Couverture pour Mes Forêts

Dorion, Mes Forêts
3 citations décryptées



🕊️ C’est juste incroyable de voir ce qui est caché dans la poésie d'Hélène Dorion : en quelques mots, par la poésie, elle parvient à faire résonner en nous ce qui nous lie intimement à la nature.

🌳 Mais ce n’est pas tout : elle nous montre comment ce lien est aujourd'hui mis en péril, et elle ouvre des chemins pour y remédier.

🗝️ C’est ce qu’on va voir en trois citations.

Première citation :
L’écorce incertaine — le silence



Je ne sais pas
ce qui se tait en moi
quand la forêt
cesse de rêver


D’abord, l’intérêt de cette citation, c’est qu’elle formule bien le mystère qui traverse tout le recueil, autour de la première personne du singulier : « je ne sais pas ce qui se tait en moi ». C’est la question de l’intime : cette première personne est déjà un lieu, comme une forêt : « en moi ».

Normalement, dans la poésie lyrique, la première personne exprime ses émotions de manière musicale, sauf qu’ici, les vers expriment un silence énigmatique, avec la relative : « ce qui se tait en moi ». La chose qui est désignée par le pronom relatif est justement inconnue…

Ce qui renforce encore le mystère, c’est cette négativité qui envahit tout : « je ne sais pas » entre en écho avec des verbes qui ont un sens négatif « se taire » coïncide avec « cesser de rêver ».

Mais cela nous apporte déjà un début de réponse : c’est en combattant ce silence intérieur que l’on va faire revivre le rêve.

Or, qu’est-ce qui combat mieux le silence, que la poésie, la musique qui persiste malgré tout, même quand tout espoir se tait ? Ce poème annonce d’une certaine manière la nécessité de réenchanter « les forêts » c’est-à-dire le monde, notre regard sur le monde : nous-même.


Deuxième citation :
L’onde du chaos



Il fait un temps de verre éclaté
d'écrans morts de nord perdu
un temps de pourquoi de comment


La deuxième citation contient le refrain qui se répète tout le long de ce poème « il fait un temps de … » : comme une allusion au dérèglement climatique. La poésie décrit des périls qui la menacent, comme une catastrophe qui n’a plus rien de naturel.

Les images sont progressives, de plus en plus violentes (c’est une gradation) : d’abord le « verre éclate », puis les « écrans meurent », le « nord est perdu ». Le pluriel « écrans morts » nous transporte pour ainsi dire, dans une décharge où les téléviseurs terminent leur vie.

L’espace typographique juste après le mot « mort » invite le lecteur à utiliser son imagination. Cette mort plurielle prend un sens plus profond, symbolique, universel.

Les repères sont symbolisés par ce « nord perdu » : le dérèglement climatique est le dérèglement d’une boussole, un désarroi philosophique qui fait surgir de nouvelles questions : « pourquoi » vivons-nous la vie que nous vivons ? « Comment » faire pour lui redonner du sens ?

Troisième citation :
Avant la nuit



Un poème murmure
un chemin vaste et lumineux
qui donne sens
à ce qu’on appelle l’humanité.


Cette troisième citation se trouve presque à la fin du recueil, et apporte une touche d’espoir. La poétesse personnifie la poésie « Un poème murmure » elle en fait l’allégorie du sens lui-même, ce sens que l’humanité a perdu et cherche à retrouver.

L’image est très belle : les paroles de ce poème, tracent « un chemin ». La métaphore met en « lumière » toutes les significations de ce mot « sens » : une direction, mais aussi une destination, un but, une finalité qui nous guide dans la nuit.

Le message est donc optimiste malgré tout, avec les adjectifs « vaste » et « lumineux » qui pourraient tout aussi bien qualifier le poème, l’humanité elle-même. Quand un adjectif déteint comme ça sur d’autres éléments, c’est un hypallage.

Et pourtant, ces quelques vers n’apportent pas de réponse… : l’article indéfini « un poème » nous invite à composer ce poème qui n’existe pas encore.

De même, la définition du mot « humanité » est mise en suspens « ce qu’on appelle humanité » : Hélène Dorion n’impose pas de définition, elle nous rappelle que cette humanité doit être définie collectivement, d’où l’emploi du pronom indéfini « on » : « ce qu’on appelle humanité ».

Chez Hélène Dorion, la poésie part donc de l’intime, pour nous parler de la nature, mais ce faisant, elle devient un véritable lien entre les humains, elle nous pousse à nous mobiliser, à poser de nouvelles questions pour apporter de nouvelles réponses.




Oton Iveković, Krajina, 1901.

⇨ * DORION, 𝘔𝘦𝘴 𝘍𝘰𝘳ê𝘵𝘴 💟 3 citations clés (fiche PDF téléchargeable) *

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