Montaigne, Les Essais
Des Coches « Notre monde »
Explication au fil du texte
Extrait étudié
Notre monde vient d’en découvrir un autre. Et qui nous répond que c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles et nous-mêmes avons ignoré celui-ci jusqu’à maintenant ? Il n’est pas moins grand, plein, doté de membres, mais il est si neuf et si enfant qu’on lui apprend encore son ABC. Il n’y a pas cinquante ans, il ne connaissait ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni le blé, ni la vigne. Il était encore tout nu dans le giron de sa mère nourrice, et ne vivait que grâce à elle.
Si nous jugeons bien de notre fin prochaine, comme Lucrèce le faisait pour la jeunesse de son temps, cet autre monde ne fera que venir au jour quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un de ses membres sera perclus et l’autre en pleine vigueur.
J’ai bien peur que nous n’ayons grandement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait payer bien cher nos idées et nos techniques. C’était un monde encore enfant, et pourtant nous ne l’avons pas dressé ni plié à nos règles par la seule vertu de notre valeur et de nos forces naturelles, et nous ne l’avons pas conquis par notre justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité.
La plupart des négociations faites avec eux témoignent qu’ils ne nous cédaient rien en clarté naturelle de l’esprit, ni en pertinence. L’extraordinaire magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et notamment, les jardins de ce roi où les arbres, les fruits et les herbes étaient en or ; son cabinet de curiosités contenant toutes les espèces animales de leurs contrées et de leurs mers ; la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plumes, en coton, en peinture, montrent bien qu’ils n’étaient pas moins habiles que nous. Quant à la dévotion, l'honnêteté, la bonté, la libéralité, la franchise, il nous a été bien utile d’en avoir moins qu’eux : ces qualités les ont perdus.
Introduction
Les Essais, Montaigne les écrit d'abord au fil de la plume : c'est une pensée qui ne cesse d'évoluer et de se corriger. D'ailleurs, dès la première publication des Essais en 1580, Montaigne corrige lui-même chaque édition, jusqu'à sa mort. C'est à la fois passionnant et émouvant de voir cette réflexion qui se renouvelle sans cesse :
Je ne peins pas l'être, je peins le passage ; non un passage d'un âge en autre, ou, comme le dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure.
Michel de Montaigne, Les Essais, Livre III, Chapitre 9, 1580.
C'est le cas dans notre chapitre : alors qu'il commence par parler des coches, c'est-à-dire des voitures à cheval, Montaigne dérive vers le Nouveau Monde, et décrit les peuples qui y vivent comme des enfants qui ne connaissent pas les lettres ni les mesures…
Mais bientôt le discours change, et les peuples du Nouveau Monde n’apparaissent plus comme des enfants : ils révèlent au contraire des connaissances techniques, une intelligence et notamment, des valeurs morales sophistiquées…
On va donc aborder ce passage, non pas comme un bilan figé, mais comme la formation d'une pensée bouleversée par les événements de son siècle. Et c'est bien normal : ce nouveau monde, dont ne parlait ni la Bible, ni les Anciens, incite les penseurs humanistes à faire un véritable saut dans l'inconnu…
Problématique
Comment Montaigne représente-t-il une pensée en évolution, bouleversée par les grandes découvertes, mais constante dans ses préoccupations morales et humaines ?
Annonce du plan
Impossible de penser de la même manière avant et après les grandes découvertes ! Comme c’est souvent le cas chez Montaigne, la rencontre avec l’Autre est un déclencheur. Si le Nouveau Monde ressemble à un enfant, c’est d’abord pour rappeler son appartenance à l’humanité, puis, pour soulever des question morales : quelle est la véritable valeur de ce qu’on aime appeler, les progrès de la civilisation ?
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Premier mouvement :
Un événement déclencheur
Notre monde vient d’en découvrir un autre. Et qui nous répond que c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles et nous-mêmes avons ignoré celui-ci jusqu’à maintenant ? Il n’est pas moins grand, plein, doté de membres, mais il est si neuf et si enfant qu’on lui apprend encore son ABC. Il n’y a pas cinquante ans, il ne connaissait ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni le blé, ni la vigne. Il était encore tout nu dans le giron de sa mère nourrice, et ne vivait que grâce à elle.
Dans ses Essais, Montaigne écrit à la première personne, mais se met toujours en relation avec d’autres : c’est un véritable moteur dans sa réflexion. Ici, ça se traduit par la première personne du pluriel : « Notre monde … nous répond … nous-mêmes ». Montaigne s’inclut parmi ses contemporains, tout en impliquant son lecteur : il n’est pas seul au monde.
Mais ici, ce « nous » va surtout permettre de mettre en scène un « autre monde », avec lequel il entre en contraste. Le nom commun « monde » est tout de suite repris par le pronom personnel complément « en » puis tout au long du passage par des pronoms démonstratifs qui le mettent sous nos yeux « c’est … celui-ci » et enfin par la troisième personne du singulier.
Au-delà de ces deux acteurs, Montaigne convoque une autorité mystérieuse avec le pronom interrogatif « qui peut nous garantir que c’est le dernier de ses frères ? » La question est ouverte, adressée directement au lecteur, mais bien sûr, c’est une question rhétorique, dont la réponse est implicite : personne.
Et en effet, personne ne pouvait dire ce qu’on trouverait en terra incognita. Cette découverte d’un Nouveau Monde mettait les Européens face à une altérité absolument inconnue, que ni les Anciens, ni la Bible ne les avait préparés à rencontrer.
Les Démons participent de l’imaginaire chrétien. Ce sont des anges déchus, qui peuvent apporter aux hommes des messages provenant d’un autre monde normalement inaccessible…
Les Sibylles quant à elles, sont des prophétesses de la mythologie grecque, prêtresses d’Apollon ou simplement divinatrices, elles représentent un lien privilégié avec un ailleurs d’où les dieux rendent leurs oracles.
On a donc la Bible d’un côté, les Anciens de l’autre : ces deux grandes autorités sur lesquelles s’appuient les hommes de la Renaissance ne les avaient pourtant pas préparés à la découverte de ce Nouveau Monde. Voilà ce que dit Montaigne : face à ce bouleversement, ils sont orphelins et désemparés.
C’est une remise en cause profonde : « nous-mêmes avons ignoré ». Depuis le Moyen-âge, les hommes de lettres se comparent à des nains perchés sur les épaules de géants. Mais en cette fin de XVIe siècles, les grandes découvertes ont déplacé l’horizon au-delà des limites de cette culture que les humanistes croyaient universelle.
Et ce n’est pas tout, car cette découverte en cache peut-être encore d’autres : le pluriel « ses frères » débouche sur un lien de cause : « puisque nous avons ignoré » : un seul aveu d’ignorance remet tout en cause… Montaigne nous invite à une certaine humilité : malgré toutes nos connaissances, la diversité de l’humanité nous échappe encore.
La métaphore de l’enfance est donc plus complexe qu’il n’y paraît : d’abord, Montaigne ne parle pas d’un peuple en particulier, mais bien d’un monde, qui est d’abord comparé à un frère cadet, puis un enfant ou un écolier, et finalement, un bébé qui vient de naître « tout nu dans le giron de sa mère ». L’image est en mouvement, elle n’a rien de définitif.
Pour Montaigne, ça permet d’abord de donner à ce nouveau monde les caractéristiques d’un corps humain : « grand, plein, doté de membres » : la personnification (il prête des caractéristiques humaines à un élément non humain) dérive alors vers une vision anthropomorphique d’un monde qui prend l’aspect physique des peuples qui l’habitent.
Ensuite, regardez comment cette image est scindée en deux par le lien logique d’opposition. Toutes ses caractéristiques enfantines ne l’empêchent pas d’être grand et plein, c’est-à-dire, accompli.
D‘ailleurs, cette idée est paradoxalement introduite par une double négation « pas moins » comme pour aller à l’encontre d’une idée reçue, plus spontanée : c’est une litote (une double négation qui renforce le propos). Non, cet enfant n’est pas petit, ni incomplet, ni maladroit.
Mais ce qui reste quand même, c’est que par cette sorte d’enfance, ces peuples sont plus proches de la Nature : « Sa mère nourrice » protégés dans son giron. S’ils n’ont pas besoin de blé ou de vigne, c’est-à-dire, d’agriculture, c’est parce que la Nature, comme une nourrice, leur fournit déjà tout ce dont ils ont besoin…
On verra d’ailleurs par la suite que cela ne les empêche pas de posséder des jardins avec des fruits d’or. C’est révélateur : Montaigne ne plaide pas un retour à la Nature, il donne surtout consistance au mythe antique de l’ ge d’Or qui sera suivi par un l’âge d’argent, d’airain et de fer, cette conception des Anciens selon laquelle l’Histoire humaine ne serait qu’un long déclin.
Que manque-t-il alors à ce Nouveau Monde selon Montaigne ? Les lettres, les poids, les mesures, les vêtements, le blé, la vigne… C’est une gradation (une augmentation en intensité) : on s’oriente progressivement vers des éléments de plus en plus matériels : des techniques, des outils et leurs résultats, mais rien de ce qui importe réellement aux yeux de Montaigne : les valeurs morales.
La jeunesse de ce Nouveau Monde représente alors surtout pour Montaigne une certaine proximité avec les origines, une rencontre avec la simplicité et une pureté qui caractérisait Anciens.
En comparant ces deux frères si différents, Montaigne amorce une véritable réflexion morale pour mieux questionner l’idée de progrès : est-ce que l’évolution technique garantit notre évolution morale ? Voilà ce qui éclaire la suite de notre extrait.
Deuxième mouvement :
Un monde qui souligne notre décadence
Si nous jugeons bien de notre fin prochaine, comme Lucrèce le faisait pour la jeunesse de son temps, cet autre monde ne fera que venir au jour quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un de ses membres sera perclus et l’autre en pleine vigueur.
J’ai bien peur que nous n’ayons grandement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait payer bien cher nos idées et nos techniques. C’était un monde encore enfant, et pourtant nous ne l’avons pas dressé ni plié à nos règles par la seule vertu de notre valeur et de nos forces naturelles, et nous ne l’avons pas conquis par notre justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité.
C’est le début d’un raisonnement, avec la conj de subordination : « si » introduit une hypothèse (qui est aussi une condition) si je ne me trompe pas dans cette supposition, alors nous courons à la paralysie. Le discours de Montaigne prend en compte son interlocuteur, l’invite à suivre les détours de sa pensée.
Et en effet, la métaphore a évolué, regardez : alors que chaque monde était un corps distinct « doté de membres », ils sont devenus les membres d’un même univers. « L’un de ces membres / l’autre». Quand on regarde l’ordre des sujets, la complémentarité des deux mondes est bien visible : d’abord « cet autre monde » ensuite « le nôtre », ensemble, ils forment « l’univers ».
Avec cette image, Montaigne prend du recul pour voir le tableau dans son ensemble. C’est intéressant, parce qu’on entre dans une vision où les différents peuples appartiennent à un même corps, une même humanité, et doivent fonctionner en harmonie pour que l’univers soit en bonne santé.
Mais, bien sûr, ce n’est pas du tout ce qui se produit : les deux mondes se confrontent sans cesse. Le Nouveau Monde du côté de la vigueur, de la jeunesse, il vient à peine de naître (venir au jour) tandis que l’Ancien monde est au contraire proche de « la fin » en train de « sortir » hors de la lumière du jour. Ce sont des antithèses : des termes qui s’opposent.
On peut même parler de chiasme ici, parce que les termes sont organisés en miroir, regardez : « notre fin » renvoie à « sortir » tandis que la « jeunesse » renvoie à « venir au jour ». Ce qui est frappant, c’est que l’idée de jeunesse est encadrée et comme étouffée par la vieillesse et la mort. La pensée de Montaigne s’oriente vers une remise en cause de la notion de progrès.
Juste avant notre passage, Montaigne cite le poète latin Lucrèce, qui chante la jeunesse du monde antique :
À mon avis tout est nouveau et récent dans notre monde.
C’est depuis peu qu’il est né, et c’est pourquoi, aujourd’hui,
Les arts s’améliorent et progressent encore.
Et encore aujourd’hui on améliore les navires.
Lucrèce, De Rerum Natura, (V.324-331), Ier siècle avant J.C.
Lucrèce est un poète latin, fasciné par la philosophie d’Épicure. Dans son grand poème philosophique De Rerum Natura, il s’interroge sur les origines du monde, et l’évolution des sociétés humaines… On voit bien là se dessiner une filiation intéressante ! Pour Montaigne et pour les penseurs humanistes du XVIe siècle, les écrivains de l’Antiquité constituent une base solide pour ériger faire évoluer leur propre pensée.
C’est saisissant, Montaigne fait pratiquement ici une description clinique de l’apocalypse : la fin du monde ressemble à l’agonie d’un corps, décrite dans un manuel de médecine : perclus, paralysé, par contagion. On reconnaît bien là la tendance de Montaigne à créer des liens, et ici notamment, il change sans cesse de niveau, il oscille de l’individu, au groupe, à l’humanité en général.
Le mot « contagion » est en plus particulièrement riche de sens. En 1580, on s’était déjà rendu compte que de nombreux peuples avaient été décimés par les maladies apportées par les navires. Peut-être que Montaigne pense à ce fait historique, mais en tout cas, ça lui permet de passer de l’idée d’une contagion physique, à une contagion morale. Ce que nous avons apporté au nouveau monde, c’est un déclin des valeurs morales.
C’est là que le discours de Montaigne devient quasiment prophétique, avec de nombreux futurs simples (pour des actions certaines dans l’avenir) : quand notre monde en sortira … l’univers tombera en paralysie … l’un de ses membres sera perclus ». Bien sûr, quand on entend « notre fin » (à l’époque surtout) on pense au jugement dernier dans la Bible, le moment par excellence où les crimes sont distingués des bonnes actions, et où les hommes devront rendre compte de leurs véritables intentions.
Ce processus de contagion est bien illustré par les pronoms possessifs, regardez : « par notre contagion » est le CC de Manière qui vient hâter « son déclin » et « sa ruine ». Ces deux mots sont d’ailleurs très évocateurs. Le déclin : c’est le mouvement du soleil qui va se coucher derrière l’horizon, et qui laisse toute une moitié du monde plongée dans l’obscurité…
Et quant à la ruine, elle témoigne de la décadence des civilisations passées, notamment celles des civilisations Antiques, qui n’ont pas su maintenir leur niveau de sagesse, qui n’ont pas su conserver la simplicité et la pureté des origines.
D’ailleurs le verbe « hâter » confirme bien la remise en cause de l’idée de progrès : pour Montaigne, ce cheminement vers la décadence est inévitable, mais nous sommes responsables moralement en choisissant de la ralentir ou de l’accélérer.
Le subjonctif, c’est le mode de la possibilité : ici, on le retrouve deux fois : « j’ai bien peur que nous n’ayons hâté … et que nous ayons fait payé » … Au passé, il désigne un regret : les craintes sont désormais réalisées. Par ces deux actions, Montaigne devient moraliste : il accuse son propre monde, non seulement d’avoir oublié ses propres préceptes moraux, mais en plus, d’avoir transmis sa décadence au nouveau monde.
Ensuite, l’accusation de Montaigne est particulièrement longue : on reconnaît bien ici le style des Essais, où les pensées s’enchaînent avec des liens logiques qui se situent à des niveaux syntaxiques différents. C’est ce qu’on appelle une polysyndète : l’accumulation de conjonctions de coordination. Montaigne devient en quelque sorte un procureur qui énumère des crimes.
Ici encore, c’est la rencontre entre les deux mondes qui est visée : dresser … plier à nos règles … conquérir … subjuguer … » Ce sont d’ailleurs des verbes un peu différents dans la version originale : « fouetter … soumettre à la discipline … pratiquer » Ces verbes sont révélateurs : Montaigne insiste bien sur cette idée de dressage, qui s’applique à des animaux plutôt qu’à un enfant ou un jeune frère… Et ce faisant, il réaffirme bien l’appartenance des peuples d’Amérique à l’humanité.
Avec ces nombreuses négations, Montaigne poursuit sa logique de la litote (atténuer pour dire plus). Il nous met de son côté : pas de vertu, pas de valeur dans l’usage de la force, pas de justice ni de bonté, pas de magnanimité. C’est un constat particulièrement accablant, mais suffisamment abstrait pour inviter son lecteur à se rappeler des massacres qui ont accompagné la découverte du Nouveau Monde…
Tout ce passage, qui décrit une sorte de pédagogie à l’envers, fait bien ressortir en creux les réflexions des penseurs humanistes du XVIe siècle sur l’éducation : l’exigence de vertu est accompagnée de magnanimité, c’est à dire d’indulgence. La force naturelle n’a de sens qu’à travers les valeurs de justice et bonté, etc.
Troisième mouvement :
De qualités techniques aux qualités morales
La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu’ils ne nous cédaient rien en clarté naturelle de l’esprit, ni en pertinence. L’étonnante magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et notamment, les jardins de ce roi où les arbres, les fruits et les herbes [...] étaient en or ; son cabinet de curiosités contenant toutes les espèces animales de leurs contrées et de leurs mers ; la beauté de leurs ouvrages [...] montrent bien qu’ils n’étaient pas moins habiles que nous. Quant à la dévotion, l'honnêteté, la bonté, la libéralité, la franchise, il nous a été bien utile d’en avoir moins qu’eux : ces qualités les ont perdus.
Regardez, ce passage est encadré par deux subordonnées complétives : « les négociations témoignent que » et « tout cela montre bien que ». Les verbes en principale interpellent le lecteur : on va témoigner, montrer, avec une série d’exemples, Montaigne opère sans-cesse un aller-retour entre observations et interprétations.
Ces deux subordonnées révèlent bien la thèse de Montaigne : les peuples du nouveau monde sont aussi intelligents et habiles que nous. Alors que jusqu’ici, Montaigne montrait leur caractère infantile, ces deux affirmations viennent retourner la situation, ou en tout cas, la nuancer, nier l’aspect réducteur de cette enfance.
Cette structure du paragraphe en trois longues phrases révèle bien une thèse en trois temps : d’abord l’intelligence « ils ne nous cèdent rien en clarté d’esprit » puis, les compétences techniques « ils n’étaient pas moins habiles que nous ». Et enfin, ce que Montaigne ne perd jamais de vue… les qualités morales, qu’il va énumérer dans la dernière phrase.
Le comparatif d’infériorité participe bien à cette mise en scène des arguments, regardez : il est d’abord nié pour mieux renverser les idées reçues sur les peuples du Nouveau Monde : « pas moins grand … pas moins habiles ». On est pour l’instant dans une stratégie de défense. « Ils ne nous cèdent rien » va dans le même sens : cette négation conteste l’idée d’infériorité.
Mais dès qu’on aborde les questions morales, Montaigne reprend ce même comparatif d’infériorité pour, cette fois, accuser l’Ancien Monde : « il nous a été bien utile d’en avoir moins qu’eux ». La stratégie est d’autant plus efficace qu’elle a été préparée longtemps à l’avance.
« Ils ne nous cèdent rien » n’était pas le premier choix de Montaigne : sur l’exemplaire de Bordeaux, on voit très nettement une note manuscrite. Cette correction montre bien qu’il insiste sur une qualité purement naturelle : cette clarté de l’esprit n’est justement pas communiquée par les explorateurs qui sont venus avec leurs techniques et leurs idées.
Et voilà pourquoi ce passage est particulièrement central dans le chapitre « Des Coches » : pour illustrer ces trois éléments, intelligence, habileté, qualités morales, Montaigne va sans cesse reprendre divers récits d’explorateurs comme L'Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry.
D’ailleurs, les négociations sont racontées en détail par la suite. Ce sera même l’un des moments les forts de ce chapitre, quand il rapportera la réponse des Tupinambas aux Espagnols :
Dépêchez-vous de quitter notre territoire, car nous n’avons pas l’habitude d’être bienveillants envers des étrangers armés. Et dans le cas contraire, on fera avec vous comme avec les autres... » Et ils leur montraient les têtes d’hommes suppliciés qui entouraient leur ville. Voilà un exemple des balbutiements de ces prétendus « enfants » !
Montaigne, Les Essais, « Des Coches » (III,6), 1580.
Ensuite, il développe davantage les connaissances techniques, à travers les villes, c’est-à-dire l’architecture, les jardins, le cabinet de curiosité, les œuvres d’art. La diversité des domaines abordés, l’accumulation des exemples, tout ça permet d’emporter l’adhésion du lecteur.
Dans la version originale, l’adjectif « extraordinaire » est en fait un terme étonnant : « épouvantable »… Comment interpréter cet adjectif ? À l’époque de Montaigne, les mots ont des significations souvent plus proches de leur origine étymologique. En latin, pavere = être ému, sidéré. On retrouve l’idée du souffle coupé par la sidération.
En même temps, cette énumération permet à Montaigne de répondre point par point aux idées reçues du premier paragraphe, regardez : ils n’ont pas de vigne ni de blé, mais des fruits en or. Pas de vêtements, mais du coton et des bijoux, pas d’écriture, mais de la peinture… Et surtout, ce cabinet de curiosité qui répertorie tous les animaux connus, sur terre et sur mer…
En mettant ainsi les animaux dans une catégorie à part, Montaigne inclut sans ambiguïté les peuples d’Amérique dans l’humanité. C’est d’ailleurs l’une des conclusions de la controverse de Valladolid, qui se déroule en Espagne en 1550. En reconnaissant une âme aux indiens d’Amérique, mais sans la reconnaître aux peuples d’Afrique, ces conclusions auront des répercussions historiques énormes, et pour le coup, littéralement épouvantables.
Par ailleurs, avec ce cabinet de curiosités, Montaigne pense certainement aux bestiaires qui évoluent à son époque : de moins en moins symboliques, ils témoignent d’une volonté de plus en plus perceptible de réaliser une somme de connaissances : on s’oriente déjà vers le projet encyclopédique qui sera celui des philosophes des Lumières au siècle suivant...
Notre passage se termine par l’énumération des qualités morales : la dévotion, l’honnêteté (dans la version originale l’observance des lois), la libéralité, la franchise. Ces noms communs sont tous mélioratifs, c’est-à-dire connotés positivement, mais en plus, il sont organisés en gradation, du plus faible degré de liberté (la dévotion et le respect des lois) au plus haut degré de liberté (la générosité et la franchise (qui a un sens encore particulièrement fort au XVIe siècle).
Dans cette dernière phrase, Montaigne veut toucher le sens de la justice de son lecteur. Alors que d’habitude, les phrases des Essais sont longues, avec de nombreux détours, ici on trouve une proposition courte et cruelle « ces qualités les ont perdus ».
Et pourtant, la prophétie apocalyptique de Montaigne concernait autant les autochtones que les conquérants. Pour lui, c’est l’humanité entière qui est précipitée vers sa fin par ces massacres. Et voilà pourquoi ce mot « utile » est teinté d’ironie (il laisse entendre l’inverse de ce qu’il dit). La réussite des conquérants n’est qu’un sursis avant la paralysie complète du monde…
Conclusion
À travers tout ce passage, avec cette souplesse de pensée sans cesse en mouvement et finalement teintée d’ironie, Montaigne nous donne à voir un Nouveau Monde qui n’est peut-être pas si enfantin que ça, qui révèle des savoir techniques, une finesse de pensée, et des valeurs morales.
En incluant ce Nouveau Monde dans une vision plus globale de l’humanité, Montaigne remet en cause les fondements de notre propre civilisation… L’idée de progrès (les techniques qui ont permis les grandes découvertes) se heurte aux valeurs morales qui sont mises à mal par ces conquêtes meurtrières.
En revenant sur ces bouleversements historiques, Montaigne met en scène de manière particulièrement saisissante la sentence de Rabelais, qui n’en finit pas d’être d’actualité :
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme…
Rabelais, Pantagruel, 1532.