Couverture pour Pot-Bouille

Émile Zola, Pot-Bouille, 1882.
Chapitre II (La colère de Madame Josserand)




Extrait étudié



 — Ah ! c’est la rĂ©compense ! continua madame Josserand, en reprenant sa promenade Ă  travers la salle Ă  manger. Pendant vingt ans, on s’échine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguĂ©es, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les marier Ă  votre goĂ»t… Encore si on leur avait refusĂ© quelque chose ! mais je n’ai jamais gardĂ© un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente… Non, vraiment, c’est trop bĂŞte ! Lorsque ces mâtines-lĂ  vous ont une Ă©ducation soignĂ©e, juste ce qu’il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lâchent, elles parlent d’épouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la dĂ©bauche !
 Elle s’arrĂŞta devant Berthe, et, la menaçant du doigt :
 — Toi, si tu tournes comme ta sĹ“ur, tu auras affaire Ă  moi.
 Puis, elle recommença Ă  piĂ©tiner, parlant pour elle, sautant d’une idĂ©e Ă  une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison.
 — J’ai fait ce que j’ai dĂ» faire, et ce serait Ă  refaire que je le referais… Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent. L’argent est l’argent : quand on n’en a pas, le plus court est de se coucher. Moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; car toute la sagesse est lĂ , il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous mĂ©prisent. Ce n’est pas juste, mais c’est ainsi… Je porterais plutĂ´t des jupons sales qu’une robe d’indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde Ă  dĂ®ner… Et ceux qui disent le contraire sont des imbĂ©ciles !
 Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernières pensĂ©es s’adressaient. Celui-ci, Ă©puisĂ©, refusant une nouvelle bataille, eut la lâchetĂ© de dĂ©clarer :
 — C’est bien vrai, il n’y a que l’argent aujourd’hui.