Couverture pour pluie et vent sur Télumée Miracle

Simone Schwarz-Bart, pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972. Chapitre 7 — Le tissage des mémoires.



Extrait étudié



 L’après-midi, l’air s’immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc et je recherchais l’ombre de notre prunier de Chine et il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi, autour de la case encore surmontée de son bouquet rouge. Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour. Grand-mère ne répondit pas tout de suite, elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile. À la fin de cet examen, elle m’embrassa au front, me massa légèrement le dos et dit :
 — C’est très bien, et j’aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici…
 Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. On eût dit le réseau d’une toile d’araignée, dont les fils se croisaient sur de minuscules et dérisoires petites cases. Tout autour, elle traçait maintenant des signes qui rappelaient des arbres et enfin, me désignant son œuvre d’un geste ample de la main, elle affirma… c’est Fond-Zombi.
 Comme je m’étonnai, elle précisa d’une voix tranquille :
 — Tu le vois, les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres, et ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre n’est rien d’autre qu’un fil, celui que tisse le village et qu’il lance jusqu’à toi, ta case. Et désignant l’un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé, elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… c’est par là que nous habitions, Jérémie et moi.