Couverture pour Pot-Bouille

Émile Zola, Pot-Bouille. Chapitre II - La colère de Madame Josserand. Explication linéaire.



 — Ah ! c’est la récompense ! continua madame Josserand, en reprenant sa promenade à travers la salle à manger. Pendant vingt ans, on s’échine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguées, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les marier à votre goût… Encore si on leur avait refusé quelque chose ! mais je n’ai jamais gardé un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente… Non, vraiment, c’est trop bête ! Lorsque ces mâtines-là vous ont une éducation soignée, juste ce qu’il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lâchent, elles parlent d’épouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la débauche !
 Elle s’arrêta devant Berthe, et, la menaçant du doigt :
 — Toi, si tu tournes comme ta sœur, tu auras affaire à moi.
 Puis, elle recommença à piétiner, parlant pour elle, sautant d’une idée à une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison.
 — J’ai fait ce que j’ai dû faire, et ce serait à refaire que je le referais… Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent. L’argent est l’argent : quand on n’en a pas, le plus court est de se coucher. Moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; car toute la sagesse est là, il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous méprisent. Ce n’est pas juste, mais c’est ainsi… Je porterais plutôt des jupons sales qu’une robe d’indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde à dîner… Et ceux qui disent le contraire sont des imbéciles !
 Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernières pensées s’adressaient. Celui-ci, épuisé, refusant une nouvelle bataille, eut la lâcheté de déclarer :
 — C’est bien vrai, il n’y a que l’argent aujourd’hui.


Introduction



Accroche


• Le grand projet littéraire d’Émile Zola, les Rougon-Macquart, est de représenter L’Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire.
• Il explore tous les milieux sociaux. Le milieu ouvrier par exemple dans L’Assommoir.
• Dans Pot-Bouille, Zola nous fait découvrir le milieu bourgeois parisien, à travers les étages d’un immeuble Haussmannien.

Situation


• Au 4e étage, la famille d’un employé, M. Josserand, caissier à la cristallerie Saint-Joseph.
• Mme Josserand met tout en œuvre pour que ses filles fassent un beau mariage, mais au chapitre 2, devant les échecs répétés, elle se met en colère.
• Zola en profite pour dénoncer l’éducation des filles.

Problématique


Comment ce monologue furieux de Mme Josserand révèle-t-il les failles d’une éducation mortifère, amorçant toute la satire de la bourgeoisie portée par le roman ?

Mouvements de l'explication linéaire


Le monologue de Mme Josserand, interrompu deux fois, révèle les mouvements du texte.
1) D’abord, Mme Josserand en colère, reproche à ses filles d’être ingrates, en cela, elle révèle les ambitions typiques de sa classe sociale, aspirant à grimper les échelons par un bon mariage.
2) Ensuite, en prenant l’exemple d’Hortense, puis en se tournant vers Berthe, Mme Josserand nous laisse percevoir une éducation mortifère, qui aura des conséquences dans la suite du roman.
3) Enfin, l’argumentation de Mme Josserand est surtout marquée par des passions comme l’envie et l’ambition, qui laissent entrevoir une fin tragique.

Axes de lecture pour un commentaire composé


I. Une comédie familiale satirique
 1) La dramatisation de la colère
 2) L’accusation d’ingratitude
 3) La métaphore du dressage
II. Une éducation vouée au mariage
 1) Le culte des apparences
 2) La philosophie du mensonge
 3) Vivre au-dessus de ses moyens
III. La critique d’une ambition de classe
 1) Un discours disqualifié par la satire
 2) Une pression tragique sur les filles
 3) Le triomphe du matérialisme

Premier mouvement :
Une colère révélatrice d’une ambition bourgeoise



 — Ah ! c’est la récompense ! continua madame Josserand, en reprenant sa promenade à travers la salle à manger. Pendant vingt ans, on s’échine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguées, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les marier à votre goût… Encore si on leur avait refusé quelque chose ! mais je n’ai jamais gardé un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente…

Une mise en scène dynamique


• Discours direct, interjection, exclamations, présentatif : « — Ah ! c’est la récompense ! » Mme Josserand très véhémente, s’indigne de la situation.
• Verbe au passé simple « continua » et le gérondif « en reprenant » avec le préfixe « re- » Nous arrivons en plein milieu de la réplique (in medias res).
• Incise qui présente le personnage sujet : « continua Madame Josserand » le passage est mis en scène par le narrateur.
• Le possessif : « sa promenade à travers la salle à manger » : révèle l’ ironie du narrateur. Ce n’est pas une promenade, mais une agitation désordonnée.
• CC de lieu mis en valeur par la préposition : « à travers la salle à manger » montre qu’elle occupe l’espace.
► Par cette mise en scène, Zola indique déjà sa volonté satirique. Le personnage est exagéré, on va porter un regard critique sur ses discours.

Un microcosme bourgeois


• Lieu lui-même : « salle à manger ». Typique du contexte du roman, lieu où les Josserand reçoivent leurs invités tous les mardis.
• Famille Josserand au même étage qu’Octave Mouret (4e). Le père est caissier à la cristallerie Saint-Joseph. « Madame Josserand » est ambitieuse.
• CC de temps : « pendant vingt ans » c’est l’âge des filles Josserand : Hortense et Berthe. Elles sont donc en âge de se marier.
• Longue phrase : « Pendant vingt ans… les marier à votre goût ». Cette longue complainte mime les efforts donnés.
► Cadre du roman naturaliste, où l’écrivain observe des personnages plongés dans un milieu sociologique.

Mise en valeur du sacrifice des parents


• Les pronoms indéfinis « on s’échine, on se met sur la paille » désignent les parents, les efforts qu’ils font pour leurs filles.
• Métaphore « s’échiner » : se briser l’échine, le dos.
• Métaphore « sur la paille » : vendre les meubles les plus utiles.
• La deuxième personne du pluriel représente ensuite la frustration « ne vous donnent pas… à votre goût ». Ils ne récoltent pas le fruit de leurs efforts.
• Enfin, la première personne « je n’ai jamais gardé… mes toilettes… comme si nous avions… » insiste sur les sacrifices de Mme Josserand elle-même.
► Jeu avec les pronoms qui révèlent que Mme Josserand pense surtout à ses propres privations, qu’elle présente comme de la dévotion familiale.

Une éducation superficielle


• CC de lieu imagé « autour de ces demoiselles ». La préposition « autour » représente une agitation qui ne touche pas les personnes concernées.
• Le démonstratif « ces demoiselles » pointe un doigt manifestement accusateur sur les deux jeunes filles qui ne sont toujours pas mariées.
• Le CC de but « pour en faire des femmes distinguées » révèle l’objectif des parents : il ne s’agit pas de les élever, mais de les « distinguer ».
• Polysémie du verbe « distinguer » : être élégant, mais aussi et surtout, sortir du lot, être plus visible que les autres, pour mieux se marier justement.
• Effet oratoire : phrase longue avec un ton ascendant (protase) puis acmé (point culminant) sur « distinguées » puis apodose (le ton descend).
► Zola dénonce une éducation bourgeoise superficielle qui ne vis qu’à rendre le jeunes filles bonnes à marier.

Mme Josserand accuse ses filles d’ingratitude


• Le sens du lien d’addition « et elles ne vous donnent pas » est riche : nuance de chronologie, de conséquence, et d’opposition. Cela signifie : « et après, malgré tout, voilà les conséquences ».
• La 3e personne et la négation totale « Elles ne vous donnent pas » permet d’accuser les jeunes filles d’ingratitude.
• L’euphémisme « donner la satisfaction » masque le véritable enjeu de ce que représente un mariage arrangé avec un homme choisi pour sa situation.
• Le CC de manière et le pronom possessif : « à votre goût » révèlent le problème : les parents imposent leur volonté au sujet du mariage.
► L’accusation d’ingratitude montre en réalité l’égoïsme de Mme Josserand qui révèle son ambition : faire un mariage avantageux.

Un retour sur toute l’enfance de Hortense et Berthe


• Elle revient sur leur enfance au passé antérieur : « si on leur avait refusé ».
• Les liens logiques de concession « Encore » puis d’opposition « Mais » construisent une réfutation argumentée.
• L’hypothèse « si on leur avait refusé » reste justement à l’état d’hypothèse, c’est une manière de nier cette idée qu’on leur ait refusé quoi que ce soit.
• On a donc une litote (nier le fait d’avoir refusé) : « si on leur avait refusé quelque chose » = on leur a tout accordé.
• Un mot qui peut désigner n’importe quoi : « quelque chose ». C’est ce qu’on appelle un pantonyme.
► La mère prétend avoir tout accordé à ses filles. Elle est dans l’exagération.

Une ambition qui dépasse leurs moyens


• Négation partielle « je n’ai jamais gardé un centime » pour souligner la ruine que ces efforts représentent.
• Les deux numéraux « un centime » et « cinquante mille » créent un effet de contraste hyperbolique (figure d’exagération) : au-dessus de leurs moyens.
• Participes présents « rognant sur mes toilettes, les habillant… ». Simultanéité des deux actions : la mère se dépouille pour ses filles.
• Métaphore avec le possessif : « rogner sur mes toilettes » elle semble découper le tissus lui-même (on dit plutôt « rogner sur les dépenses »).
• Subordonnée de comparaison et de condition : « comme si nous avions ». Permet de dire justement ce qu’ils n’ont pas.
• Le CdN « de rente » fait référence à une classe sociale : rentiers, avec un revenu sans travailler.
► En réalité, leur train de vie repose entièrement sur le travail de M. Josserand qui fait des heures supplémentaires.

Deuxième mouvement :
Une éducation mortifère dénoncée par le roman



Non, vraiment, c’est trop bête ! Lorsque ces mâtines-là vous ont une éducation soignée, juste ce qu’il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lâchent, elles parlent d’épouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la débauche !
 Elle s’arrêta devant Berthe, et, la menaçant du doigt :
 — Toi, si tu tournes comme ta sœur, tu auras affaire à moi.
 Puis, elle recommença à piétiner, parlant pour elle, sautant d’une idée à une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison.


Une colère qui révèle du mépris


• Négation tonique avec des intensifs « Non, vraiment, c’est trop bête ! » À l’exclamative, Mme Josserand exprime son indignation.
• Le présentatif « c’est trop bête » entre en écho avec « c’est la récompense ! » comme un refrain. On comprend qu’elle ressasse sa frustration.
• Le démonstratif « ces mâtines-là » reprend le procédé qui montre les jeunes filles du doigt. Elle en parle à la troisième personne malgré leur présence.
• Ce sont des « mâtines » : femelle du mâtin, chien de garde.
• Polysémie « bête » : la bêtise, mais aussi, l’animalisation des filles.
• Le pronom de connivence (datif éthique) « vous ont » crée un effet de connivence (implique l’interlocuteur) et un effet de vivacité orale.
► Elle ne considère ses filles que comme des animaux à dresser, et non à élever. Cette colère la décrédibilise car le lecteur n’est pas dupe.

Une critique sous-jacente de l’éducation des filles


• Effet ironique à l’insu de Mme Josserand : elle parle d’une « éducation soignée » alors qu’elle emploie le vocabulaire du dressage.
• La modalisation et la tournure impersonnelle « juste ce qu’il faut de religion ». Ce n’est pas la foi qui importe, mais l’atout social.
• L’article indéfini au pluriel « des airs de filles riches » dénonce bien la superficialité de ce que les jeunes filles apprennent.
• La polysémie du nom commun « airs » : au fond, ces attitudes ne sont que du vent. Zola se moque de Mme Josserand à son insu.
• Le rythme est ternaire « éducation, religion, apparences » comme les trois piliers ou la trinité qui fondent la base des croyances de cette classe sociale.
• Même schéma que tout à l’heure avec la protase, et l’acmé qui tombe sur le mot « riche » (le graal de Mme Josserand)
► Cette éducation ne vise pas l’épanouissement des filles, mais le prestige social et la richesse.

Mme Josserand exprime une déception


• Phrase longue avec une protase (le ton monte) « Lorsque ces mâtines-là… » jusqu’à l’acmé (moment de tension) « des airs de filles riches… ».
• L’apodose (le ton redescend) souligne la déception : « elles vous lâchent ». C’est un effet burlesque : le fond est bas mais le ton élevé.
• Par effet d’homophonie, le verbe « lâchent » nous fait entendre « lâche » comme si elle envoyait ses filles faire la guerre (métaphore qui est d’ailleurs filée tout au long du roman pour parler de la recherche d’un mari).
• Le retour du pronom « elles vous ont… elles vous lâchent » crée un effet de parallélisme, qui met en valeur la déception.
• Épanorthose (se reprendre et se corriger) : « elles vous lâchent, elles parlent d’avocats d’aventuriers » le discours s’affine pour révéler ce qui l’agace le plus.
► Ce discours général décrit en fait la situation de Hortense, qui veut épouser un certain Verdier, un avocat déjà marié…

Une critique générale qui vise Berthe en particulier


• Les deux métiers « des avocats, des aventuriers » mis côte à côte révèlent la mauvaise réputation de ces métiers, jugés peu fiables par les bourgeois.
• Discours à la troisième personne et dans un présent très proche d’une vérité générale « lorsqu’elles ont une éducation, elles vous lâchent, elles parlent ».
• Les articles indéfinis au pluriel « des airs, des avocats, des aventuriers » participent à ce même effet généralisant.
• La subordonnée relative, le CC de lieu, l’exclamation : « qui vivent dans la débauche ! » Mme Josserand voit d’un mauvais œil cette relation.
• La comparaison « comme ta sœur » menace Berthe à défaut d’avoir réussi à détourner Hortense de son projet d’épouser ce mauvais parti.
► Toute la pression va maintenant peser sur Berthe qui sera en effet au cœur des intrigues qui suivront.

Mise en valeur de cette pression sur Berthe


• Interruption du discours direct avec un passé simple (action de 1er plan) « elle s’arrêta devant Berthe » Mise en scène de Mme Josserand qui justement ressemble à un homme de loi, (pas un avocat, plutôt un procureur !)
• Le participe présent « la menaçant du doigt » : gestuelle avec simultanéité, véritable didascalie au théâtre. Zola metteur en scène.
• Accumulation 2e pers du sing, tonique « Toi » puis sujets « tu tournes… tu auras » et possessif « ta sœur ». Accusation avec allitérations en T.
• L’hypothèse « si tu tournes » Prolepse qui annonce la suite du récit (elle fera un mariage malheureux avec Auguste Vabre, le fils du propriétaire).
• Le futur « tu auras affaire à moi » renforce l’ironie tragique car Berthe commettra un adultère et se fâchera donc avec sa mère.
• La première personne tonique « affaire à moi » finale montre bien que ce sont ses intérêts à elle qui sont prioritaires !
► Ce passage prépare parfaitement la suite du roman.

Une mise en scène dramatisée et accablante


• Lien chronologique « puis ». Orchestration de la scène par le narrateur.
• Le préfixe « re-commença » signale la répétition. Scène qui se déroule en boucle. Obsessions de Mme Josserand.
• Ce préfixe revient d’ailleurs plus loin dans la réplique « refaire… referai… »
• Le verbe « piétiner » renvoie au début « en reprenant sa promenade » mais cette fois symboliquement, elle n’avance plus.
• Les verbes au participe présent « parlant… sautant… se contredisant… » inscrivent les actions dans la durée.
• Le CC de but « pour elle » est accablant : elle ne prend même plus en considération son auditoire.
► Mme Josserand personnage théâtral qui occupe tout l’espace.

Un discours qui devient incohérent


• Métaphore « sautant d’une idée à l’autre » : son discours est de plus en plus décousu, il part dans tous les sens alors qu’elle même « piétine ».
• L’article indéfini « d’une idée à une autre » souligne bien l’incohérence d’un discours finalement peu construit.
• Ces verbes forment même une gradation « parler, sauter, se contredire » : c’est un discours de plus en plus incohérent.
• Le CC de manière « avec une carrure de femme… » souligne ironiquement le présent de vérité générale « qui a toujours raison ».
► Le narrateur lui-même intervient pour juger ce discours : complicité avec le lecteur. Ces procédés satiriques minent à l’avance le discours qui suit…

Troisième mouvement :
Un personnage dominé par l'ambition



 — J’ai fait ce que j’ai dû faire, et ce serait à refaire que je le referais… Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent. L’argent est l’argent : quand on n’en a pas, le plus court est de se coucher. Moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; car toute la sagesse est là, il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous méprisent. Ce n’est pas juste, mais c’est ainsi… Je porterais plutôt des jupons sales qu’une robe d’indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde à dîner… Et ceux qui disent le contraire sont des imbéciles !
 Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernières pensées s’adressaient. Celui-ci, épuisé, refusant une nouvelle bataille, eut la lâcheté de déclarer :
 — C’est bien vrai, il n’y a que l’argent aujourd’hui.


Un personnage incapable de se remettre en cause


• Mme Josserand ressasse le passé au passé composé « j’ai fait » (temps qui implique des conséquences dans le présent).
• Le pronom relatif substantif « ce que » désigne de manière très imprécise toutes ses actions passées sans exception. Elle ne remet rien en cause.
• Le polyptote du verbe « faire » : « fait… faire… refaire… referai » insiste sur toutes ses actions passées. Continuité du conditionnel avec le futur.
► Mme Josserand fait porter toute la responsabilité sur les autres.

Des aphorismes clichés et maladroits


• Le CC de temps « dans la vie » annonce le début d’un aphorisme, la tournure est surfaite, un peu cliché.
• Le présentatif aussi est un peu maladroit « il n’y a que les plus honteux ». De même plus loin la tournure impersonnelle : « il vaut mieux ».
• Le présent de vérité générale « il n’y a que… perdent » les deux verbes expriment une idée que Mme Josserand estime vraie de tout temps.
• La restriction et le comparatif de supériorité « il n’y a que les plus honteux qui perdent » : son aphorisme est surtout un jugement de valeur.
• Raisonnement pratiquement tautologique (raisonnement redondant) : sont-ils honteux parce qu’ils perdent ou inversement ?
• Antanaclase (même terme répété deux fois) « l’argent est l’argent » prend un sens plus profond la deuxième fois. Elle semble répéter la même chose.
► Mme Josserand juxtapose des maximes sans vraiment faire de véritable raisonnement.

Un discours dominé par la frustration


• Les deux points derrière « l’argent est l’argent : » annoncent une explication.
• Verbes fondamentaux : le verbe « être » « est l’argent… est de se coucher » encadre le verbe « avoir » qui est nié « quand on n’en a pas ».
• Le pronom indéfini « quand on n’en a pas… » laisse la place à la première personne « Moi… j’ai eu, j’ai dit, j’avais… ». Elle parle surtout pour elle-même.
• Les deux CC de temps se contredisent « quand on n‘a pas d’argent, le plus court est de se coucher » s’oppose à « quand j’ai eu 20 sous, j’ai toujours dit ».
• Jeu avec les numéraux « 20 sous… 40 ». La somme reste dérisoire.
• Discours indirect « j’ai toujours dit que j’en avais quarante » (mensonge).
• Points de suspension qui expriment des émotions (Aposiopèse).
► Mme Josserand est dans un jeu de rôle perpétuel qui la fait vivre au-dessus de ses moyens, mais pour elle c’est la sagesse.

Une apparence de sagesse


• Lien logique de cause « car » donne une impression de raisonnement, alors qu’elle se contente de se justifier (elle dit agir selon la sagesse).
• Le déictique « là » montre le discours « la sagesse est là » comme si c’était une évidence. Elle va développer une philosophie de vie.
• Vérité qui s’impose malgré les concessions « On a beau avoir reçu de l’instruction ». Hypothèse pour démontrer : « si l’on n’est pas bien mis ».
• Son expérience est généralisée avec l’adverbe « toujours » puis par l’indéfini « on n’est » et le présent de vérité générale « les gens vous méprisent ».
• Le lien d’opposition souligne le parallélisme : « ce n’est pas juste, mais c’est ainsi ». Le présentatif à la négative, devient affirmatif.
• Le discours se termine avec les impératifs « Mangez des pommes de terre mais ayez du poulet ». Injonctions très fortes.
► Derrière la leçon de sagesse, Mme Josserand révèle surtout un jeu d’opposition entre une apparence de richesse et une pauvreté bien réelle.

Un jeu d’oppositions longuement filé


• Opposition des termes : « il vaut mieux faire envie que pitié ». Alternative mortifère : ce sont des jugements négatifs dans les deux cas.
• Opposition entre « instruction » et « bien mis ». L’infinitif passé « avoir reçu » ne vaut rien face au présent du jugement des gens « vous méprisent ».
• Opposition entre « jupon sale » qui reste une robe de qualité, et « robe d’indienne » qui révèle la misère.
• Opposition entre les « pommes de terres », aliment pauvre, qu’on mange en cachette, et le « poulet » servi en bonne société.
► On comprend que Mme Josserand impose à toute sa famille un train de vie impossible, au-dessus de leurs moyens.

Un discours qui ne tolère aucune contradiction


• Lien d’addition « Et » qui met en valeur la pointe finale de son discours.
• Phrase courte, vocabulaire familier et ponctuation expressive « ceux qui disent le contraire sont des imbéciles ! »
• Pronom relatif substantif « ceux qui ». Désigne indirectement son mari.
• Discours narrativisé « dire le contraire ». Elle ne rappelle pas les paroles de son mari, mais on comprend qu’il subit cette course aux apparences.
• Adverbe de manière « fixement » : elle défie son mari de la contredire.
• Démonstratif pluriels « ces dernières pensées » : ironie du narrateur qui fait remarquer qu’elle se contente de dire ce qu’elle pense dans un monologue.
► La mise en scène permet au narrateur de montrer, au-delà des paroles et des discours, le comportement tyrannique de Mme Josserand.

Un regard pathétique posé sur M. Josserand


• Le discours narrativisé « dire le contraire » laisse place au discours direct « déclarer » : il s’arrange pour cacher ce qu’il pense réellement.
• Focalisation omnisciente, qui permet de comprendre M. Josserand « épuisé, refusant » mais on ne sais pas exactement ce qu’il pense.
• Métaphore « nouvelle bataille » : M. Josserand est comme en guerre contre sa femme qui les pousse à vivre au-dessus de leurs moyens.
• Le narrateur émet un jugement. Ou peut-être est-ce M. Josserand lui-même, qui se juge « lâche » : « il eut la lâcheté de déclarer ».
• M. Josserand reprend alors la manière de parler de sa femme, les clichés les plus consensuels avec le présentatif et la restriction : « c’est bien vrai … il n’y a que l’argent aujourd’hui » (thématique typique de Balzac).
► La fatigue de M. Josserand provient justement du fait qu’il travaille la nuit pour rattraper ce train de vie.

Conclusion



Bilan


• Dans cet extrait, Mme Josserand laisse libre cours à sa colère, elle revient sur l’éducation qu’elle a donné à ses filles en les accusant d’être des ingrates.
• Mais en filigrane, le lecteur devine que cette éducation est mortifère : toute la pression pour faire un bon mariage est en plus finalement reportée sur Berthe.
• Les arguments de Mme Josserand, formulés avec autorité, laissent surtout voir un personnage dominé par l'ambition et la frustration, qui pousse sa famille à bout.
► Ce passage contient en germe le destin des personnages : mariage malheureux de Berthe et mort de M. Josserand.

Ouverture


• D’autres auteurs dénoncent les effets mortifères d’un mariage malheureux. Flaubert, dans Madame Bovary par exemple :
Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû en résulter n’était pas venu.
— Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ?

Flaubert, Madame Bovary, 1856.



Edgar Degas, La Famille Bellelli (retouché), 1858.

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