Couverture pour La Curée

Zola, La Curée
Chapitre I



Avec les Rougon-Macquart, Zola entreprend de décrire « L’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire » : c’est le sous-titre de la série. Pour Zola, le roman est un formidable outil d’expérimentation. C’est cette idée qui fonde le naturalisme en Littérature :
Montrer l'homme [...] sous les influences de l'hérédité et des circonstances ambiantes, [...] vivant dans le milieu social [...] qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue.
Zola, Les Rougon-Macquart, Notes préparatoires, 1868.


Mais Zola va plus loin : cette expérimentation va permettre ensuite d’améliorer la société. Exactement comme un médecin qui étudie une maladie pour mieux la guérir :
Voilà où se trouvent l'utilité pratique et la haute morale de nos œuvres naturalistes, [...] quand on possédera les lois, il n'y aura plus qu'à agir sur les individus et sur les milieux, si l'on veut arriver au meilleur état social.
Émile Zola, Le Roman Expérimental, 1880.


Du coup, derrière cette posture d’observateur, Zola reste un écrivain engagé : quand il observe la société du Second Empire, il n’hésite pas à dénoncer les excès du régime, par les traits de la satire et de la caricature.

* * *

Le 2 décembre 1851 : Napoléon III fait un coup d'État, pile le jour anniversaire du couronnement de Napoléon Ier ! C'est un événement incroyable : toute la classe politique est renouvelée. Les opposants sont proscrits, l'armée occupe les rues. Le Second Empire succède à la 2e République.

Une des grandes ambitions de Napoléon III, c'est la rénovation de Paris : il charge le baron Haussmann de remplacer les petites rues insalubres par de grands boulevards luxueux... C’est aussi un bon moyen d’empêcher la construction de barricades.

Dans La Curée, Zola va montrer de l’intérieur comment des affairistes profitent des travaux dans Paris pour amasser des fortunes immenses. Il décrit le luxe à outrance de ces nouvelles fortunes, mais aussi leur goût pour toutes ces petites intrigues et manipulations qui servent des intérêts personnels.
En même temps, Zola est journaliste pour des journaux Républicains : La Tribune, Le Rappel, La Cloche... Où il prépare déjà ses images choc :
Ah ! quelle curée que le second Empire ! Dès le lendemain du coup d'Etat, l'orchestre a battu les premières mesures de la valse, [qui est] vite [...] devenu un galop diabolique. Ils ont mis les mains aux plats, mangeant goulûment, s'arrachant les morceaux de la bouche.
Émile Zola, Chroniques et Polémiques, 13 février 1870.


La curée, c'est un terme de vénerie : à la fin de la chasse à courre, c'est le moment où les abats sont distribués aux chiens. Zola reprend cette image à un poète connu à l’époque, Auguste Barbier (qui critiquait alors la récupération orléaniste de la Révolution de juillet 1830).
Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
Allons, allons ! les chiens sont rois !
Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons ! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou :
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl !
Auguste Barbier, Iambes, « La Curée », 1830.


Le roman de Zola est divisé en 7 chapitres, le dernier étant une sorte d'épilogue. J'ai donc réalisé 7 vidéos pour respecter la structure du roman. J'ai aussi ajouté des sous-parties numérotées pour vous aider à vous repérer, mais attention, ce découpage n'a pas été voulu par l'auteur.

1. La promenade au bois de Boulogne



Dès 1852, le baron Haussmann avait chargé Jean-Charles Adolphe Alphand de réaménager le Bois de Boulogne pour rehausser le prestige de la capitale : c’est le lieu à la mode où se rencontrent les personnalités influentes du Second Empire.

Les 2 personnages principaux du roman, Renée et son beau-fils Maxime, se promènent en calèche. Maxime est le fils du mari de Renée, d’un premier mariage.
Tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria très correctement attelée ; [...] Mme de Guende, en coupé, [...] la petite Sylvia dans un landau gros bleu...

MAXIME — Tiens, Laure d’Aurigny, là-bas, dans ce coupé…
[Renée clignait] des yeux, [...] son front pur traversé d’une grande ride, sa bouche [avançant comme] celle des enfants boudeurs. [...]


Quelques détails révélateurs pour le portrait de Renée : une bouche boudeuse qui annonce des désirs inassouvis, la ride sur le front qui présage le détraquement du cerveau... Sa myopie l’apparente aux Héros tragiques (comme Oedipe par exemple), aveugles à leur destin.

Elle prit son binocle, [...] et, le tenant à la main, [...] elle examina la grosse Laure d’Aurigny tout à son aise, d’un air parfaitement calme.
— Tu la trouves jolie ? Vous en faisiez l’éloge, l’autre jour, [lors de] la vente de ses diamants !...


Les lunettes de Renée évoquent aussi les jumelles qu’on utilise au théâtre pour regarder les actrices : c’est une société d’apparences. D’ailleurs, les femmes qu’on appelle par leur prénom, ce sont soit des actrices, soit des femmes entretenues. Pour le nom, Zola s’inspire de Blanche d’Antigny, qui sera l’un de ses modèles pour Nana.

Bien sûr, il y a une volonté satirique : Zola veut montrer une société immorale et dépravée, qui va influencer Renée.
— À propos, tu n’as pas vu la rivière et l’aigrette que ton père m’a achetées à cette vente ?
— Certes, il fait bien les choses [...] Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner des diamants à sa femme.


Maxime la taquine et lui demande si elle n’est pas jalouse.
— Oh ! je voudrais bien… Mais non, je ne suis pas jalouse [...] Le cher homme, je le laisse bien libre. [...] Vois-tu, je m’ennuie [...] je m’ennuie à mourir.

En passant, Renée salue deux jeunes femmes : la marquise d’Espanet et Mme Haffner, toutes les deux mariées à des hommes politiques proches de l’Empereur. Zola nous laisse deviner l’homosexualité de ces personnages :
Renée, qui avait connu en pension les deux inséparables, comme on les nommait d’un air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms.

Un jeune cavalier, M. de Mussy, salue aussi Renée, mais elle l’ignore, et il a l’air désespéré. Maxime s’étonne de la lassitude de sa belle-mère :
— Tu habites un hôtel splendide, [...] tes caprices font loi [...] Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, [...] il n’y a pas de plaisir où tu n’aies mis les deux pieds [...] Et tu t’ennuies ! [...] Que rêves-tu donc ?
— Quoi ?... autre chose, parbleu ! Je veux autre chose. Si je savais...


Le dialogue de Renée et Maxime est entrecoupé par des descriptions qui éclairent et prolongent la conversation des personnages. Ce sont autant d’effets d’écho et de miroir.
Elle contemplait l’étrange tableau qui s’effaçait derrière elle. [...] Le lac [...] d’une propreté de cristal, [...] reflétait les verdures noires, pareilles à des franges de rideaux savamment drapées au bord de l’horizon.

Dans ses descriptions, Zola s’inspire souvent des peintres impressionnistes : les jeux de lumière rendent compte de la subjectivité de celui qui regarde.
Ce coin de nature, ce décor qui semblait fraîchement peint, baignait dans une ombre légère [...] qui achevait de donner aux lointains [...] un air d’adorable fausseté.

Le Bois de Boulogne ressemble à un décor de théâtre, avec les rideaux, la peinture fraîche. Zola reprend le thème baroque du theatrum mundi : le monde est un théâtre où chacun joue un rôle, et où les apparences cachent des désirs plus profonds :
Renée [...] éprouva une singulière sensation de désirs inavouables, à voir [...] cette nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante faisait [...] une de ces clairières idéales [où] les anciens dieux cachaient leurs [...] adultères et leurs incestes divins.
— Vrai, il y a des jours où je suis tellement lasse de vivre ma vie de femme riche, adorée, saluée, que je voudrais être une Laure d’Aurigny, [...] ça doit être moins fade. [...] Il faudrait autre chose ; [...] une jouissance rare, inconnue.
Elle ne clignait plus les paupières ; la ride de son front se creusait [...] ; sa lèvre d’enfant boudeur s’avançait, [...] en quête de ces jouissances qu’elle souhaitait sans pouvoir les nommer.


Maxime préfère en rire :
— Tiens ! tu as raison, [...] c’est crevant. Va, je ne m’amuse guère plus que toi ; j’ai souvent aussi rêvé autre chose... [...] Moi, je voudrais être aimé par une religieuse. Hein, ce serait [...] drôle !... Tu n’as jamais fait le rêve, toi, d’aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ?

2. L’Hôtel particulier rue Monceau



La calèche quitte le Bois de Boulogne et se rend au grand Hôtel particulier qu’ils habitent à côté du parc Monceau (qui a d'ailleurs lui aussi été réaménagé par Jean-Charles Adolphe Alphand). Chez Zola, la description a toujours un rôle important, c’est une étape clé de l’écriture naturaliste :
Nous ne décrivons plus pour décrire, par un caprice et un plaisir de rhétoricien. Nous estimons que l’homme ne peut être séparé de son milieu, qu’il est complété par son vêtement, par sa maison, par sa ville, par sa province.
Émile Zola, Le Roman Expérimental, 1880.


Et en effet, l’Hôtel du parc Monceau en dit beaucoup sur leurs propriétaires :
L’hôtel disparaissait sous les sculptures. Autour des fenêtres, [...] il y avait des balcons pareils à des corbeilles de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues [...] À la voir du parc, [...] cette grande bâtisse [...] avait [...] l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec son lourd chapeau d’ardoises [...] C’était [...] un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. [...]

L’immeuble est trop décoré, il n’a pas de cohérence artistique, la façade mélange le luxe de la richesse, la luxure des femmes nues, la luxuriance de la végétation. Pour Zola, la société du Second Empire est pauvre culturellement, car elle a remplacé l’art par l’opulence.

Luxe, luxure, luxuriance, ont la même étymologie. En latin, lux, (la lumière, la gloire, l’ornement), donne le verbe lucere, luxi (reluire, briller) qui devient luxus (le faste, l’excès, la débauche).

Un immeuble haussmannien a des caractéristiques précises : une hauteur maximum de 20 mètres pour 6 étages. Le rez-de-chaussez pour les commerces (sauf dans les quartiers privilégiés). Un 2e étage « noble », avec un balcon filant pour passer d’une pièce à l’autre. Ensuite, on baisse dans l’échelle sociale à chaque étage : escaliers à monter, plafonds plus bas, fenêtres moins décorées. On trouve aussi des balcons au 5e étage, mais avec des séparations, car les appartements sont plus petits. Enfin, les domestiques habitent des chambres de service sous les toits.

En se quittant, Renée demande à Maxime d’être à l’heure pour le dîner, car ils reçoivent M. de Mareuil et sa fille :
— Ton père désire que tu sois très galant avec Louise.
— En voilà une corvée ! [...] Je veux bien épouser, mais faire sa cour, c’est trop bête... Ah ! que tu serais gentille, Renée, si tu me délivrais de Louise, ce soir.


Dans les escaliers, Renée croise le valet de chambre, Baptiste :
Cet homme était superbe, tout de noir habillé, [...] la face blanche, [...] l’air grave et digne d’un magistrat.

Une fois dans ses appartements, elle se fait habiller par sa femme de chambre, Céleste. Puis, seule, elle songe au passé :
Elle se revit enfant dans [...] cet hôtel silencieux de l’île Saint-Louis, où depuis deux siècles les Béraud Du Châtel mettaient leur gravité noire de magistrats. Puis elle songea [...] à ce veuf qui s’était vendu pour l’épouser, et à [...] ce nom de Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient sonné à ses oreilles [...] avec la brutalité de deux râteaux ramassant de l’or. [...] Dans cette vie à outrance [...] sa pauvre tête se détraquait un peu plus tous les jours.

Zola révèle ici le mécanisme du personnage de Renée :
J’ai voulu montrer [...] le détraquement nerveux d'une femme dont un milieu de luxe et de honte décuple les appétits natifs.
Émile Zola, Préface de La Curée, 1870.


3. L'arrivée des convives



En bas des escaliers, Renée voit son mari accueillir les invités :
Aristide Saccard, debout auprès de la porte, tout en pérorant [...] avec [...] sa verve de méridional, [saluait] les personnes qui arrivaient. [...] De toute sa personne [...] ce qu’on voyait le mieux, c’était la tache rouge du ruban de la Légion d’honneur qu’il portait très large.

Quand Renée entra, il y eut un murmure d’admiration. Elle était vraiment divine. [...] Décolletée jusqu’à la pointe des seins [...] la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine [...] de satin, pareille à [...] ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacrés [...] Elle avait, au cou, une rivière à pendeloques, d’une eau admirable, et, sur le front, une aigrette [...] [constellée] de diamants.


Renée est déjà comparée à une nymphe : elle deviendra par la suite la nymphe Écho, dont le destin est tragique. Le décolleté prépare déjà la mise à nu progressive du personnage. Les bijoux vont aussi avoir leur importance symbolique :

La blonde Mme Haffner est là avec son mari le député, et son amie la marquise d’Espanet. Elle admire les bijoux de Renée :
— C’est la rivière et l’aigrette, n’est-ce pas ?...
Toutes les femmes se répandirent en éloges [...] [où] perçait le désir de sentir sur leur peau nue un de ces bijoux que tout Paris avait vus aux épaules d’une impure illustre.


Quand Baptiste annonce que la table est mise, chacun se déplace vers la salle à manger :
Une vaste pièce carrée, dont les boiseries [...] [étaient] ornées de minces filets d’or. [...] Quatre grands panneaux [...] ménagés de façon à recevoir des peintures de nature morte [...] étaient restés vides, le propriétaire de l’hôtel ayant sans doute reculé devant une dépense purement artistique.

Zola se moque du désintérêt pour l’art de cette société qui s’émerveille devant les bijoux d’une courtisane.

4. Introduction aux intrigues politiques



Le placement des convives à table révèle bien les enjeux de ce dîner : Maxime à côté de Louise de Mareuil pour favoriser leur mariage arrangé. M. de Mareuil, le père de Louise, souhaite devenir député, il sera donc redevable à Saccard de l’avoir placé en face du préfet, M. Hupel de la Noue !

Sidonie Rougon, la sœur de Saccard, se trouve entre Mignon et Charrier, deux entrepreneurs, anciens maçons enrichis. Elle va les amadouer pour faciliter les affaires de son frère.

Seule déception de Saccard : son frère, le ministre Eugène Rougon, n’a pas pu venir. Il a envoyé son jeune secrétaire, M. de Saffré à la place. Ce dernier sera accaparé toute la soirée par Mme Michelin, la femme du chef de bureau de la voirie, qui, lui, se contente de sourire en laissant sa femme travailler à son avancement.

Renée, [...] avait, à sa droite le baron Gouraud, à sa gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, [...] conseiller municipal, membre du conseil de surveillance de la Société générale des ports du Maroc, directeur du Crédit Viticole [...] homme considérable [...] que Saccard, placé en face [...] appelait d’une voix flatteuse tantôt : « Mon cher collègue », et tantôt : « Notre grand administrateur ».
— La transformation de Paris [...] sera la gloire du règne. Le peuple est ingrat : il devrait baiser les pieds de l’empereur. Je le disais ce matin au Conseil [...] « Messieurs, laissons dire ces braillards de l’opposition : bouleverser Paris, c’est le fertiliser. »


La plaisanterie est lourde. Et Zola laisse entendre que “fertiliser” Paris, c’est certainement plutôt la violer. Mais Saccard complimente la finesse du mot d’esprit :
SACCARD — Vous avez fait des miracles [...] Paris est devenu la capitale du monde.
HUPEL DE LA NOUE — Et n’oubliez pas le côté artistique ; les nouvelles voies sont majestueuses.
M. HAFFNER— Quant à la dépense, [...] nos enfants la paieront, et rien ne sera plus juste.
Et comme, en disant cela, il regardait M. de Saffré [...] le jeune secrétaire, pour paraître au courant de ce qu’on disait, répéta :
— Rien ne sera plus juste, en effet.
M. Michelin, [...] souriait [...] ; c’était [...] sa façon de prendre part à une conversation ; [...] ce qu’il jugeait sans doute [...] plus favorable à son avancement. Un autre personnage était également resté muet, le baron Gouraud qui mâchait lentement comme un bœuf aux paupières lourdes. [...]
M. MIGNON — Vous avez bien raison, [...] nous vivons dans un bon temps. [...] J’en connais [...] qui ont joliment arrondi leur fortune. [...] Quand on gagne de l’argent, tout est beau.


Chaque personnage est conforme à sa caricature : Toutin-Laroche représente le discours impérial. Hupel de la Noue se pique d’être artiste, mais ce n’est qu’un administrateur. M. de Saffré ne réalise pas que c’est sa génération qui est visée par le député Haffner, et M. Mignon, l’ancien maçon, révèle naïvement le jeu des intérêts personnels. La conversation s’arrête sur un silence gêné.

Pour cette discussion, Zola prend le contrepied d'un article de Jules Ferry, Les Comptes fantastiques d'Haussmann, qui révèle son véritable point de vue :
[Nous pleurons] l'ancien Paris artiste, [...] où il existait des groupes, des voisinages, des quartiers, des traditions [...] Nous accusons l'administration préfectorale d'obéir à l'idée fixe et à l'esprit de système, d'avoir immolé l'avenir à ses caprices, d'avoir englouti le patrimoine des générations futures ; de nous mener sur la pente des catastrophes.
Article de Jules Ferry, Le Temps, « Les Comptes Fantastiques d’Haussmann », 1867.


RENÉE — Par grâce, mon ami, ayez un peu pitié de nous, [...] laissez là votre vilaine politique.
Alors, M. Hupel de la Noue, [...] dit que ces dames avaient raison. Et il entama le récit d’une histoire scabreuse qui s’était passée dans son chef-lieu. Les [...] dames rirent beaucoup de certains détails. Le préfet contait [...] avec [...] des inflexions de voix, qui donnaient un sens très polisson aux termes les plus innocents.


Quand ils ne parlent pas d’argent, ils parlent de luxure :
Dans l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, La Curée est la note de l'or et de la chair.
Émile Zola, Préface de La Curée, 1870.


La description de la table après le repas évoque déjà le déchaînement des appétits qui va se dérouler dans Paris :
Un vent chaud semblait avoir soufflé sur la table, [...] émietté le pain, [...] rompu la belle symétrie du service. [...] Et les convives s’oubliaient là [...] en face des débris du dessert.

5. Début des intrigues amoureuses



Après le repas, M. de Mussy entraîne Maxime sur la terrasse, et il se plaint longuement de Renée :
— Elle me traite comme si tout était fini entre nous ? Quel crime ai-je pu commettre ?

Il insiste tellement que Maxime lui promet d’aller lui parler.
— C’est convenu, [...] je lui dirai un mot ; mais [...] je ne promets rien ; elle va m’envoyer coucher, c’est sûr.

Maxime trouve Renée dans son petit salon, il parvient à l'emmener à l’écart, mais elle semble irritée :
— J’ai bien fait de ne pas te délivrer de Louise. Vous allez vite tous les deux.
— Est-ce que tu crois [...] que je lui ai pincé les genoux sous la table ? Que diable, on sait se conduire avec une fiancée !...


Il aborde alors le sujet de M. de Mussy :
— Il avait l’air vraiment désespéré, [...] vrai, je te trouve cruelle. [...] À ta place, je lui enverrais au moins une bonne parole.

Renée le regardait d’un air indéfinissable.
— Va dire à M. de Mussy qu’il m’embête.


Maxime n’est pas pressé de revenir auprès de Mussy !
— Ah ! voilà mon petit mari ! [...] Dites-moi dans quel fauteuil mon père a pu s’endormir. Il se sera déjà cru à la Chambre.
Les jeunes gens retrouvèrent leurs grands éclats de rire du dîner [...] se croyant seuls, sans même apercevoir Renée, debout au milieu de la serre, à demi cachée, qui les regardait de loin.


Dans ce passage, le lecteur peut déjà percevoir le sentiment de jalousie de Renée, qui annonce l'inceste à venir.

6. La serre



La description de la serre est un moment clé dans le roman, et un véritable morceau de bravoure, où Zola, encore jeune écrivain, veut montrer son talent. Il a étudié la botanique, visité le jardin des plantes, et en a tiré un symbolisme qui révèle les désirs encore inconscients de Renée.

Les larges fleurs du grand Hibiscus de la Chine [semblaient] des bouches sensuelles de femmes, [...] les lèvres rouges, [...] de quelque Messaline géante, [...] des baisers [...] qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.

Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, [...] avait un sourire de chat discret et cruel ; [...] comme s’il avait lu [...] le désir [...] fuyant, « l’autre chose » vainement cherchée par Renée. [...]


Le sphinx renvoie à l’énigme qu'Oedipe doit résoudre pour sauver Thèbes, et qui révélera son inceste. Zola parsème son roman d’indices qui sont autant de marques d’ironie tragique : l’annonce d’un destin fatal.

Messaline, c’est la femme de l’Empereur Claude, mère de Britannicus, elle a une réputation de débauchée, participant à des orgies. Ainsi, Zola met en parallèle la décadence de la noblesse romaine et celle de la bourgeoisie du Second Empire.

L’arbuste derrière lequel elle se cachait [...] était une plante maudite, un tanghin de Madagascar, [...] dont les moindres nervures distillent un lait empoisonné. Et, [...] comme Louise et Maxime riaient plus haut [...] Renée [...] prit entre ses lèvres un rameau du tanghin [...] et mordit une des feuilles amères.

La serre concentre les effets symboliques recherchés par Zola : ce milieu empoisonné transforme Renée, révèle ses désirs sous-jacents, et l’amènera fatalement à commettre l’inceste.


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⇨ * Émile Zola, La Curée - Paris et ses transformations *

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