoire mythique se fait progressivement : « j’en étais venue » : le verbe de mouvement souligne l’évolution de Télumée enfant.
• Télumée s’étonne de son lien avec un tel personnage « Toussine, ma grand-mère » le pronom possessif apparaît dans l’apposition.
• Toussine est à ses yeux un « être mythique » : hyperbole qui semble presque désigner une créature surnaturelle, non humaine.
• Elle appartient à un monde merveilleux, voire extra-terrestre : « habitant ailleurs que sur terre ». En effet, on apprendra plus tard qu’elle habite au-delà du « pont de l’Autre Bord » à Fond-Zombi.
• Télumée le remarque : « toute vivante, elle était entrée dans (…) la légende » : normalement, une légende appartient à un passé lointain. Un paradoxe, c’est une association d’idées inhabituelle.
⇨ La vision magique de la petite fille coïncide avec une tradition créole qui évoque volontiers des puissances magiques…

Reine Sans Nom : un nom puissant


• Toussine est surnommée « Reine Sans Nom », on peut parler d’oxymore (alliance de termes contradictoires) car le titre de royauté est habituellement associé à un nom (voire même aussi à un numéro).
• Ce surnom a une histoire : « que les hommes lui avaient donné ». C’est une prolepse (évoquer un événement qui viendra plus tard).
• D’ailleurs Télumée enfant accepte naturellement ce nom comme une marque de reconnaissance de la communauté : « les hommes ».
• La narratrice adulte rectifie « son vrai nom de jeune fille… Toussine Lougandor » mais c’était « autrefois » dans un temps oublié.
• Ce nom Toussine Lougandor est un nom créole auquel le mot « or » donne une certaine noblesse, peut être inventé après l’esclavage.
⇨ L’identité même de Télumée se construit sur un passé mêlé de légendes appartenant à un genre merveilleux créole.

Troisième mouvement :
Minerve, femme libérée de l’esclavage



Elle avait eu pour mère la dénommée Minerve, femme chanceuse que l’abolition de l’esclavage avait libérée d’un maître réputé pour ses caprices cruels. Après l’abolition, Minerve avait erré, cherchant un refuge loin de cette plantation, de ses fantaisies, et elle s’était arrêtée à L’Abandonnée. Des marrons avaient essaimé là par la suite et un village s’était constitué. Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge, et beaucoup se refusaient à s’installer nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens.

Le retour aux origines : l’ombre de l’esclavage


• Ce troisième mouvement nous invite à remonter le temps : « Elle avait eu pour mère » : le plus-que-parfait nous amène à la génération précédente : l’arrière-grand-mère de Télumée.
• À cette étape nous pourrions attendre la mention d’un père qui aurait transmis le nom, mais «  la dénommée Minerve » est la 4ème femme de cette lignée matrilinéaire.
• La formulation juridique « la dénommée » rappelle que les esclaves n’avaient pas de nom reconnu avant l’abolition de l’esclavage en 1848.
• Le nom : « Minerve » désigne dans la mythologie romaine la déesse de la sagesse. Il connote la dignité mais n’est-ce pas un trait d’ironie du maître, d’avoir ainsi nommé son esclave ?
⇨ Ce nom légendaire marque aussi l’entrée dans le temps de l’esclavage ou l’histoire est effacée.

Le paradoxe de la femme chanceuse


• Minerve est qualifiée de « chanceuse » : un euphémisme ironique, car on comprend que sa chance est surtout de ne pas être morte.
• La référence historique à « l’abolition de l’esclavage » correspond à la date du 27 avril 1848 ce n’est pas une date personnelle, mais c’est presque une date de naissance, naissance à la liberté.
• Cette histoire familiale commence donc avec cet acte « a été libérée » N'étant pas sujet de la phrase, cela indique bien qu’avant cela, le personnage était dans une dépendance totale.
⇨ Le poids de l’esclavage comme privation d’identité, de décision et d’autonomie est très clair.

Le portrait indirect du maître


• On ne sait pas exactement à qui appartenait Minerve : « un maître » Il n’a pas non plus d’identité : c’était un maître parmi d’autres.
• Celui de Minerve est « réputé pour ses caprices cruels ». Le participe passé « réputé » porte l’idée d’une conséquence : sa réputation repose sur les mauvais traitements qu’il fait subir à ses esclaves.
• Le personnage est effrayant : « pour ses caprices cruels » a quelque chose de paradoxal : car les « caprices » du côté de la fantaisie, sont étrangement associés à la notion de « cruauté ».
• La maltraitance physique et psychologique, voilà ce qu’évoquent ces deux mots « caprices cruels » marqués par l’allitération en K.
⇨ La libération de Minerve est donc fondatrice : la fin de l’esclavage est paradoxament aussi le début de nouvelles souffrances.

L’abolition de l’esclavage, le début de l’errance


• Une étape est franchie : « Après l’abolition ». Le CC de temps nous laisse peut-être attendre une nouvelle vie, un épanouissement devenu possible avec la liberté.
• En fait le parcours de Minerve est marqué par la peur « loin de cette plantation » : le démonstratif révèle que c’est avant tout une fuite.
• Minerve n’est pas seule : tout un peuple est concerné : « nombreux étaient les errants » : l’inversion sujet-verbe produit un effet épique.
• Ainsi la libération des esclaves a jeté des populations entières dans l’errance : « Minerve avait erré » entre en écho avec « nombreux étaient les errants ». C’est un polyptote : « erré / errance ».
• Minerve est représentée « cherchant un refuge » : le participe présent insiste sur la durée de l’action. Elle est comme ceux qui « cherchaient un refuge » : ce 2e polyptote confirme le premier.
⇨ Le destin de Minerve est représentatif de celui de tout un peuple : la libération de l’esclavage fait surgir de nouveaux enjeux liés à la survie.

Les enjeux de l’enracinement


• L’instabilité pousse les esclaves libérés à retrouver ceux qui s’étaient enfuis auparavant, qu’on appelle « les marrons ».
• Ceux qui étaient dans l’illégalité vont donc paradoxalement aider à rétablir une certaine stabilité : « un village s’était constitué ».
• Le toponyme « L’Abandonnée » (commune réelle de Guadeloupe) peut aussi s’appliquer à Minerve elle-même, et rappelle la détresse de ces esclaves : juridiquement libres mais livrés à leur sort.
• Cependant la métaphore des abeilles qui fondent une ruche « des marrons avaient essaimé là » est plutôt positive. Ils transforment des lieux isolés en lieux habitables où se développe la solidarité.
• Mais l’esclavage passé rend cet enracinement difficile : « beaucoup se refusaient à s’installer ». La négation est redoublée « nulle part ».
• L’errance est une manifestation de peur : « craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens » l’anaphore de l’adverbe « toujours » révèle un trauma collectif profond..
⇨ La volonté d’enracinement de Télumée, finalement éclairée par l’évocation de sa lignée donne beaucoup de force à sa posture finale : « debout dans son petit jardin ».

Conclusion



Bilan


• Dans ce passage, Télumée parle d'abord de son attachement à la Guadeloupe : malgré toutes les douleurs, c'est ce lieu qu’elle choisit. Le choix de l'enracinement est difficile, mais c'est pour elle la seule manière de trouver son identité, le bonheur et la dignité.
• Ensuite, Télumée remonte dans son enfance, et évoque les paroles de sa mère, qui lui transmettait la sagesse de sa grand-mère. Cette figure tutélaire apparaît comme un modèle de bienveillance, de force, de résilience, participant ainsi à la quête d'identité de Télumée.
• Enfin, Télumée remonte encore plus loin dans le passé pour retracer le destin de Minerve : libérée lors de l'abolition de l'esclavage, c'est elle, la première, qui a été capable de surmonter le traumatisme de l'esclavage, pour oser s'enraciner.

Ouverture


• Maryse Condé, autre femme écrivain guadeloupéenne, exprime cet attachement viscéral au pays, dans Moi, Tituba sorcière… :
Il est étrange, l'amour du pays ! Nous le portons en nous comme notre sang [...]. Et il suffit que nous soyons séparés de notre terre, pour ressentir une douleur qui sourd du plus profond de nous-mêmes.
Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…, 1986.

• Dans ce même roman Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé évoque aussi l’importance de cultiver la mémoire des générations passées, pour donner du sens à leur héritage :
Les morts ne meurent que s'ils meurent dans nos cœurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire, [...] si [...] nous nous recueillons pour communier dans leur souvenir. Ils sont là, partout autour de nous, [...] impatients de se rendre utiles.
Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…, 1986.


Paul Gauguin, Manguiers en Martinique, vers 1887.

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