Couverture pour Les Essais

Montaigne, Les Essais
Des Coches « Plus de barbarie »
Explication au fil du texte



Extrait étudié




  Chacun rapporte comme trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache devant son logis. Après avoir longtemps bien traité et entretenu les prisonniers, celui qui en est le maître rassemble les gens de sa connaissance : il attache une corde au bras d’un prisonnier, puis donne l’autre bras au plus cher de ses amis, et tous deux l'assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le font rôtir et le mangent en commun et envoient des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pourrait le penser, pour s’en nourrir, comme le faisaient anciennement les Scythes, mais par vengeance extrême.
  En voici la preuve : ayant vu que les Portugais, alliés à leurs adversaires, les mettaient à mort d’une autre manière, en les enterrant jusqu’à la ceinture, puis en tirant sur leur corps force flèches avant de les pendre : ils pensèrent que ces gens venus de l’autre monde (qui avaient déjà semé beaucoup de vices et leur étaient bien supérieurs en cruauté) n’adoptaient pas sans raison cette sorte de vengeance, et qu’elle devait donc être plus atroce que la leur. Ils commencèrent alors à délaisser leur ancienne façon de faire pour suivre celle-ci. Je ne suis pas fâché que l’on stigmatise l'horreur barbare d'une telle action, mais de voir que jugeant si bien leurs fautes, nous restions aveugles aux nôtres.
  Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort ; à déchirer par tortures et supplices un corps plein de sentiments, à le faire rôtir par morceaux, le faire mordre et dévorer par les chiens et les porcs (comme nous l'avons non seulement lu, mais aussi vu faire il y a peu ; et non entre vieux ennemis, mais entre voisins et concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de rôtir et manger un corps déjà mort.


Introduction



« Cannibales » et « Caraïbes » ont en fait la même origine : « Cariba » c’est le nom que se donnait le peuple Taïnos rencontré aux Antilles par Christophe Colomb, et qu’il a noté dans son journal de bord. Pour eux, ce mot signifiait « courageux » mais pour leurs ennemis, c’était un terme accusateur et péjoratif.

Notre extrait est en fait l’un des rares passages du chapitre où Montaigne parle réellement de cannibalisme : pour lui, ce thème est surtout l’occasion de dénoncer les actes des conquistadors et les guerres de religion, qui sont à ses yeux de pires atrocités, notamment parce qu’elles révèlent des formes de cruauté bien éloignées de la simplicité de ces tribus primitives.

Problématique


Comment Montaigne présente ces rituels cannibales pour mieux nous dénoncer par contraste ce qui constitue pour lui une véritable cruauté contre-nature ?

Annonce du plan


Dans ce passage, Montaigne décrit les rituels cannibales comme une pratique cruelle, mais qui a pourtant un certain rôle social, et qui donne paradoxalement du sens à la mort de l’ennemi. Tout ça va alors s’opposer aux crimes des conquistadors et des guerres de religion. Avec perspicacité, Montaigne renverse notre point de vue pour mieux porter une accusation morale : la cruauté peut prendre des formes autrement plus condamnables !


Premier mouvement :
La description du rituel cannibale



Chacun rapporte comme trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache devant son logis. Après avoir longtemps bien traité et entretenu les prisonniers, celui qui en est le maître rassemble les gens de sa connaissance : il attache une corde au bras d’un prisonnier, et donne l’autre bras au plus cher de ses amis, et tous deux l'assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le font rôtir et le mangent en commun et envoient des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pourrait le penser, pour s’en nourrir, comme le faisaient anciennement les Scythes, mais par vengeance extrême.

Montaigne fait d’abord un petit récit avec des verbes d’action au présent de narration (pour rendre des événements passés plus vivants) : « chacun rapporte … attache … rassemble … donne … tous deux l’assomment ». On peut aussi y trouver une valeur d’habitude (des actions qui se répètent dans le temps) : ce sont bien les étapes d’un rituel qui est toujours le même.

C’est donc un schéma général, et non un moment unique. Les pronoms vont dans ce sens, regardez, « chacun rapporte » : ces guerriers vont varier d’un combat à l’autre. Ensuite, les pronoms personnels, relatifs, possessifs, vont dépendre de cette situation initiale : « l’ennemi qu’il a tué … de ses amis … ils le font rôtir, etc. » Cette valeur flottante des pronoms manifeste bien le caractère général de la scène, qui n’est qu’un modèle de rituel.

« Celui qui en est le maître » : ici encore, ce n’est pas une personne fixe mais bien une fonction. Montaigne s’intéresse aux acteurs, à leur rôle symbolique, il se décentre de son point de vue occidental, exactement comme un ethnologue qui décrit une cérémonie pour mieux en comprendre le sens caché.

Pour écrire ce passage, Montaigne se fonde sur le témoignage de Jean de Léry, qui a lui-même observé ces rituels. Il est assez fidèle au texte d'origine, mais simplifie parfois un peu les événements pour mieux amener son propos. En fait, on va rapidement voir que l’intention de Montaigne va plus loin qu’une simple description.

En tout cas, le rituel est organisé dans le temps, avec des connecteurs temporels « après … et … puis » et une ponctuation forte qui sert justement à faire progresser l’action. On trouve aussi une anaphore grammaticale « cela fait » et un infinitif passé « avoir bien traité » qui permettent de mieux mettre en scène les différentes étapes du rituel.

Le soin des prisonniers dure dans le temps « après les avoir longtemps bien traité » et Montaigne insiste sur les actions « bien traités et entretenus ». En fait, il est encore plus précis dans la version originale : « toutes les commodités dont ils se peuvent aviser ». Avec ces termes mélioratifs (qui ont une connotation positive), Montaigne s’oriente vers un discours moral : si le rituel a quelque chose de cruel, il n’obéit pas à une pulsion spontanée.

C’est exactement cette idée reçue que Montaigne renverse à la fin du paragraphe avec le lien logique qui oppose parfaitement les deux CC de but. D’un côté la pulsion « pour s’en nourrir » et de l’autre côté, le sens, le symbole : « par vengeance extrême ».

On va voir que cette idée d’extrême vengeance, qui n’arrive qu’à la fin du paragraphe, éclaire en fait toute la description qui précède : Montaigne opère un véritable retournement de point de vue. En donnant du sens à la mort de l’ennemi, elle lui accorde en fait une importance, elle lui permet de prouver son courage.

D’abord, ça explique les trophées. En latin tropaeum (c’est l’arbre auquel on suspendait les armes des vaincus) qui vient lui-même du grec ancien : tropaios (qui met en fuite). De leur point de vue, ces têtes exhibées célèbrent une victoire, et lancent un défi à l’ennemi : oseront-ils risquer une telle mort ?
Dépêchez-vous de quitter notre territoire, car nous n’avons pas l’habitude d’être bienveillants envers des étrangers armés. Et dans le cas contraire, on fera avec vous comme avec les autres... » Et ils leur montraient les têtes d’hommes suppliciés qui entouraient leur ville.
Montaigne, Les Essais (I,31), « Des Cannibales », 1580.

Et voilà pourquoi les prisonniers sont d’abord bien traités : en éprouvant au maximum leur courage, on leur donne paradoxalement l’occasion de donner un sens à leur propre mort :
On les traite avec largesse, afin que la vie leur soit d’autant plus chère. Et on leur parle souvent de leur mort future, des tourments qu’ils auront à endurer, des préparatifs [...] du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela, à seule fin de leur arracher [...] quelque parole lâche ou vile, [...] pour obtenir cet avantage [...] d’avoir triomphé de leur constance.
Montaigne, Les Essais (I,31), Des Cannibales, 1580.

C’est donc une torture morale plus qu’une torture physique. Le verbe « assommer » signifie ici tuer, abattre, achever (le sens moderne « assoupir » ne viendra que plus tard). On a donc une mort relativement rapide : deux coups d’épée qui sont en plus, on le comprend, donnés en commun, c’est à dire en même temps.

C’est là le deuxième rôle de ce rituel, identifié par Montaigne : il rapproche les membres de la communauté : d’abord « les gens de sa connaissance » et ensuite « le plus cher de ses amis ». Ils agissent « tous deux … en commun » et ils vont même finalement jusqu’à inclure « leurs amis qui sont absents ».

C’est bien un lien d’affection et d’estime, un lien symbolique, et non un lien de proximité physique. Chez Montaigne, l’amitié est une valeur morale, qu’il met en avant tout au long de ses Essais.

L’image est d’ailleurs particulièrement forte ici, le lien d’amitié est physiquement représenté « un bras … l’autre bras », reliés par le verbe « donner ». On voit bien s’accomplir un double geste symétrique avec les CC manière « tous les deux … en commun ».

D’abord un acteur singulier « Chacun … il a tué … celui qui … Il attache », puis un sujet pluriel « Ils l’assomment … ils le font rôtir ». Mais une constante : l’ennemi, qui traverse tout le texte en position de complément (direct, indirect, complément du nom). Au fond, ce cannibalisme ne rapproche pas seulement les amis, il participe aussi à une forme de réciprocité entre ennemis :
Je possède une chanson faite par un prisonnier, où l’on trouve ce trait ironique : « Cette chair [...] et ces veines, ce sont les vôtres, [...] la substance des membres de vos ancêtres y est encore ! Savourez-les bien, vous y trouverez le goût de votre propre chair ». Voilà une idée qui ne relève pas de la « barbarie ».
Montaigne, Les Essais, Des Cannibales (I,31).

Et bien sûr, Montaigne est sensible à cette idée : l'innutrition… N'est-ce pas justement ce que font les auteurs humanistes avec la pensée des Anciens ? Ils s'en nourrissent pour mieux exister eux-même dans la postérité.

Et en effet, Montaigne n’est jamais seul dans son propre texte : « on pourrait le penser ». Ce « on » connaît manifestement les écrits des Anciens, et notamment cette anecdote sur les Scythes (qui provient certainement de Pline l’Ancien)… Mais justement ici, cette référence ne le mène qu’à une erreur, avec le conditionnel « on pourrait le croire ». Tout se passe comme si l’autorité des Anciens était devenue insuffisante.

Et voilà ce que ce texte révèle : Avec les Grandes Découvertes, Montaigne et les humanistes du XVIe siècle ne peuvent plus penser de la même manière : cette rencontre avec des cultures radicalement différentes les oblige à faire les premiers pas de l’anthropologie :
Moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité.
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1958.

Deuxième mouvement :
Comprendre le rôle de ce rituel



En voici la preuve : ayant vu que les Portugais, alliés à leurs adversaires, les mettaient à mort d’une autre manière, en les enterrant jusqu’à la ceinture, puis en tirant sur leur corps force flèches avant de les pendre ; ils pensèrent que ces gens venus de l’autre monde (qui avaient déjà semé beaucoup de vices et leur étaient bien supérieurs en cruauté) n’adoptaient pas sans raison cette sorte de vengeance, et qu’elle devait donc être plus atroce que la leur. Ils commencèrent alors à délaisser leur ancienne façon de faire pour suivre celle-ci.

« En voici la preuve » Montaigne se fait enquêteur : si ce n'est pas pour se nourrir, alors pourquoi ce rituel ? Dans la version originale, l'expression est un peu différente « Qu'il soit ainsi » c'est-à-dire, dans cette langue très condensée du XVIe siècle : « et si l'on cherche les raisons pour lesquelles il en est ainsi. »

Montaigne va donc ici plus loin qu’une simple description : en cherchant à expliquer le but du rituel, il lui enlève l'aspect gratuit ou pulsionnel, qui sont justement les deux points les plus moralement condamnables à ses yeux.

Tout ce passage est un double jeu de regard : Montaigne se met à la place des Tupinambas, qui eux-mêmes observent les portugais. Cela se voit surtout dans la structure de cette longue phrase : « Ayant vu » introduit la cause, les exécutions cruelles. Ensuite, les deux points et le connecteur logique « donc » amènent les conséquences, qui ne sont en fait que les interprétations des Tupinambas « ils pensèrent ».

Plusieurs indices nous amènent à penser que les Tupinambas ont un regard naïf. D'abord la litote (la double négation renforce le propos) « ils pensèrent qu’ils n’adoptaient pas sans raison » laisse surtout entendre « ils ont bonnes raisons ». Est-ce que vous percevez toute l'ironie de Montaigne derrière le regard naïf des indigènes ? Il nous laisse deviner que justement peut-être cette torture n'a pas de sens : elle réalise un simple plaisir sadique.

Or c'est justement cette notion qui distingue la cruauté du sadisme : la cruauté désigne une propension à faire souffrir, mais pas nécessairement par plaisir (on peut parler d’un système cruel qui broie les individus sans y penser, par exemple)... Alors que le sadisme implique nécessairement la notion de plaisir.

Montaigne nous laisse d’ailleurs quelques indices qui suggèrent le regard naïf des indigènes : « cette sorte de vengeance » : les Tupinambas, incapables de voir la gratuité de l'acte, y voient une vengeance, mais d’une « sorte » particulière.

Dans le même sens, les verbes sont organisés en cascade. Au lieu d'avoir une phrase très assertive « ils adoptent une vengeance atroce », on a une syntaxe complexe : « ils pensèrent que [...] elle devait être atroce ». Le verbe « devoir » est ce qu’on appelle un modalisateur, il fait porter un doute sur l'énoncé lui-même. Derrière le regard des Tupinambas on va toujours trouver celui de Montaigne moraliste qui implique son lecteur.

La parenthèse a été ajoutée dans la traduction en français moderne, mais ça révèle bien l'intention de Montaigne ici : il intervient dans son propre récit pour donner son point de vue moral, avec des termes péjoratifs (qui ont une connotation négative) « beaucoup de vices … supérieurs en cruauté ». Dans la version originale, c'est d'ailleurs le mot « malice » c'est-à-dire, dans la langue du XVIe, tout ce qui a touche à la méchanceté.

On peut d'ailleurs se pencher rapidement sur le texte en Moyen Français : « comme ils étaient de plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice » laisse transparaître le regard des indigènes présents avec cette troisième personne du pluriel, soucieux d'apprendre les meilleures pratiques (même en terme de malice) en observant ceux qui sont les plus expérimentés.

Montaigne utilise ici une image qui révèle bien son intention moraliste : « ils avaient semé des vices ». Les vices sont comparables à des plantes que l'on peut cultiver ou laisser pousser. On retrouve l'image des fruits sauvages et des fruits artificiels du début du chapitre : alors que les indigènes ont encore un regard proche de la nature, une brutalité orgueilleuse, ils sont pervertis par l'influence d'une société lâche et vaniteuse.

Ainsi, en face de ce regard naïf des Tupinambas, Montaigne va s'appliquer à nous faire voir la désinvolture et le sadisme des conquistadors. D'abord, chaque étape est longue « puis … avant de » avec les gérondifs qui insistent sur la manière et la durée de chaque action « en les enterrant … en tirant force flèches ».

Alors que les Tupinambas prenaient le temps de bien traiter leurs prisonniers avant de les exécuter d'un double coup d'épée, ici au contraire les tortionnaires se complaisent dans le supplice.

En fait, se pose bien la question de ce qui motive réellement les conquistadors, et qui explique une telle différence dans leur manière de faire la guerre. C'est là qu'il est intéressant de mettre ce chapitre en regard avec celui Des Coches :
Pour obtenir un éventuel renseignement sur quelque vase d’or à piller, ces gens étaient capables de faire périr par le feu un homme, même un roi, si grand soit-il par son destin et sa valeur ! [...] A-t-on jamais mis à ce prix l’intérêt du commerce et du profit ?
Montaigne, Les Essais (III,6), « Des Coches », 1580.

Et en effet, cette deuxième forme d’exécution a une dimension symbolique très différente de la première. Les Tupinambas n'utilisent que deux cordes, ce qui les oblige à les maintenir d'une seule main. Ça reste une opération risquée, qui demande un certain courage, surtout si la victime est en pleine forme physique.

Au contraire dans le deuxième cas, les archers se tiennent à distance, la victime n'est qu'une cible vivante, sans défense. La moitié du corps prise pour cible, c'est justement la partie supérieure, qui pense et qui sent, celle qui symbolise l'humain.

Enfin, la mort n'intervient qu'avec la pendaison. Alors que la corde était au sens propre, comme au sens figuré, un lien chez les Tupinambas, ici, elle n'est plus qu'un symbole de mort, vidée de toute autre signification.

La sagitation, c'est le nom donné à cette forme de supplice par tir à l'arc. Pour les contemporains de Montaigne, c'est un martyre bien connu, celui de Saint Sébastien, ce qui nous renvoie implicitement aux guerres de religion…

Les deux points qui représentent le moment où les Tupinambas ouvrent les yeux sur ces pratiques de l'Ancien monde : le mauvais exemple les marque alors suffisamment pour qu'ils l'adoptent à leur tour.


Troisième mouvement :
Un retournement du jugement moral



Je ne suis pas fâché que l’on stigmatise l'horreur barbare d'une telle action, mais de voir que jugeant si bien leurs fautes, nous restions aveugles aux nôtres.
Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort ; à déchirer par des tortures un corps encore plein de sentiments, à le faire rôtir par morceaux, le faire mordre et dévorer par les chiens et les porcs (comme nous l'avons non seulement lu, mais aussi vu faire il y a peu ; et non entre vieux ennemis, mais entre voisins et concitoyens qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de rôtir et manger un corps déjà mort.


Dans ce passage, Montaigne prend soudainement la parole à la première personne. Il donne son avis, d’abord indirectement avec une double négation, et ensuite plus directement avec une affirmation. Il nous prépare à tirer une conclusion morale des deux tableaux qui viennent d'être faits.

On reconnaît d'abord une litote : une double négation qui renforce le propos. « Je ne suis pas fâché » pour dire « j’encourage volontiers ». On a même un mot assez fort dans la version originale : « je ne suis pas marri » c’est-à-dire, consterné, affligé.

Ensuite, l'affirmation s'accompagne d'un véritable aphorisme au présent de vérité générale « il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’un homme mort ». Comme dans une fable, le texte prend la dimension d’un apologue, il sert à illustrer une leçon de morale.

On se rend compte alors que l'extrait entier fonctionne comme un véritable triptyque… Les deux premiers tableaux renvoient à un troisième, qui les synthétise et les éclaire d'un troisième point de vue plus large.

D’ailleurs, les trois acteurs se retrouvent bien dans cette phrase qui articule l'ensemble. Le « nous » des européens d'un côté, déjà en relation avec la 3e personne des peuples d’Amérique, se confronte à la première personne du moraliste qui observe et surplombe. Et en position centrale, le lien logique d’opposition articule cette sorte de trinité qui structure le passage.

Le sens de la vue est particulièrement présent ici : l'auteur « voit », alors que ses contemporains restent « aveugles » à leurs fautes… C’est une parabole célèbre du nouveau testament : l'homme qui voudrait ôter le fétu de paille de l’œil de son frère, mais qui ne voit pas la poutre qui se trouve dans le sien…

Et voilà ce qui explique l'ambiguïté d’une « telle action » ici… Est-ce que ça fait référence au cannibalisme des indiens d'Amérique ? Ou bien à la pratique qu'ils ont adoptée des portugais ? L'ambiguïté est voulue, elle participe à cette stratégie de retournement de perspective qui sert la leçon de morale.

Tout ce dernier paragraphe est en fait une seule longue phrase, entièrement dirigée par le comparatif de supériorité, regardez. D'abord, « il y a plus de barbarie à manger un homme vivant » est développé dans une 2e proposition « [il y a plus de barbarie] à déchirer … faire rôtir … faire mordre ». Et enfin la parenthèse retient le lecteur, qui attend la chute de la phrase jusqu'à la fin du paragraphe. Montaigne nous fait vivre son indignation.

Dès le début du paragraphe, le verbe « manger » est repris deux fois, mais pas pour dire exactement la même chose : c’est une antanaclase (utiliser un même mot deux fois dans deux sens différents). D'abord, « manger un homme mort » est vraiment un sens propre, mais on va vite se rendre compte que « manger un homme vivant » possède un sens figuré.

Cette action de « manger vivant » est ensuite reprise par toute une série de verbes : « déchirer, faire rôtir, faire mordre, dévorer ». C'est la première distinction importante pour Montaigne : toutes ces tortures sont faites sur un homme vivant. Dans la version originale, on a d'ailleurs le verbe « meurtrir » à la place de « dévorer » : on donne la victime aux chiens et aux porcs, non pas pour le tuer, mais pour le mutiler.

Les jeux de sonorité dans la version originale sont révélateurs : « par le menu … mordre et meurtrir » c'est une allitération (un retour de sons consonne) en M qui illustre bien cette volonté de développer cette action de « manger un homme vivant » en une série d'actions secondaires qui lui sont rattachées.

Montaigne insiste alors sur l’horreur des tourments infligés à la victime « des tortures et des supplices » : c'est un pléonasme (on répète la même idée de deux manières différentes). Dans le même sens, l'adjectif « barbare » est repris par le nom commun « barbarie » : c'est un polyptote (la reprise de mots d'une même famille).

Dans la version originale, les mots tortures et supplices sont en fait « tourmens et geénes ». C'est intéressant, parce que ce sont deux termes qui se rattachent explicitement aux enfers dans l’imaginaire de l’époque. Pour Montaigne, on inflige aux victimes des peines qui n'ont pas d'équivalent terrestre, qui ont quelque chose de contre-nature, et donc, pire que le cannibalisme…

Comme c'est souvent le cas chez Montaigne, les pensées les plus importantes se trouvent au détour d'une phrase, de façon presque surnuméraire, dans une parenthèse. Ici, l'indignation semble devoir augmenter sans s'arrêter « non seulement … mais aussi » est redoublé « non … mais » et atteint son paroxysme avec « qui pis est ».

Dans cette gradation, Montaigne revient sur les principales distinctions du passage. D'abord, entre lire et voir : ce que nous rapportent les explorateurs du nouveau monde ne doit pas nous aveugler sur les massacres qui ont lieu chez nous… Il faut parfois prendre un peu de distance pour mieux voir ce qui se trouve sous nos yeux.

Ensuite, la distinction entre ennemis, voisins et concitoyens. Le voisin, dans la bible et notamment dans le nouveau testament, c'est le prochain. Et voilà pourquoi Montaigne glisse rapidement du voisin au concitoyen, pour lui, le comble d'une guerre, c'est une guerre civile, fratricide.

Alors que la violence des Tupinambas maintient une forme de vigueur, de courage et de lien social, au contraire les guerres de religion révèlent à ses yeux toute la décadence d'une civilisation.

Ce qui nous mène à la dernière distinction importante, « sous prétexte de ». Avec ces derniers mots, Montaigne enlève toute justification aux guerres de religion : l'indignation de l'écrivain culmine justement avec ce sentiment d'absurdité. Montaigne nous laisse deviner la véritable motivation des criminels : accumuler des richesses.

Conclusion



Dans ce passage, Montaigne met en regard plusieurs formes de supplices, il nous oblige à prendre un certain recul pour mieux voir des enjeux moraux.

La cruauté des cannibales, qui donne paradoxalement une certaine valeur à la vie humaine, fait alors ressortir l'absurdité des conquêtes et des guerres de Religion, qui ne sont au fond que des prétextes pour s'approprier des richesses.

La pensée de Montaigne fait sans cesse des liens. Si l'Amérique est un jeune frère de l'Europe, alors la guerre civile est le combat fratricide de deux jumeaux… C’est précisément l'image que développera Agrippa D'Aubigné dans ses Tragiques :
Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.

Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, 1616.

Montaigne, Les Essais 💼 (1,30) Les Cannibales « Il y a plus de barbarie » (extrait)

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