Balzac, Le Père Goriot
Chapitre IV
— L’agonie du père Goriot —
Commentaire linéaire
Extrait étudié
— Si elles ne viennent pas ? répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe ! Elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! Cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais su rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit : « Crevez les ! » Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites- leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide ! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-là. Criez donc comme moi : « Hé, Nasie ! Hé, Delphine ! Venez à votre père qui a été si bon pour vous et qui souffre ! » Rien, personne. Mourrai- je donc comme un chien ? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine, je les maudis ; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort ? Elles se conduisent bien mal ! Hein ? Qu'est-ce que je dis ? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là ? C'est la meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous ! Aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes ! Ah, mon Dieu ! J'expire, je souffre un peu trop ! Coupez- moi la tête, laissez- moi seulement le coeur.
Introduction
On trouve dans la Comédie Humaine une inspiration provenant des comédies de Molière. Avez-vous remarqué que les personnages de Molière sont incorrigibles ? Ce sont des monomaniaques inguérissables. Le malade imaginaire reste hypocondriaque, l’avare reste avare jusqu’au bout, le misanthrope finit par s’isoler complètement. De même le père Goriot continuera d'espérer l'amour de ses filles jusqu'à son dernier souffle.
Mais le père Goriot est aussi un personnage tragique. À l'image de Phèdre, il n'est ni tout à fait innocent, ni tout à fait coupable. Victime d'une passion qui le dépasse, il s'est pourtant lui-même condamné à une fin terrible.
À l'image d'Oedipe, le père Goriot a tous les éléments en main pour déchiffrer son destin, mais il restera aveugle jusqu'au dernier moment.
Malgré cette inspiration provenant du théâtre, le projet de Balzac reste romanesque et réaliste : il s'agit de montrer au lecteur la cruauté du monde réel, et de faire tomber les illusions du jeune Rastignac. C’est avec lui que le lecteur assiste à cette longue agonie, rapportée sans atténuations, de manière directe.
Problématique
Comment la mise en scène du destin tragique du père Goriot révèle-t-il un projet romanesque réaliste plus large, où les illusions mènent à un pathétique gaspillage des forces vitales ?
Axes utiles pour un commentaire composé
> Un monologue pathétique qui rapporte directement les souffrances du vieillard.
> Une mise en scène qui se rapproche d’un dispositif théâtral.
> Un personnage monomaniaque victime de son amour paternel.
> La tragédie d’un vieillard destiné à mourir seul.
> Un projet romanesque réaliste qui amène le jeune Rastignac à perdre ses illusions.
> La tentation du surnaturel à travers des thèmes proches du registre fantastique.
Augustus Leopold Egg, The Death of Buckingham, vers 1855.